‹ Correspondance [de] LamennaisChapitre 58 sur 140 · AU Ml. ME · texte numérisé non relu

AU Ml. ME

Paris, 5 novembre IS2G.

J'ai reçu avant-hier les lettres que vous avez remises à Mah. *, et hier celle de .M"'^ de Senfft, du 50 oclohre. Vous dire quel plaisir elles m'ont fait, c'est impossible; mais j'espère que vous le sentez. C'est comme- le son loijdain de vos voix. 11 me réjouit, parce que c'est quelque chose de vous, et il m'aflli^e, parce que ce n'est pas vous entièrement. Ah ! tpjand reviendront ces heures de douce causerie et d'aimable épancheinent où nos cœurs s'ouvraient sans gène et sans réserve ? Qu'il y a loin de récriture à la parole vivante! Et encore cette écriture est-elle craintive, embarrassée. Agrippine, mvisible et 'présente^ est toujours là derrière le rideau ^. Je ne saurais trop vous répéter que j'ai un désir extrême de vous revoir. Soyez sûrs, bien sûrs, que j'aspire trop à ce moment potir le laisser échapper, pour ne pas le saisir aussitôt qu'il se présentera. Mais je ne puis encore, quoique mieux, supporter la voilure; et puis des devoirs, des devoirs importants, exigent ma présence ici. Ce n'est rien d'agréable qui m'y retient; cha(iue quart d'heure est une souffrance ; elles m'arrivcnt de tous côtés. J'en bénis Dieu, car quelle raison de rester en ce monde si l'on n'y souffrait pas? Oporluit ChrUtum pati : — voilà notre leçon et notre modèle. Hélas ! vous le savez autant que personne, et c'est

* M. O'Mahony, qui revenait d'Ilalic.

^ Il y a ici, ce nous scnihlo, un Inpsus tic mémoire. C'est Ni'ron qui assiste, invisible et présent, à lenlrcliLMi tic Junie et île Uritannicus. .Au surplus, l'allusion est claire; il s'a^il tic la police et ilu Cabinet noir.

aussi une de mes croix, de penser combien les vôtres sont quelquefois pesantes.

Je n'ai pu encore causer que peu d'instanls avec M. ^ Il revient engraissé et ravi de son voyage; je le crois bien, il vous a vus. Pendant qu'il courait le pays, la France courait aussi, mais dans un autre chemin. Elle s'enfonce, elle, de plus en plus dans la voie des révolutions. Comme vous en savez là-dessus autant que moi, je vous ferai grâce des détails. On dit qu'il sera grandement question à la Chambre des pairs des sujets traités par M. de Montlosier -. Viendra ensuite une loi sur la presse, qui ne passera pas sans de vives contestations, quelle qu'elle soit. On s'occupe aussi d'organiserau conseil d'Élat un comité ecclésiastique du contentieux. On assure que l'abbé Fayet, l'abbé Affre, neveu de M. Royer et de M. Frayssinous, et l'abbé de Bully, ancien grand vicaire de M. Beaulieu, sont nommés maîtres des requêtes. On ajoute que M. Affre doit sa nomination à un beau bvre sur les Libertés gaUicanes, qu'il a composé par ordre de l'évêque d'Hei'inopolis, et qui paraîtra bientôt. L'administration ecclésiastique est trés-active dans ce sens. Les détails seraient trop longs, et il y en a qui vous étonneraient. Supposez tout, et vous approcherez du vrai. D'un autre côté, les journaux continuent quotidieiniement d'échauffer les esprits, de remuer les passions, et de préparer des violences qui désormais ne sauraient tarder longtemps à éclater. On veut 1688, et on l'aura; mais de 88 à 95 la dislance est courte, et on y arrivera aussi. Dieu par-dessus tout! Il l'a dit : No7i prxvalebiint. On rit de tant d'extravagance, et l'on pleure de tant de crimes.

Notre bon évêque de Rennes est tombé malade de fatigue.

» M. O'Mahony.

- Dans son fameux Mémoire à consulter ain' un système religieux et politique tendant à renverser la Religion, la Société et le Trône. Cetle virulente dénonciation (les menées congré|ianistes avait sa çaranlie daiis l'honnêlel!' incontestée de l'auteur et dans son passé politique. Ancien menihre de la droite dans l'Assemblée constituante, ancien éniii;ré, auteur de livres empreints du royalisme le plus exalté, le comte de Montlosier ne pouvait être récusé comme suspect. On essaya de le faire passer pour fou; mais celte tacli(}ue eut beaucoup moins de succès que son livre.

au Mioinont iiiêinc où le .Inhilù allait ouvrir. Il va iiiifux, mais de loiij^tciiîps il ne poiii ra s'occu[)('i' dalTaires : c'est un surcroît de travail pour mon pauvre frère.

