‹ Correspondance [de] LamennaisChapitre 89 sur 140 · A MADAME LA COMTESSE DE SEiNFFT · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE SEiNFFT

Le 22 octobre 1827.

Il est bien vrai que la vie est triste, pleine de soucis, de mécomptes, d'inquiétudes,-* de douleurs; mais tout cela dure peu.

Quel die lanima nostra preme e'ngombra, Diunzi, adcsso, ier, diman, riialtino, e sera, TuUi in un punlo passeran coin' ombra -.

Prenons donc patience encore quelques instants. Nous n'avons pas achevé de semer, que nous voudrions recueillir. Ce' n'est pas là Tordre de Dieu. 11 faut que les pluies et les glaces

faudrait adopter, envers la Porte, des mesures coërcilivcs, fut signé le (ijuil. let; — la bataille de Navarin, conséquence imjirévue de ce traité, n'eut lieu que le 18 octobre.

* Les noms supprimés sont ceux des personnes engagées dans les maibcurcuscs alfaircs où Lamennais perdait le plus clair de sa fortune. 11 était iiiulile, pour le moins, de laisst>r sur ces noms le fàcbeux reflet d'un ressentiment passager, puisijue, d'ailleurs, il ne s'agit ici que d'intérêts purement privés.

- Tout ce qui oppresse, tout ce qui surcharge notre âme, — Autrefois et Maintenant, Hier el Demain, Matin et Soir, — Tous, on un moment, passe* font comme l'ombre.

300 GORRESPOiNDANCK

de l'hiver, les chaleurs de l'été et ses orages passent sur ce grain à peine germé, et puis \iendra le jour de la moisson, jour plein d'allégresse et de paix, jour des espérances satisfaites, des joies et du repos éternel. Jacob comptait pour bien peu de chose cent quarante ans de misère; paiici et mali, disait-il. Et nous qui ne sommes encore, par comparaison, qu'au berceau, nous nous plaignons de la longueur et de la dureté de l'épreuve. Imaginons-la plus dure encore, dix fois, cent fois, mille fois ; que sera-ce, près de la récompense? Le tout est de persévérer, et nous savons que Dieu donne sa grâc(î aux humbles; humilibus dat gratiam. Que nous faut-il déplus que cette promesse? Soyons fidèles aujourd'hui, demain, et le ciel nous est assuré. Bossuet, dans son oraison funèbre de la Princesse Palatine, dit qu'elle fut douce avec la mort. Je voudrais que nous fussions « doux avec la vie; » mais cela, j'( n conviens, est plus difficile.

Je suis charmé que vous ayez M. d'Olry prés de vous. Il me semble que vous l'aviez connu, il y a quinze ou vingt ans, à Berne. Je n'oublierai jamais l'aimable hospitalité qu'il voulut bien me donner, sous les auspices de M. Vuarin, pendant mon voyage en Suisse. Où va-t-il maintenant, et qui le remplace prés des Magnifiques Seigneurs^? Ce poste ne laisse pas d'être important, et il y a rendu de nombreux services avec un zèle dont la pureté et la vivacité me touchèrent i-xlrèmemenl, lorsque j'en fus témoin. Je suis bien aise pour lui qu'il ait quitté ce triste pays; mais je regrette le bien qu il y faisait et qui sera difficilement continué par un autre

Vous ai-je dit que l'abbé G.... retournait à Paris? Je le perdrai dans trois jours, et je vais de nouveau me trouver seul. Heureusement, ce genre de vie m'est assez familier. Avec des livres et un peu de travail, les vingt-quatre heures passent vite. Cela vaut mieux, sans comparaison, que la foule des importuns qui- m'accablent à Paris. On m'annonce queplusiturs évêques, à l'exemple de celui de Dijon, doivent m'allnquer dans leurs Mandements de carême. Je verrai s'il y a lieu de répondre; je

