‹ Correspondance [de] LamennaisChapitre 66 sur 140 · A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT

Paris, 14 février 18'i7.

Je suis bien en retard avec vous, et sans qu'il y ait de ma faute. Le froid m'a fait beaucoup de mal, et dans un moment où j'étais accablé d'affaires. Puis j'attendais les lettres que vous m'aviez annoncées. Je les ai reçues enfin dimanche dernier, c'est-à-dire il y a trois jours. Maintenant, j'ai tant de choses à vous dire, que je ne sais par où commencer. Avant tout, cependant, il faut que je vous répète combien je suis heureux de

* La lettre suivante, de M. l'abbé Gerbet, nous paraît curieuse, à plus d'un tiire :

« l'aubé geubkt a m. I. !•: comte de se.nfft.

« Paris, 10 février 18Î7.

« Mon.^icur le comte,

« M. Féli se proposait de vous écrire aujourd'hui : une migraine l'en empêche. Il me charge de vous donnL-r de ses nouvelles, en attendant qu'il réponde aux lettres qui doivent lui parvenir par occasion particulière : ce qu'il fera sitôt ([u'il les aura reçues.

« Depuis environ trois semaines, ses amis ont remarqué Une amélioration trèssensible dans sa santé. Il se porte décidément beaucoup mieux, et a repris de la gaieté. iNous attendons M. l'ubbé Jean dans la première ou la seconde semaine du carême.

« Monseigneur Lambruschini c>t arrivé à Paris avant-hier. Ilien île nouveau ici : nous sommes toujours en Kolie; tous les vents sonfllent à la fois. I.e Quos eyo n'est plu>. Depuis quelque temps on répand parmi le peuple les bruits les plus absurdes. On lui fait croire que h; roi est prèlro, évèque, iiioiiir in ptirlibus, jésuite, qu'il dit la messe dans ses appartements: on fait des caricatures analogues. Au milieu des tristes seènes dont nous sommes témoins, c'est pour M. léli une bii^nheureu>o distraction que sa eorrcspomiance avec Turin. Je suis heureux n)oimènu; (|u'il m'y associe de temps en temps, et fournisse ainsi une échappée à mes honunages.

« /*. S. J'ai oublie de vous dire en commençant que M. Féli a arrangé ses affaires de manière ^ n'avoir plus à porter le poids de cette montagne cliissique. •

votre si douce et si excellente amitié. Vous êtes bien certainement mon appui, ma consolation sur cette triste terre; c'est vers vous que mon cœur se tourne pour trouver un peu de repos, car vous êtes du petit nombre de ceux qui savent aimer.

Je ne conçois absolument rien aux errantes destinées de ma letlre du 1" janvier. Elle avait été remise à la même personne par qui celle-ci vous parviendra. Je n'emploie nulle autre voie, quand je ne vous écris point parla poste. Peut-être l'aura-t-on confiée à quelque voyageur.

J'ai été trois fois chez le Nonce, et je n'ai pu que ce matin avoir avec lui une courte conversation. Je l'ai trouvé tel que vous me l'annoncez; aussi j'espère beaucoup que Dieu bénira sa mission. Il en sent les diflicullés; peut-être même se les exagère-t-il un peu. Mais cet excès, si c'en est un, est trèspréférable à l'excès contraire. Il a été, comme toujours, parfait pour moi. Ce qu'il m'a dit fortifie l'opinion dont vous me parlez K Je vous avoue que je suis très-loin de trouver en moimême le courage de m'en réjouir. Fermer les yeux et attendre en paix ce que Dieu décidera, voilà où j'en suis.

Priez, priez pour un pauvre prêtre que tout rappelle au sentiment de son insuffisance, et qui peut avoir, dans cet état, une grande et importante détermination à prendre.

