A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT
Paris, 24 décembre 182G.
Je pense que celte lettre pourra partir par le courrier qui vous en porte une autre, (rcs-loiigue, en réponse à celles que vous m'avez éciites par M. de 11.^. Je- viens d'apprendre que le diocèse de Lyon est en proie à un schisme, qui ne fait pas encore beaucoup de bruit, mais dont les suites pourraient devenir très-graves. Un ancien grand vicaire du cardinal Fescli, M. Bochard, fort lié avec M. l'archevêque de Paris, qui avait voulu en faire un évoque, soutient que l'Administrateur^ n'a aucuns pouvoirs, que sa nouiination renverse toutes les libertés de ri^glise gallicane, et que le titulaire est seul investi d'une autorité légitime. M. Bochard a pour lui presque tous les jeunes gens qu'il a élevés et qu'il avait enrégimentés, sous le nom iVoblatSj dans une espèce de société secrète. Un assez grand nombre de curés s'adressent à lui pour leurs pouvoirs, et d'autres, mieux pensants, en prennent des deux côtés, u })our plus grande sûi'eté, » à ce qu'ils disent. Un autre motif, qu'ils ne dissimulent pas, les engage à ces ménagements. C'est que « l'ordre actuel touche à sa fin, et que le petit Napoléon ne tardera pas à régner. Dans ce cas-là, il est prudent de ne pas se mettre mal avec son oncle. » Vous voyez d'un coup d'œil où tout cela peut aller. Faites en sorte, je vous prie, qu on soit averti. Fncore un coup, je ne puis me persuader quon sache ce qui se passe en France.
' CeUc médaille était frappée à l'cfligic de Lamennais.
- M. de Ilallcr, ainsi qu'on a pu le voir.
^ Nous avons déjà dit que le diocèse de Lyon, en l'absence du cardinal Tcscb, archevêque titulaire, était administre par l'art lievéque //* parlions d'Amasie, M. de Pins, qui allait être promu, en 1827, à la dignité de pair de France.
290 COllRESPONDANCE
Le parti répand, sur ce qui me concerne, une muUilude de faux bruits. Le Nonce a dû me tancer sévèrement de la part du Pape. L'évêque nouvellement démis de Verdun a dit le tenir 'du Nonce lui-même, et ce conte est répandu dans toute l'Alsace et la Franche-Comté. Aujourd'hui on dit ici « que le nouveau Nonce a l'ordre exprès de ne me pas voir, » etc., etc.
La comtesse Louise me demande si je vois quelquefois la comtesse Polocka. Je la croyais en Pologne depuis environ six mois, et je serais fort surpris qu'elle fût encore ici. Je vais m'en informer. A propos de la Pologne, il est bon de savoir que le jeune clergé y penche pour les idées gaUicanes. C'est encore là un point sur lequel il importe d'avoir les yeux ouverts. Du reste, je suis triste et souffrant. Michel-Ange a peint ce que j'éprouve :
Il ben, per durar poco
L'aima, non men che'l mal, m'afrgrava e preme *.
Dieu, Dieu, et Dieu seul; oh ! oui. Dieu seul! Aimons-nous en lui, pour, en lui aussi, nous retrouver élerncllement.
Paris, i" janvier iS^?.
Ce premier jour d'une nouvelle année ne passera point sans que ma pauvre tête fatiguée n'essaye de trouver quelques paroles, bien faibles sans doute, pour vous exprimer les vœux et les sentiments d'un cœur qui ne cessera jamais d'être à vous. Je ne demande ni pour moi, ni pour ceux que j'aime, ce qu'on ne rencontre point sur la terre, le bonheur véritable et jamais troublé qui nous e6t promis plus haut ; mais que Dieu nous mesure l'épreuve, dar.s sa paternelle bonté, et nous donne la force et le courage de la supporter en vrais chrétiens. Nous
* Non moins que le ninl, le bien, par son peu de durée, faligue cl oppresse mon âme.
