‹ Correspondance [de] LamennaisChapitre 79 sur 140 · A MADEMOISELLE DE LUCINIÈRE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DE LUCINIÈRE

'23 septembre 1827.

Le ressuscité embrasse ses trois bonnes amies, et le cher M. Carissan, et ma petite Clara et ma petite Hélène, et dit

il ne le pensait pas. Mais depuis! Une fièvre bilieuse, avec les spasmes, d'abord tierce, puis continue, des évanouissements, et mainlenanl une effrayante faiblesse. Dès le commencement de la maladie. M. DIaize * est venu. M. l'abhé Jean est arrivé ces jours-ci : nous sommes dans une conslernation morleilo. Je voudrais pouvoir croire que notie affcclion grossit encore à nos yeux le danger de son état: mais je ne le puis. Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que j'attendais de jour en joiir quel(|ue mieux à vous annoncer. l\e cioyez pas, cependant, que toute espérance soit perdue : non, non. J'avais foi en ce qui lui restait à faire pour accomplir sa mission, et je conserve encore celle foi : mille liommages. Je frémis à la pensée de la douleur (|ue vous porte ma lettre.

« P. S. de samedi matin 28. — Un chanj^ement notable dans l'état du cber malade nous a fait passer de la plus profonde tristesse à beaucoup d'e>pérance. l'oint ou presque point de fièvre; les forces reviennent. — Je vous écriiai par le piocliain courrier, qui part de Dinan niarili.

« Deux heures et demie de l' après-midi. — Un symptôme ardemment désiré vient de se manifester : M. l'ahbé Jean pense que le cher malade est sauvé. Je suis bien porté à partager cette espérance.— Si j'avais le temps, je recommencerais ma lettre pour supprimer ce que j'ai écrit hier de trop alarmant : mais l'exprès qui doit la porter à Dinan n'a plus que le temps nécessaire pour y arriver avant le départ du courrier. »

LE MÊME \ t MÊME.

« A la Chênaie, mardi 31, ô heures de l'apris-niidi.

« Le cher malade est beaucoup mieux, quoiqu'il ait eu, dimanche soir, une mauvaise crise. Depuis il y a une amélioration graduelle : son étal devient plus satisfaisant sous tous les rapports. Nous avons plus que de l'espérance. Le courrier de jeudi portera un nouveau bulletin. »

LE MÊME AU MÊME

«A la Chênaie, jeudi 2 août 1827, 2 heures de l'après-midi.

« Le médecin, dont on est fort content, et qui est très-circonspect, a déclaré hier que le cher malade était hors de danger. La température tl'aujourd'hui, qui est chaude et lourde, détermine de l'affaissement; mais il n'y a pas de fièvre. Les forces sont augmentées sensiblcm"nt depuis trois jours. »

LE MÊME AU MÊME

« A la (.lienaie, samedi V août.

i< Le dernier bulletin annonçait que le médecin avait déclaré que le cher malade était hors de danger. ( ette heureuse assurance n'a fait que se confirmer de plus

« l.e bi'uu-frére de Lamennais.

mille choses affeclueuscs aux domestiques du n' 54. 11 voudrait savoir coîiimciil la Ijoiuie Villiers et Adèle se sont trouvées de leur voyage aux eaux. Pour lui, ses forces reviennent,

en pliis; la convalescence fail dos iiroprès : il ne s'agit plus que de suivre un régime graduellement forliliant; mai> comme les forces avaient «'•lé ariaitilick au dernier degré, la convulesccnce p'Ut être longue.

u ,lu;jqu ci, occupé dan» la chambre du cher malade, je n'ai pu donner t|)ie de courts bullelintf' : bientôt j'aurai le temps d'entrer dan<^ de> détails bien édifiants.

« M. l'jbbé Jean présente ses respects à .M. le comte tl M"" les comtesses de Senfft : j'y joins les mien>. •

LE MÊME AU MÊME

« Monsieur le comte,

u A la Chênaie, 9 août 1827

« Je reçoi> votre lettre du 50 juillet. Vous av. z dû recevoir, depuis ma triste lettre du 'il, des bulletins de jdus en plu^ satisfaisants sur Télal de l'abbé Féii. Le dernier vous a a|»piis qu'il n'y avait plus de danger, et je vous en conlirme aujourd'hui l'assurance.