J'ai présenté d'abord au Nonce, sur l'état de la société, des vues générales qu'il. m'a paru saisir et approuver. Ce n'eut pas élé la marche à suivre, avec un autre. Et, pouitant, impossible sans cela de s'entendre sur tout le reste, et de comprendre quelque chose, et à ce qui se passe, et au plan qu'il faudra bien tôt ou tard adopter pour sauver les débris de l'ordre du naufrage universel. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'à présent tout est clair. Je fais chaque jour quelque essai de la vérité sur des hommes de toutes les opinions, et j'aperçois dans les esprits une disposition qui m'étonne à la reconnaître dans toute sa rigueur. Les obstacles qu'elle rencontre dans la pratique viennent du dehors, et avi'C le temps ils disparaîtront. Il est vrai qu'il y aura auparavant de grandes

* Encore une allusion, ce nous semble, au cardinalat que la cour de Rome projelait d'ofCrir à Lamennais.

calaslrophes. Il est luu'cssnire cUî scie dire d'avance pour n'en ôtre pas abattu, et pour en tirer les avantages que Dieu cache au fond de toutes les calamités. Les bons sont en retard, très en retard, et c'est là le plus fâcheux de nos maux. Us se sont engourdis dans un repos factice. Les événements qui s'approchent peuvent seuls les éclaircir pleinement et les réveiller.

Je dis les événements qui s'approchent, car tout le monde ici pressent une crise. Je ne la crois cependant pas tout à fait immédiate, parce qu'il y a faiblesse aussi de l'autre côté. Elle naîtra des choses, bien plus qu'elle ne sera amenée par les efforts et la volonté active des hommes. Ce ne sera point une conspiration, mais une dissolution. Le ministère a perdu la tête; il ne fait plus que des sottises, sottises inouïes, sottises gratuites et absolument incompréhensibles. Je voudrais causer avec vous de tout cela. Qu'est-ce qu'une lettre? une espèce d'énigme quand il s'agit d'objets si étendus, si compliqués; et voilà ce qui me désole en vous écrivant. Je n'ose vous parler du Portugal ni de TEspagne, sur lesquels il y a tant à dire. Que fait dom Miguel? etc., etc. Après tout, je m'explique mille circonstances inexplicables, en méditant sur les hantes questions de la Providence et de l'avenir considéré dans les lois immuables qui gouvernent le monde.

L'intérêt que vous avez la bonté de prendre à ce qui me regarde m'autorise à vous annoncer ({u'enfin j'ai léussi à me débarrasser de la Librairie Classique. Elle est entre les mains de fort honnêtes gens. Il me reste à terminer avec les banquiers

et )1M*** et de *** Ce sont encore trois cruelles épines;

mais le plus difficile est fait, et le reste le sera, jespère, prochainement. Je perds à peu près tout ce ({ue je possédais, et je le perds sans regret si je dois recouvrer quelque tranquillité. Il me tarde au moins autant de savoir la vôtre assurée, au degré où elle peut l'être en ce monde, par le déplacement dont nous nous sommes entretenus tant de fois. Espérons, espérons! Dieu veille sur vous.

Paris, 18 février 1827.

J'adresse cette lettre à M. Viiarin*, qui trouvera certainement le moyen de vous la faire parvenir. L'affaire d'A. ^ commence à s'apaiser un peu. Je ne vous cache point qu'elle a produit un très-fâcheux effet. La nation s'est crue hlessée, et ce sentiment subsiste surtout dans l'armée.

Au dernier bal de l'am., il n'y avait pas un militaire, pas un pair, personne enfin, excepté les ministres, à Frays^inous près; mais le garde des sceaux n'a pas manqué de venir y étaler sa simarre. Sans la diversion des lois discutées dans les Chambres, l'émotion eût été encore plus profonde et plus forte. Je croirais imprudent et dangereux de la réveiller.

On croit que la loi sur la presse passera, avec des amendements, à la Chambre des députés. Il est probable qu'elle rencontrera une opposition plus vive à celle des pairs. Dans tous les cas, son seul effet sera d'agiter, d'aigrir les esprits, de donner aux factions une nouvelle activité, et de préparer l'oppression de rÉghse.