Quant à l'évèque de Saint-I5rieu(; . sa maladievesl d'une aulre natuie. Il lui est venu à l'esprit de donner, dans son école (!cclésiasli((ue de IMou^'^uernevcl, un jubilé à sa manière. Qu'il écrive une comédie, cela se conçoit; sur le mol, on imafçinera qu'il compose ses Mémtûres; mais qu'il la joue, c'est un peu plus i'oit. Il en a pourtant donné le plaisir au.\ habitants de IMouguenievel, pour qui ce spectacle était très-nouveau, de toutes façons. Malheureusement pour Sa Grandeur, elle avait confié à l'un de ses valets de chambre un rôle dont l'infortuné n'a jamais pu sorlir; ce qui, du reste, n'a fait qu'ajoutera l'hilarité publique, comme on dit constitulionnellement. Je voudrais qu'on fit imprimer celte œuvre comique à la suite de celle duio pvriP, ou avant, si on l'aimait mieux.

Mille et mille tendresses.

8i. — AU iMEME.

Paris, 15 novembre 1826.

Vos lettres à tous, si bonnes, si aimables, si tendres, font ma seule joie, et, après Dieu, ma seule consolation. Ce qui se passe à U. ^ achève de me prouver que là aussi les deux partis sont maintenant en présence. Tant mieux; le dénoùment en sera moins éloigné.

Le Pape est instruit; il a une grande âme; l'Espril-Saint ne l'abandomiera pas. Il fera ce que la Providence lui inspirera pour laccomplissemenl de ses desseins sur la société et sur l'Église. Croyons, et ne nous laissons point ébranler. Je suis prodigieusement faible par nature, mais le bon Dieu me donne

' D.ile tle la I)t'clararu)n ilomaiulce aux évètiucs, cl qu'avait sans iloiilc sifrni'e le niailu'uroux prélat dont il eï>l ici queslioii. - A Iloinc.

le courage dont nous avons besoin dans ces tristes circonstances, et j'ai la confiance qu'il me le conservera.

Le mal fait ici des progrès rapides. Vous avez vu la destitution de Laurentie , comme prévenu d'ultramontanisme. Le même genre de persécution s'exerce plus obscurément dans les provinces. L'archevêque de Reims se distingue surtout dans celte guerre contre le Saint-Siège et ses fidèles sujets. Les Fr. S les Cl. ^, et ce qui les entoure, sont pleins d'une rage qu'on ne saurait peindre. Rien désormais ne les arrêtera. Tout le reste, ministère, Chambre^ magistrature, journaux, pousse de son mieux au schisme ; l'Église nationale est dans toutes les têtes, sans excepter celles du faubourg Saint-Germain. La force de résistance est uniquement dans les provinces; dans le clergé, excellent en masse ; dans le peuple, attaché profondément à la foi catholique, à l'Église et à son chef. Si quelques esprits hésitent encore sur des questions importantes, c'est qu'on a fart de leur faire croire que le Pape approuve le gallicanisme actuel et blâme ceux qui le combattent. On les détache du Pape par l'autorité du Pape.

Vous recevrez encore bientôt quelques nouveaux écrits, ainsi que l'ouvrage de l'abbé Gerbet^. dont le Mémorial a donné précédemment un chapitre. Cet ouvrage théologicophilosophique est excellent et fera beaucoup de bien.

On fait signer, dans le ressort de toutes les cours royales, des pétitions contre les Jésuites. M. de Villèle a retiré ses neveux de Saint-Acheul. Nous verrons un beau bruit, incessamment.

Je ne puis quevous redire combien je désirerais être près de vous. Ce n'est, croyez-moi, rien d'agréable qui me retient ici. Ma vie est une vie de souffrance, d'inquiétude et de travail. Le motif principal et presque unique qui me décide à rester ne

* Frayssinous.

2 Clauscl.

^ Quelques recherches bibliofrr;iphiqucs. uii peu sommaires à la vérité, ne nous ont fait découvrir qu'un seul ouvrage de l'abbé Th. Gerbel; il est intitulé : Coiisidernfions sur le dogme ffcncratciir de la piclc catholique, in-8<* de 19 feuilles, public chez Bolin-Miuidar cl Dcvaux.

saurait tHro écrit ; mais croyez qu'il est ou peut être d'une extrême importance'.

Paris, 21 novembre 1820.

Comme je présume que vous ne recevez pas le Jmniial du Commerce^ je vous envoie l'article Paris du numéro de ce jour. Vous serez, je crois, bien aise de le lire; il m'a p.iru extrêmement curieux. Je me persuade difficilement qu'on sache bien ce qui se passe ici ; l'ensemble en est très-compliqué, et il faut être, en quelque sorte, au milieu du mouvement pour le bien juger, pour connaître et sa force et sa direction, et le progrés veis le point où l'on doit arriver définitivement. A propos de \ Évangile Touquet^ le Globe nous dit aujourd'hui des choses foit remarquables ^.