« La convalescence fait des pro;;rès. Il prend de jour en jour une nourriture plus sub.'îtantielle. Le médecin lui a dil aujourd'hui qu'il pourrait entendre la mes-e le jour de l'Assomption. La voix est déjà prescjue >a voix ordinaire. Il aime à causer de leujps en tenq)s, et je n'ai pas be.-oin de vous dire que ^e* amis de Turin ont été dans ses premières paroles. Il a été traité pjrfaitement par M. le docteur liodinier, de Dinan, dont le zèle et l'habileté méritent beaucoup de reconnai>sance. Après Dieu, c'est lui qui l'a sauvé.

« Je me proposais de vous donner dans colle lettre l'historique de celte maladie si alTrcu-e d'une part, et ii admirable de l'autre; je ne le puis pas encore aujourd'hui. Je l'ai veillé la nuit dernière, et ce soir je suis bien fatigué. Veuillez excuser ce retard en faveur de sa cause. Le commissionnaire part demain de grand malin, l'our aeliever de vous lranquilli.«-er, j'ajoute que M. l'abbé Jean est parti tie la Chênaie mercredi, pour aller terminer ([uebiues affaires qui réclamaient sa présence. Cela seul vous rassurerait .-sur l'étal du cher convalescent. Dans mes lettres iroiil'lées, i'si\ omis les hommages de M. l'abbé Jean. — Mille respects. »

LE MÊME AU MÊME

« A la Chênaie, 1S août 18*7.

« Monsieur le comte,

« M. Féli reçoit à l'instant une lettre de .M'" la comtesse de Senfft, du .'» août, d'après laquelle il voit que vous n'aviez encore reçu aucune des lettres que j'ai eu l'honneur de vous écrire, depui> celle du ItJ juillet. Je vous en ai écrit successivement quatre ou cinq, au moins, dont la première était bien triste, mais a été promplemcnl suivie de bulletins de plus en plus consolants. La ilernière, qui était une r.ponsc à celle que vous avez eu la boulé de ni'écrire, vous conlirmail l'annonce de rheureu.>e convalescence de notre ami. C'est toujours de nneux en mieux; il commence à se promener un peu dans le jartlin : les forces augmentent sensiblement; il a repris de la giieté : il mange, avec précaution e', choi\, mais avec un commencement d appétit. On ne pouvait guère espérer une meilleure convalescence. — 11 parle souvenl de ses anns de Turin.

« Je fais cette lettre à la hâte pour profiler du retour du médecin à Dinan, alin

5i'2 CORRESPONDANCE

malgré la rechute qu'il a éprouvée et dont il n'est plus question, grâce à de fortes doses de quinine. Sur cent mille malades, à peine un reviendrait-il d'où il est revenu. Sans pouls,

qu'elle parte par le courrier de ce soir. Je n'ai que le temps de vous redire ce q-je je disais dans une de mes dernières lettres, qu'une des premières recommandations de M. F. a été que je vous écrivisse de sa part. Son vif atlaclieraent pour vous s'est montré d'une manière Lien touchante au moment de cette rentrée dans ce monde. »

« Monsieur le comte,

LE MÊME AU MÊME

« A la Chênaie, 8 septembre 1827.

« Depuis ma lettre de la dernière quinzaine d'août, nous avons eu à la Chênaie des choses tristes. Un des domestiques a été malade, et le domestique de confiance est moit. Cet événement a fait éprouver à noire ami une secousse qui m'avait hien effrayé. Deux accès de fièvre l'avaient repris : mais, Dieu soit héni de nouveau et toujours! cela n'a pas de suite, et la convalescence redevient progressive: la fièvre a été coupée hien à propos. Je renais do toutes mes craintes toujours trop promptes. Je commencerai à vous donner des détails sur cette maladie qui a été pour nous la cause de tant d'angoisses. Je suis arrivé à la Chênaie la veille du jour où il est tomhé malade. C'était d'ahonl une fièvre tierce hilieuse, compliquée ensuite avec une fièvre maligne qui a été la principale maladie. Je ne puis vous dire combien il a souffert de ses affreux spasmes, ni avec quelle admirable patience, ni ce que j'ai souffert moi-même, lorsqu'à deux différentes reprises il s'est évanoui dans mes hras; je le croyais mort. Je reviens à regret sur ces tristes sourenirs : je pa^se à de plus consolants, puisqu'ils se rapportent aux plus terribles moments.