Le bruit avait couru d'une nouvelle création de pairs ; je n'ai jamais pensé qu'elle eût lieu pendant la session. Voici, à ce sujet, une anecdote assez plaisante. Le maréchal Oudinot faisait dernièrement sa cour au Château. Le roi lui dit : « Eh bien, « monsieur le maréchal, comment vont les choses? Que dit-on « dans le pubhc? — Sire, des cboses bien singulières, et que je « n'oserais répéter à Yolre Majesté. — Pourquoi donc? Dites,

(( dites toujours. — Sire, c'est impossible Cepemianl, puis-

(( que vous le voulez, je vous répéterai donc ce qu'on dit, comme « on le dit, sans y mettre du mien. On dit que Votre Majesté

' Curé de Genève.

^ L'ambassadeur d'Autriche, le comte Appoiiy, avait donné ordre de ne pas annoncer chez lui, sous leur dénoniinalion nobiliaire, les marcchaux de 1 Enjpire investis de titrca empruntés aux pays relevant de lAutriclio.

« veut faira une fournée de pairs, qu'il y en aura cent, et, (' dans le nombre, quarante-qualrc calotins. — C'est faux, je il n'y ai jamais pensé. — Votre iMajesté m'autorise-t-elle à le « dire? — Non-seulement je vous y autorise, monsieur le « maréchal, mais je vous l'ordonne. »

Le lait est qu'on a beaucoup parlé de l'inlroduction d'un grand nombre d'évéques, de tous même, dans la Chambre haute. Plusieurs d'entre eux le désirent vivement et le demandent avec instance. Ils ne voient pas, j'aime à le croire du moins, que ce sérail, sous mille rapports, la plus grande dus calamités pour la Religion. Le jour où le corps épiscopal entrera comme tel dans le gouvernement, l'Église nationale sera constituée. Le pape n'a pas voulu recevoir la démission des évoques de Strasbourg et de Verdun. Il est vrai qu'ils n'avaient pas même pris la peine de lui écrire. Le souverain Pontife a été prié par les bureaux de l'administration d'instituer les évêqui'S nommés par le roi aux sièges vacants par démission. On a fort à cœur, dans ce pays-ci, de ne pas fiUiguer Sa Sainteté.

Autre pelite anecdote qui n'est que drôle. Le prince de Talleyrand, rétabli de son soufflet *, lisait la liste des personnes qui s'étaient écrites chez lui. Il y voit que M. Delavau est venu le troisième jour après la scène de Saint-Denis. — « Ah! dit-il, « M. Delavau!... Il n'est pas curieux...., pour un préfet de « police. »

Déraison, désordre, mécontentement, prévoyances sinistres, tel est notre état. Cependant je vous répète que je ne pense pas que la catastrophe soit immédiate. On dit : « Cela ne peut pas aller ; » on se demande ce qu'il y aura après, et l'on attend avec une profonde indifférence la crise inévitable tôt ou lard. La sociélé est en ce moment plus idiote que frénétique; elle tient cela de son gouvernement, et c'est à peu près l'unique action qu'exerce ce dernier.

J'aurais mille choses plus i^raves à vous dire, mais dire est malheureusement le mot propre. Mille vœux, mille tendresses et mille respects.

' Le sourilct qu'il avait reçu de M. de Maul)nMiil, en sorlaiit de la liasilique lie Saint-Denis.

Paris, 24 février 1827.

Votre dernière lettre me tranquillise un peu sur la comtesse Louise, dont j'étais extrêmement inquiet.

Mon Dieu, que ces épreuvesteont cruelles pour nous tous! Mais aussi que la récompense sera grande, si l'acceptation est entière, douce, résignée, parfaite; j'entends parfaite par le fond secret de la volonté, ce qui n'empêche certainement pas la nature de pâtir. Et c'est à celte pauvre nature que je me joins pour craindre, espérer, souffrir avec vous. Je suis malade aussi; mais qu'est-ce que cela? Je ne le compterais pour quelque chose que si cela pouvait être en diminution de votre part.