DE LAMtNNAIS. 291
npprochons des jours niniiv.iis, des jours que Job a déplorés daus sa douleur toute |)roj)liétique, et doul sou aiuc uv. pouvait soutenir le poids; mais au bout est le repos, la joie, la gloire! Kncore uu pou de teuips, connue il est dit daus l'Évangile, et puis nous euleudi fms la voix de l'Kpouv : Vcîiio ciln. — Amen; veni, Doniini' Jcsul Ma grande, mou unicpie consolation, est de méditer ces douces paroles d'espérance et de paix. J'ai tant souffert des lionnnes, depuis un an surtout, que le monde m'est devenu comme une perpétuelle apparition de l'enfer.
Kl voyez quel avenir se déroule devant nous. La lâcheté de notre gouvernement qui s'est mis aux pieds de l'Angleterre, son alliance avouée et publique avec le parti antisocial, peut le conduire en peu de lem[)s jusqu'à tourner ses armes contre l'Espagne, ou au moins à la forcer de subir une nouvelle révolution! Cependant l'Europe reste muette; il semble qu'il ne s'agisse pas d'elle en tout cela. Qui ne reconnaîtrait dans cette apathie le symptôme d'une dissolution générale? Au fond, nulle part les trônes n'ont de base. Les souverains, en se déclarant les arbitres et les maîtres du droit, et eu proclamant, sous ce rappoi't, leur indépendance absolue, ont délié leurs sujets du serment de fidélité, et l'on n'aperçoit partout que le combat du despotisme et de l'anarchie. Le projet de loi bur la presse (pie nos ministres viennent de présenter ^ est un exemple, peut-être unique, d'hypocrisie et de tyrannie. L'Empire et la Convenlion seraient aujourd'hui moins intolérables que la vile oppression qu'on fait peser sur la société. Du reste, celle grande et vaste question de la presse ne saurait être traitée dans une lettre, tant elle renferme d'autres questions.
Le [)arli gallican continue d'employer, pour faire triompher sa cause, tous les moyens que fournit le pouvoir. 11 menace,
' Ce projet de loi fui présenté le 29 décembre 18'2C», iinmédiatemonl après le vole de l'Adresse, par M. de l'eyroniu'l, que slimuliit de tous ctMés le paili religiiMix. On voit si I^anieniiais s'associait aux aveuijles rancunes de ce puli, et comment iljiijreail la « loi de justice et d'amour. » Ni M. i\oyer- Collard ni M. Casunir i'éricr ne la qualilièrent aussi durement quil le fait ici.
il punit, il corrompt. Je ne sais ce qui en résultera, si l'autorité continue de dormir. L'évéque d'Hermopolis disait dernièrement, en parlant du séminaire hautement catholique de Besançon, « qu'il ne tiendrait qu'à lui de le faire fermer. » Il a proposé aux Jésuites de renoncer à la dépendance de leur général et de se soumettre, au moins extérieurement, au régime de riniversité, et qu'à ces condilions on les protégerait. Toutes les places sont données à des gens du parti, afin, sans doute, quand le moment sera venu, d'avoir le cadre complet d'une Eglise nationale. M, de Trevern, nomme à Strasbourg, débute en annonçant son intention d'abolir dans ce diocèse le rite romain. Et l'on dit : « Attendons, laissons faire; prenons garde (( d'irriter, cela se calmera. » — Avant beaucoup d'années, on saura ce que c'est que ce calme.
D'un autre côté, les maximes de schisme se propagent à l'étranger. Je vous ai déjà mandé qu'elles se répandaient en Pologne. Elles font encore des progrès plus alarmants en Irlande et en Angleterre. Tout récemment, dans une assemblée de catholiques du Connaught, on a professé ouvertement l'indifférence des religions Un mot arrêterait le torrent de l'erreur; on le sait, mais on craint les souverains. Croyons cependant que Dieu, qui conduit les hommes et les choses, en sait plus que nous. Il y aurait trop à gémir si les apparences ne nous trompaient pas.
Adieu, adieu. Que la bénédiction d'en haut soit sur vous maintenant et toujours !
Je réclame vos bontés pour faire passer les lettres incluses. M. Adolphe Boyer est un jeune homme employé, je crois, à la secrétairerie d'État pour les affaires étrangères. Il paraît animé des plus nobles sentiments. Si vous savez quelque chose de lui, veuillez m'en faire part.