* M. d'Olry élail probablement .iccrcdilé auprès du Séiial de Genève, dont les membres se qualiiiaienl ainbi.

désire que non, car ces discussions dùlournenl d'occupjitions plus utiles cl produisent pou de fruit. On pourrait, d'un seul mol, les piévenii' ou les arrêter; mais on ne veut pas. f.a peur fait (|u'()ii se tourne ilu côté où l'on reçoit les coups. On en rirait si c'était moins triste *. Jamais la vérité n'eut moins d*a[)pui en ce monde. I.cs uns l'abandonnent, les autres la renient. Je ne pense jamais sans un profond étonnement au mot de saint Pierre, en présence des Juifs persécuteurs de J. C. : IS'on novi hommem! Kt pourtant il lui lut dit : Svj'ev te œdificabo ecclesiam meain.

Plai<3^nons les hommes faibles ou aveugles, et vivons de la foi aux promesses. Malgré tout ce qu'on fait contre elles, les bonnes doctrines ne laissent pas de se propager et de s'affermir. Le temps est pour elles, mais par politique, je crois ; — parce qu'elles sont de l'éternité, et qu'il y retourne.

iôl. - A >I.\DEMOISELLE DE LUCINIÈHE.

Le 26 octobre 18>27.

On dit bien qu'il faut s'attendre à lout en ce monde. Sans cela, où en seriez- vous en voyant apparaître l'abbé Gerbel? Le voilà de nouveau dans la grande ville, où nos^ affaires l'appellent. Je vous recommande de le bien recevoir, avec politesse et civilité. Poiu' moi, je ne sais quand je vous reveVrai; au plus tôt dans trois ans, selon loute apparence. Jamais, depuis Kensington, nous n'avions été, à beaucoup près, séparés si longtemps. F.nlin il faut vouloir ce que Dieu veut, et le temps, après tout, ne me parait rien, depuis que j'en ai vu de si prés le terme. Ktail-ee la peine de recommencer? Du reste, ma solitude me plait, })arii(ulièrement l'hiver. Être tranquille dans sa chambre, c'est un grand bien. Plus je vais, plus les hommes me pèsent. II n'y a que votre société, mes bonnes amies, qui m'ait toujours été douce, et encore

' Plainte nnibigiici, mais d'une amhiguilc transparente, quand on a lu tout ce (lui procède.

aujourd'hui craindrais-je d'y rencontrer celte face blême et plate, vraie face de Gallican, à laquelle je préférerais toutes les post-faces imaginables, soit dit en passant; pour n'y plus revenir ^

Ainsi donc Angélique vous quille; je vous plains et je la plains. Mais pourquoi, mademoiselle, vous en aller? dites-le moi, je vous prie. Est-ce qu'on ne vous aime plus assez? Est-ce qu'on est fatigué de vous? Est-ce qu'on vous fait mauvais visage? Parlez, expliquez-vous! qu'on sache au moins la raison, s'il y en a une, d'un parti si extraordinaire. Avezvous consulté Clara? Il n'est pas bon de se décider seule, et cette grave personne a un jugement auquel je me fie beaucoup. Embrassez pour moi, je vous prie, non le jugement, mais la grave personne, et puis, après, Hélène qui est grave aussi, ou qui le deviendra, pour peu que sa tante y tienne la main comme de coutume.

. Je confie à vos soins, M"'' Ninette, notre bonne et chère Villiers pendant la mauvaise saison qui va s'ouvrir. Empêchez-la de faire des folies ainsi qu'Adèle, et pour cela aidezvous de rautorité du père Carissan sur lequel; à voire tour, vous exercerez la vôtre; car il n'est pas toujours sage, non plus.

Et maintenant il faut que je vous dise adieu. Vous savez toutes et tous si mon cœur vous est dévoué. Ce n'est pas grand'chose, sans âoute, mais enfin c'est cela. Mes souvenirs à vos bon? domestiques. Priez Dieu pour moi.

Page 1