Je vous ai écrit , il y a quelques jours , par la voie de Genève; car j'ai peur un peu d'abuser de l'autre. Je vous parlais de l'affaire d'A-y K II n'en est plus guère question maintenant, et, si on ne la réveille pas maladroitement, ce sera chose à peu près finie. La révolution ne tient guère à ces titres féodaux, et la cour encore moins; mais il faudrait prendre garde de blesser, par des gauclieries, l'orgueil de la nation et celui de l'armée. C'est ce qui a eu lieu. Heureusement d'autres discussions ont fait à peu près oublier celle-là.

On parle diversement du voyage de M. Tharin. Les uns prélendent qu'il est parti brouillé avec le Dauphin; d'autres le nient très-expressément. Je crois que la vérité est entre les deux. Le fait est que le prélat ne veut }ilus à présent se démeltre de son èvêchè, et j'ai bien de la peine à me persuader, surtout d'après des faits antérieurs, que sa santé soit la seule cause qui le fasse hésiter à continuer ses fonctions à la cour. Dans le cas où il se retirerait, on nomme l'évèque de Beau-

* Voir la lellre précédente.

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vais pour son successeur. Cela no vous étoimciait point, ni moi non plus. M. le Dauphin serait content, et le libéralisme aussi.

Je n'ai pas revu Mgr L. ' depuis ma dernière lettre. Il est dans tous les embarras d'un premier établissement, et je veux éviler jusqu'à l'apparence de l'indiscrétion. Il sait que je suis à ses ordi'es : cola .suffit.

M***** épouse demain ime demoiselle de F*******^ dont la famille habite près de Laigle. Ce mariage s'est conclu assez brusquement.

Comprenez-vous ce second oui prononcé au milieu de tant de souvenirs, et ce partage du cœur entre ce qui est là vivant et ce qui dort dans la tombe ? — Oh ! l'élrange chose que l'homme !

A propos d'hom7ne, je ne sais comment il me vient à l'esprit de vous parler de M. de Donald ; la transition est brusque. On dit donc que le pauvre homme s'affaiblit extrêmement, — non pas de corps, il est bien portant, — mais c'est l'esprit qui se matérialise, et cela fait peine. Quand l'âme phe, tout s'écroule. Chose admirable, que la vigueur de la conscience soit aussi la vigueur du génie ! Il y a une image de cela, même dans le mal. J'entends dire que la frénésie des plais rs n'a jamais été portée si loin qu'elle l'est dans ce moment à Paris. Le fils d'un banquier hollandais nommé Hope, jeune homme de 25 ans, maladif, cacochyme, s'est mis dans la tète de dépenser 120,000 fr. dans une soirée. Si ce n'est pas là un crime nouveau, c'est au moins un crime rare.

J'oubliais de vous dire que le Nonce a déclaré qu'il n'assisterait à aucun spectacle ni à aucun bal de la cour. Son prédécesseur lui a fait là-dessus des représentations iimliles.

Adieu, j'espère recevoir bientôt des nouvelles entièrement consolantes de la santé de la comtesse Louise.

* Lambruschini.

Paris, 6 mars 1827.

Vous voyez dans les journaux ce qui se passe ici, les scènes représenlalives, les discours des ministres, des députés, toutes ces incroyables extravagances. Je ne trouve personne qui n'en soit frappé, et dont la pensée ne se reporte tout droit à Cliarenton.

Le dégoût est au comble. En province, l'irritation succède à l'indifférence. Jamais, en aucun pays, le pouvoir n'a inspiré tant de liaine et tant de mépris. Avec cela je ne crois pas que la crise qu'on prévoit soit immédiate. Tout s'en va naturellement, sans conspiration proprement dite, par un mouvement de descente continu.

Le ministère reste en équilibre, et la royauté aussi, parce qu'on ne sait qui mettre à la place, et qu'il n'y a pas dix personnes qui s'entendent là-dessus. Il n'y a encore que des spectateurs de la révolution qui se prépare : on regarde ce que cela deviendra, on trouve que cela est un peu long, sans que personne, néanmoins, veuille se charger d'en finir. La monarchie est condamnée, le jugement est rendu ; mais l'on attend le bourreau.

La pei'sonne à laquelle vous prenez intérêt* réussit à merveille; elle ne trompera, j'espère, ni vos vœux ni vos prévoyances. Il y a des intentions si pures, que Dieu ne manque jamais de les bénir.