« 11 avait demandé de bonne heure les derniers sacrements : le jour où il a reçu le saint Viatique a été bien benu pour sa vive foi et sa sérénité. Du reste, tout a été simple : face à face de la mort, il a été, si je puis parler ainsi, sans façon avec elle. Il me disait de temps en temps des mots qui me déchiraient et me soutenaient tout ensemble.

« Que serviraient, disait-il, les honnrursi, left richesses, la réputation, quand on en « est là? » Je lui répondis qu'aussi bien il n'en avait jamais fait prand cas : « Mon « ami, me dit-il, /(// envie de m'en aller : j'ai bien asse:^ de la terre. » Je me rappelle aussi qu'une nuit où il se trouvait mieux, je lui disais, pour le distraire, qu'il faisait un superbe clair de lune; il essaya de se soulever pour entrevoir à travers sa fenêtre celte belle nuit, et me dit en retombant : « Vour ma paix, s'il plaisait à Dieu, ce serait la dernière. » Lorsque son cher frère fut arrivé (c'est lui qui l'a administré), il lui dit, après s'être cntretenn quelques instants avec lui : * Je te « lègue lapins belle chose du monde, la vérité à défendre. " Une autre fois je lui demandais ce qu'il désirait boire : comme ses idées commençaient à se brouiller, il ne com|)rit pas bien ma question ; mai-, linlerprétanl dans un sf^ns analogue à sa jienséc habituelle, il me répondit: « Oi ne peut désirer autre chose que ce que Dieu « veut. » Cette réponse, qui n'était pas une réponse, n'iMi était que plus belle; c'était comme un son que rendait son âme. Ceci me ramèni- aux pins cruels moments. Hélas! après le post-scriplum de ma triste lettre du 27-28 juillet, lequel vous avait un peu rassuré, quelle journée, le lendemain 29! Il faisait une chaleur étoiiflante : de six heures à onze beiu'es, nous le crûmes à l'agonie. Son pauvre frère me pria de lui renouveler l'absolution des mourants. Le mieux commença à onze heures, et depuis lors nous sommes arrivés bientôt, d'espérances en espérances, aux heureuses nouvelles que je me suis empressé de vous transmettre. Dans

I)K LAMKNNAIS. oiri

sans respiration penilnnl plusieurs minutes, quelques instants do plus c'était la mort. Elle l'eût délivré de bien des maux, mais le bon Dieu a voulu lui laisser le temps de la pénitence. Priez poui" qu'elle soit sincèic, entière et persévérante : j'embrasse bien tendrement toute la chère famille.

11!l. —A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT.

Le 25 septembre 1827.

Me voici donc encore de ce monde : après avoir touché au port, une main puissante me repousse au milieu des flots, iteritm jadatus in alto. Hélas! j'en avais pourtant assez de la terre, et je ne In regrettais pas. En cet état, que dirni-je? que ferai-je? Je bénirai du fond de mon ( œur la miséricorde immense de mon Dieu, qui a voulu m'accorder le temps de me mieux préparer à paraître devant lui. Ce doit être désormais l'unique pensée, l'occupation unique de ce qui me reste de vie. Hors de là tout est vanité : je le savais bien déjà, mais il me semble que je le sens plus vivement, et que la croix qu'il faut porter jusqu'à l'instant du sacrifice m'en devient plus chère.

Ma maladie s'annonça d'abord comme une fièvre bilieuse; mais au moment où cessait l'accès, commençait une autre petite fièvre dont je reconnus bientôt le caractère nerveux. J'en

ma prorhaino lellrc, j'ajouterai encore quelques détails sur les circonstances ilo colle inalaclic

« Vouons aux projets de voyage. Je orois que ce n'est pas encore le momonl de lui on parlor. J'attendrai le retour de M. l'ahhc Joan, qui doit être ici le iO. Jo suis persuadé comme vous que rien no serait plus utile à sa >anir' sous tous Ics rapports : il serait si Mon auprès de vous! Mai>. quoi(|uo jo lui en aie déjà dit quelques mol», il m'a paru que ce projet, si bion d'accord avec ses sontimenis, ne lui parait pas compatible avec ses travaux. J'en conférerai prooliainomonl avoc .M. l'alilté Jean, et nous agirons do concert. Du reste, il no pourrait |>as, vu sa f.iil)lo>so, entreprendre inoo.ssannnont ce long voyage. l'our moi, ce me serait un rlouble bonheur de l'afoompagnor à Turin : j<! suis plus sensible que jo ne piii> le dire à la boulé avec laquelle vous m'y invile/.