* Lellres supprimées : — A M. le baron cleVitrolles. Paris. 1826. — Dillels; dates incertaines.

- Voici l'article du Globe, du moins ce qu'en transmet Lamennais : « On veut en vain se le dissimuler, la Révolution française et après elle la Charte, gui n'en est souvent que la traduction légale, ont complètement changé le principe fondamental de la société. Jusque-là toute croyance étnit réglée par le sacerdoce; c'est lui qui faisait la vérité ou l'erreur; la loi morale môme venait de lui, et il l'imposait, telle qu'il la concevait, à la loi politique. En vain les dissidents de tous les âges avait tenté raffranchisscment; il a fallu la philosopliie du dix-huitième siècle, ses longs et patients combats, et enfin la terrible ruine qui les a suivis. La vérité, telle que lo. catholicic>me, telle même que le jansénisme l'avait proclamée, a cessé d'être la vérité universelle. Travaillées de tous les doutes, en présence de mille religions diverses, de mille systèmes contradictoires, cherchant sans tutelle et sans prêtre la solution du grand problème de Bien, de la nature et de l'honmie. les intelligences se sont proclamées souveraines chacune de leur côte. Ouil y ail heur ou nialliour à celte émancipation audacieuse, qu'il y ait faiblesse ou force dans cette anarchie des esprits, il n'importe; elle est aujinird'hni notre premier désir, notre premier bien, notre vie; et voilà pourquoi la loi, cette expression variable de la nécessité, a constaté et consacre ranarchie. Par elle, toute opinion, ce qui est bien plus général qu'un culte, toute opinion a été déclarée libre et autorisée à >e proclamer. Ainsi sont tombes sous la juridiction de chacun toutes les reWlations, tous les sacerdoces, tous les livres saints. Si l'Etat a reconnu des mystères, des livrés et un culte, c'est pour ainsi dire un choix privé qu'il a fait; il a p.irlé pour une collection

On assure que la bulle du Pape sur la petite Église ^ est arrêtée au conseil d'État; on y trouve des choses qui ne s'accordent pas avec les maximes gallicanes. Ainsi voilà la France soustraite administrativement à l'autorité du Saint-Siège, en matière purement spirituelle. Nous ne serons instruits qu'avec permission du conseil d'État et nous ne croirons que ce qu'il leur plaira. Ils jugent en dernier ressort les jugements du Pape el'fixent la doctrine. Je supprime toute réflexion.

Il me tarde bien que votre position soit fixée selon vos désirs; il n'y aurait pas de comparaison, et tout vous appelle/à-. Dites-moi, au moins, ce que vous présumez sur la probabilité de la chose, et de l'époque.

Voudriez-vous bien vous charger de mon conipliment au comte de M. sur la naissance de son fils? Personne ne partage plus sincèrement que moi sa joie. Ma santé est mauvaise, je souffre beaucoup, et le moment approche cependant où un peu de force me sera nécessaire. Deits providebit. Mille tendresses^.

d'hommes qni aimaient et révéraient ce culle, ces livres, ces mystères ; mnis il ne leur a point donné le caraclère de la vérité légale et obligatoire, il ne les a point soustraits à la discussion. Sous notre législation, 1 Evangile comme la loi de Moïse, comme les Védas, comme le Coran, est le domaine de tous. Divine ou humaine, cette pensée, dès là qu'elle est écrite ou prêchée, est mon bien; j'en jjrends ce que je veux, j'en retranche ce que je veux, seulement avec respect et sans dérision, parce qu'il y a à côté de moi des citoyens, mes frères, qu'il m'est défendu de blesser, comme il leur est défendu de m'outrager. De tout cela il n'y a que deux juges suprêmes : Dieu, qui me récompensera ou me punira dans l'avenir ; l'opinion publique, qui me blâme ou m'approuve dans le présent. »

* La petite Église, dont les ministres étaient aussi appelés anticoncordataires, — on les désignait encore sous le nom de Louiscts, — se composait d'ecclésiastiques qui n'avaient jamais prêté aucun serment à l'autorité séculière, se déclaraient absolun)ent indépendants, et ne reconnaissaient aucune des lois qui ont abiogé ou réduit les anciens privilèges du clergé. Quolque?uns d'entre eux et de leurs adeptes avaient subi des condamnations, et l'un des principaux apôtres de ce culte, nonnné Fleuriel. remarquable par l'élrangeté de ses discours et de ses actes, fut cnlernié couime fou dans une maison de s:inlé

- A Rome.

'' LcUrcs suppiimées : — /l M. le baron de VitroUes. Paris, octobre et novembre 182G. — Billets d'alïaiies. l'n tcul a le 25 novembre pour date certaine.

Page 1