D. Antoine est ici depuis deux ou trois semaines, toujours bon, toujours aimable, fin, spiiituel, toujours lui-même. Il racontait, l'autre jour, un entretien qu'il a eu avec le grand faiseur, ou défaiseur, ce qu'il traduisait, en lui parlant, par « un groiîd ministre comme vous. » Là-dessus quelqu'un lui fil observer que ce mot-là, dans une bouche toule sincère,

^ Sans doute le nonce du pape, Mgr Lambruschini.

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était aussi un peu forl. — Qiœ voulez-vous? dit D. Antoine, îm pauvre trajipiste, un jmuvre moine barbare^ nesl pas obligé d\ivoir le compas dans l'œil. Aiilrtî mol (|ui m'a paru plaisant : il y a quiîlquos mois, lorsque la Quotidienne élait rncoro flottante, je ne sais quel article s'y était glissé qui déplut beaucoup au ministère. Le lendemain, Piet rencontre Micliaud, et, du plus loin fpi'il l'aperçoit, levant ses lon^^s bras : — Ah! dit-il, vous voilà, grand coupable! — Pas si coupable, répond Michaud, que vous êtes innocent.

Adieu, adieu; j'ai passé hier deux heures bien agréables avec la comtesse Potocka. Son fds aîné, quoique mieux, est toujours au ré^jime du lait, et a bien de la peine à reprendre des forces.

Un petit journal, en rapportant la belle senîence de M. de la Boëssière ; Je voterai tout ce quon me demandera, ajoutait : Et je mangerai tout ce qiion me servira.

Je finis par mon vœu de tous les instants, c'est que Dieu vous délivre de T. ^ et nous éloigne encore davantage.

Paris, 27 mars 18'27.

J'ai reçu vos aimables et excellentes lettres du 11 , et, quelques jours après, celle du 17. Je n'ai pas besoin de vous dire combien je suis (ouché des souffrances de la comtesse Louise et de celles (pie, par conlre-coup, vous en éprouvez vousmêmes. Prenez, prenez courage; ces cruelles épreuves finiront. Peu à peu la santé qui nous est si chère se raffermiia, et le mérite de la patience restera tout entier. Mais gardezvous de. laisser user vos forces à rinquiélude; je supplie mon cher comte de se ménager, et de ne pas traiter légèrement l'indisposition qui l'avait tant affaibli avant votre départ de

* De Turin, où M de Sciilft roprcsentail renipcrcur d'Autiiche. Il étail question de renvoyer à Uonie.

France. Je crains le carême pour lui ; il a besoin d'une nourriture abondante et substantielle; le jeûne surtout lui est absolument contraire; il faut qu'il se règle là-dessus, la conscience lui en fait un devoir, et manger ce sera se mortifier.

J'ai peine à revenir de ce que vous me mandez du P. de Can. K Sur qui donc compter? Le fond de cela tient, je crois, à je ne sais quelle rancore italienne, qui cherche à se satisfaire par tous les moyens, et pour qui qiialsivoglia vendetta è dolce e biwna. Chaque peuple a son caractère et ses vices propres. Dante est plein de ce sentiment ; son Enfer n'est qu'une grande vengeance. Mais, quand on n'est pas Dante, il vaudrait mieux, à ne parler même que littérairement, oublier et pardonner. Ce qui me fâcherait le plus dans les folies de cet homme, c'est qu'elles pussent nuire à votre déplacement; car rien ne saurait ébranler mon désir de vous voir ailleurs, c'est à-dire là^.

11 n'est bruit ici que du successeur qu'on donnera à l'évêque de Versailles. L'évêque de Nancy était porté par les vœux des personnes pieuses, mais il paraît exclu formellement. On nomme l'évêque d'Évreux, l'évêque de Périgueux, celui de Châlons-sur-Marne, l'abbé de Rohan ou « l'abbé Chabot, » comme disent les Dohan-Rohan, l'évêque de Beauvais, et enfin, devinez qui? labbé de la Chapelle! Je ne sais pas qui le sacrera, mais je sais bien, et vous savez aussi, qui ne le sacrera pas.