1 J'ai reçu do Paris dos nouvelles (jui nie peinent, au sujet do la Société oalbolique : niai.s la conduite de Laurentie est toujours admirable. Mille cl mille hommages. »

54; C0RRES1>0^'DÂ^'CE

avertis le iTiédecin, je l'assurai que c'était là la maladie principale; il n'y fit aucune attention, et le mal s'accrut rapidement. Mon frère et mon beau-frère, qu'on avait demandés, étaient près de moi. Je reçus, avec pleine connaissance et beaucoup de consolation, mes derniers sacrements. Dieu m'a lait la grâce de n'avoir pas un moment do regret ni d'inquiétude, quoique je connusse et que je sentisse parfaitement mon état. Co time il devenait d'heure en heure plus alarmant, on se décida à faire venir un autre médecin de Dinan, et Dieu voulut qu'il eût la pensée, d'après ce qu'on lui mandait, d'apporter les choses nécessaires pour une opération dont le plus léger retard enlrainail infailliblement la mort. Dieu voulut encore qu'il ne se trompât pas un seul moment sur la nature de la maladie et sur le traitement qu'elle exigeait ; la moindre hésitation eût rendu tous les secours inutiles. Cependant, malgré ces secours, le mal faisait des progrès effrayants. Le dimanche 29 juillet, je fus jusqu'aux dernières extrémités de l'agonie. Sans pouls, sans respiration pendant plusieurs minutes, le médecin n'attendait que l'instant où j'allais passer. Néanmoins, pour ne négliger jusqu'au bout aucun moyen, il demande de l'alkali volatil; on en cherche, on en trouve dans mon armoire; il parvient à faire renaître un petit battement de cœur: ce fut le commencement de mon retour à la vie. Le danger dura encore plusieurs jours; il cessa tout à fait le jour de la fête de Saint-Pierre-aux-Liens. Mais la convalescence a été longue et pénible, contrariée par des spasmes, suspendue par une rechute que me causa la mort presque soudaine d'un domestique de confiance, prés duquel je fus appelé au milieu de la nuit pour le confesser à la hâte. Maintenant il ne me manque que des forces, qui viendront progressivement. Mais c'est trop vous parler de moi. J'aurais dû vous dire d'abord combien je suis touché du mieux qu'éprouve la comtesse Louise. Si la guérison n'est pas absolument complète cette année, la saison prochaine l'achèvera, moyennant les soins et les ménagements indispensables pour conserver pendant l'hiver l'amélioration obtenue. J'aurais certainement un vif désir de me retrouver près de vous, de me reposer dans le sein de votre

si douce niniliù; mais je no puis ù présent songer à aucun voyage; je n(î serais pas en état de le snppoilcr. VA puis il faut que jN'inpIoie à la défense de l'Kglise le temps que Dieu peul-être ne m'a laissé que pour cela.

Ce que vous m'avez mandé de vos embarras me fait une peine extrême. Cou[)ez, confx-z dans le vif, et sauvez l'avenir par des sacrifices dans le présent. Je voudrais pourvoir d'abord au payement régulier des intérêts, réserver ensuite une somme déterminée pour l'extinction successive des dettes par une sorte d'amortissement progressif, et m'aslreindre rigoureusement à ne point dépasser, dans les dépenses annuelles, le reste des revenus. Cest un courage qu'il faut avoir pour éviter des angoisses sans fin et toujours croissantes. Malgré les apparences contraires, j'espère toujours qu'à la fin votre destinée, qui est d'être /à*, s'accomplira au moment peut-être où vous vous y atlendrez le moins. Adieu, adieu, il faut finir, car ma pauvre tête se fatigue.

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