Il y a un homme en France que Mgr de P. n'appelle jamais que Yhomme de la colère de Dieu. Cet homme a aujourd'hui de grandes chances pour parvenir^.

Une autre affaire qui occupe beaucoup, c'est celle de M. Thar.*. 11 paraît certain qu'il ne veut pas revenir à la cour,

* N'ayant pas à notre disposition les lettres de M""' de Senffl. il nous a été impossible de deviner le nom ainsi abrégé, par conséquent de savoir à quelle déception diplomatique ou privée se rapportent les lignes suivantes.

- A Rome, cela s'entend du reste.

"' Ne serait-il pas question, ici, de l'archevéqne de Matines et de M. de Chateaubriand? Ceci n'est pourtant qu'une conjecture fort hasardée.

* M. Tharin.

et, CM conséquoncp, il refuse de donner de nouveau sa démission. Là-dessus grandi^ colère de l'arclievèque do, Heiins cl de l'évèque (l'IIiMuiopolis. « Le roi, disent-ils, ne peut [)as reculer. » Défense dune à notre anil)assadenr à U. de céder sur ce point. Mais, si le roi, recevant la démission d'un évoque et nommant à son siège, sans que Rome soit même avertie, ne peut plus souffrir, après cela, qu'on deranj^a» ce qu'il lui a plu d'arranger, si l'institulion canonique n'est (ju'uiie formalité obligée de la part du pape, en (pioi diffère donc l'Église gallicane de rKglisedeHenii Vlll? Enfin, voilà où nous en sonnnes. Qu'on le veuille ou non , il faudra bien, avant peu de temps, prendre un parti.

Depuis qu'd est question de la loi sur la presse, il part cbaque jour des im[)rimenrs et des libraires pour la Belgique, où on les reçoit à l)ras ouverts. Il vont faire là le commerce des contrefaçons et des petits formats, dont la contrebande inondera la France. Voilà ce que nous aurons gagné.

Mon frère, qui est. ici depuis buit jours, vous offre respects et amitiés. Ses établissements vont à merveille, malgré toutes les difficultés. L'évèque de Rennes est mieux. Dieu nous le conserve! Qu'il me conserve aussi votre si douce amitié!

Paris, le li avril 1827.

Mon frère vous fait part, dans la lettre qui accompagne celle-ci', du projet conçu par quelques prélats d'une condam-

' Voici la lellrc ilo l'ahbt' Jean ilo Lamennais. Après l'avoir lue, on ne nous demandera pas pourquoi nous la cilons.

« A M. I. E COMTE DE SINFFT.

« l'nris, li« 9 aviil lSi7.

« Mon Irès-dior ri rcspeclablc ami,

« Une occasion do vous écrire se préM'nlc ; je la saisis avec emprosscnicnt, car j'ai besoin de vous dire lonibicn nous souiïrons de vous savoir toujours soulïiaul :

nation du sens commun. On cherche à y préparer les esprits par des brochures et par des mandements. C'est le moyen qu'a imaginé la faction gallicane pour attaquer, sans trop se commettre, les défenseurs du Saint-Siège et de ses doctrines, que l'évêque de Dijon appelle des doctrines diverses et étrangères. Voilà où en sont déjà quelques évêques en France. II me semble que cela devrait faire faire des réflexions sérieuses. Je vois tout s'apprêter pour un grand combat. Le parti antiromain s'organise et s'empare peu à peu de l'épiscopal. Si on le laisse user tranquillement du pouvoir qui est entre ses mains pour arriver au but qu'il se propose d'atteindre, s'il ne trouve aucun obstacle aux projets qu'il ne craint pas d'avouer, on verra le schisme éclater au moment même où le clergé est plus catholique, peut-être, qu'il ne le fut à aucune époque de la monarchie; car les bonnes doctrines en tout genre se répandent de jour en jour avec une rapidité qui

les dernières nouvelles de M"" de Scnfil nous ont profondément atlrislés, et il nous larde l)ien d'en recevoir de plus consolantes. Ah ! que ne sommes-nous p^us près de vous!

« Je suis venu ici pour chercher mon frère et l'emmener en Bretagne : quoique sa santé soit meilleure, je n'ai pas voulu qu'il s'exposât à voyager >eul, ni qu'il fit la route tout d'un trait : nous ne prenons donc la malle-poste que pour jusqu'à Mayenne : là, nous trouverons ma voitur<i et mes chevaux, qui nous conduiront jusqu'à la rhonaie à petites journées, et nous coucherons tous les >oirs. Moyennant ces précautions, j'ai tout lieu d'espérer que Féli n'éprouvera aucun accident. A la Clienaie, seul au milieu de ses hois et de ses livres, il jouira de quelque repo.<!, et il en a grand besoin après tant de secousses douloun-usos. Hélas! il n'en };oùtera jamais un parfait. Dieu l'a fait soldat; sa vie est un prand ooml)at contre tous les ennemis de la vérité, dont la haine est infatigable. Us préparent, dit-on, une attaque nouvelle, non plus contre rultramontanisme, du moins d'une manière directe, mais contre le i^"»* 6()H//?iîf«, que quelques prélats ont pris en une sini:ulière aversion. Au reste, il est bien clair que ce n'est pas de celte doctrine purement philosophique qu'on s'effraye sérieusement, mais qu'on voudrait flétrir le défenseur du Sainl- Siége, aliu de diminuer son autorité toujours croissante >ur les esprits, et de mettre obstacle aux témoignages de haute bienveillance qu'il pourrait recevoir d'ailleurs. Quels hommes, et quel siècle!

« Si vous reveniez à Paris, vous seriez surpris du changement qui s'est opéré dans les esprits depuis votre départ : on n'en trouve pa» deux qui soient d'accord ni qui s'entendent : c'est vraiment quelque cho^e de prodigieux, et l'indice le plus certain d une inévitable et complète dissolulion de la société.

« Adieu, mon très-cher et respectable ami : conservez-moi toujours, je vous en prie, une place dans votre souvenir et dans votre cœur. Je demande la même grâce à M"" de Senfft et à M'"° Louise, et je suis, pour la vie,

« Votre tout dévoué, «I Jean. »

DE LAMENNAIS. 30ti

irréfoniic. Mais les pervors et Ifs aiiihifieiix, annrs de la force et (le l'aulorilê, lrioiii|ilieront à la fin (1(î la conscience des masses.

M. de Treveni va définitivement à Strasbonrg; j'ignore les détails de celte affaire. Le résultat snrpreiid tout le monde. Certaines gens y attachaient une grande importance, et se vantent (le celte li'anslalioii comme d'une victoire due à leur fermeté. On ne dit point si M. Thariii repreiidi-a ses fonclions de précepteur. Peu importe, au fond. La France est jugée; il faudra qu'elle subisse son supplice. Il n'est personne, même paiini les plus ministériels, cpii irattcndc une cataslrophe. Cela ne peut pas durer; voilà le mot qui est dans toutes les bouches; et je ne sais, en vérité, si l'on trouverait (pielqu'un qui désire que cela dure. Vous ne vous représentez pas à ({uel point on est las de ce que nous avons. Le mépris et le dégoût sont au comble. Tirez notie horoscope d'après cela.

J'ai l'evu le iN. et j'en ai été on ne peut pas plus content, l'rions Dieu ; il n'y a de paix et d'espérance qu'en lui.

Adieu, adieu; je tombe de fatigue. La pensée me manque, et je n'ai plus à mettre ici que mon cœur, qui vous sera toujours, toujours, si tendrement dévoué ^

* Encore une lettre dont l'inserlion nous paraît utile.

«1,'aijijé geubet a m. le comte dk senfft. *

« Paris. 1" mai 1827.

<« .Monsicui" le comte,

'< Je vois, par les lellics ([ui arrivent de Gènes à l'adresse de Vahhé de Lamennais à Paris, que vous u'èlcs pas encore informé de son retour en Drelaj;ne; et vou» pourri<?z être iminiel de ne pas recevoir de réponse aussitôt que d'ordiiiaire. Il e>t parti d ici, avec i'ahb»; Jean, le lundi de IWiues, en a>sez l)on état, .\vant de rentrer à la Chênaie, il devait passer quelques jours à la campagne de M. Blaize. C'est de là <iue j'ai reçu dernicrduent une letlre de lui, (|ui m'annonce qu'il a bien supporté le voyage, à la lalijiue près : il devait se rendre incessamment à la Chênaie. Je lui ai adressé les lettres envoyées iii.

« Nous avons changé de logement quelques jours avant son départ. I.e nouvel appartement, qui a moins de bruit, très-bon air et très-belle vue, est plus de sou goût. Mais la C.heniiie vaut toujours mieux pour sa santé et tes travaux. J'irai le retrouver au nioi> de juillet.

« les journaux ijue vous recevrez en même temps que cette lettre voi;s apprendioul 11! licenciement île la garde nationale de Paris. Celte mesure était néces>aire, puisqu'il n'y a plus de gouvernement dès que les corps armés se mettent ù dicter

A la Chênaie, le 2 mai 1827.

Me voici depuis quelques jours dans ma solitude, attendant de vos nouvelles avec impatience ; car, d'après les dernières que j'ai reçues, vous étiez encore tous bien souffrants. Mon frère est à Redon, prêchant et confessant avec ses missionnaires, à l'occasion du jubilé. Je ne le reverrai qu'au mois de juin, et pour peu de temps. L'abbé G. est à Paris, où sa présence est nécessaire; de sorte que je suis entièrement seul. Heureusement que je m'accommode très-aisément de ce genre de vie. Je me suis remis, pour me distraire, à l'étude de l'italien : cela fait diversion à mon travail. Ce que je regrette, c'est de n'avoir personne avec qui parler cette langue. J'avais cherché à Paris un jeune Italien qui eût pu me servir de secrétaire, et avec qui j'aurais causé; mais je n'ai point trouvé ce qu'il m'aurait fallu. Les Italiens ne sont pas voyageurs comme les Anglais; il est rare que les bons sujets sortent de leur pays pour aller vivre à l'étranger. Je suis donc réduit aux livres, qui suffisent à tout, excepté que, bien qu'ils parlent mieux que personne, il n'est pas possible de prendre avec eux l'habiludo de parler*.

Voilà trois semaines que je n'ai lu de journaux, de sorte que j'ignore entièrement ce qui se passe; mais on me mande en gros que tout va comme de coutume, c'est-à-dire d»^ mal en pis. Il y a longtemps que je suis persuadé qu'une révolution générale est inévitable, et que tous les efforts des gens de bien doivent être dirigés vers l'avenir. 11 faut, d'avance, poser les bases d'une nouvelle société; la vieille est pourrie, elle est

(les condilions; mais clic ne fera qu'augmenter le mal, si elle n'est pas soutenue par une conduite ferme et conslanic.

« L'abbé de Clausel vient de lancer un yoitrcdu coup d'œil contre nous. Le 3/<'moriiil de mai contiendra une réponse d'O'Maliony.

« Ibignez, nion>ieur le comte, faire agréer à ces dames, et agréer vous-mtMnc l'hommage de mon plus profond respect. »

DE LAMENNAIS. "Il

morto; on ne la ressuscitera pas. C'est folie de compter sur les gouveriKMueiits, qui ne sont plus des gouveiiieniciits, qui ne peuvent [)ius h; ledevcnii'. Il s'agit de l'aire des peuples, ce qui sera toujours possible, jusqu'au temps niarciué de Dieu pour la consommation des choses. L'Kglise a une grande mission, et elle la remplira : mais h; moment ne parait pas encore venu; il ne saurait cependant être loin. Condiicn jiî souhaiterais être à même de vous ex[)Oser mes idées là-dessus, et de connaître les vôtres! Prenons patience, nous nous reverrons. Dieu, par des voies que nous ne comiaissons j>as, amène tout à ses fins : cUsponit omnia suaviter, et attiucjit à fine ad fincm (ortiter.

Mille respects et mille tendresses.

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