AVANT-PROPOS
On pensera sans doute que ce onzième livre devrait faire partie du tome suivant, et que la correspondance de M. Tronson avec l'évéque de Limoges devrait être placée parmi les lettres à divers personnages, avec ou après celles qui sont adressées à des évêques. C'est aussi mon avis, et mon premier projet était bien de le suivre; mais j'ai changé de dessein, pour grossir un peu ce volume et alléger d'autant le suivant, et ainsi établir entre les trois volumes qui composent ce recueil une épaisseur sensiblement égale. Au reste, ni Pévèque de Limoges, ni M. Tronson ne se plaindront de cette insertion dans un volume qui s'annonce comme réservé à la correspondance sulpicienne; car, durant tout le temps de son épiscopat, Pévèque de Limoges, délaissant son palais épiscopal, résida continuellement avec les sulpiciens de son séminaire; et M. Tronson, d'autre part, a fait transcrire sur le même registre et mêler avec les lettres adressées au supérieur et aux directeurs du séminaire de Limoges, celles qu'il écrivit à Tévêque après son sacre. Toutes celles qu'on va lire, moins les deux premières, sont extraites de ce registre : elles ont paru assez importantes et assez nombreuses pour en faire un livre à part.
Louis de Lascaris d'Urfô, flls aîné de Charles-Emmanuel, marquis d'Urfé, et de Marguerite d'Alègre, né en 1634 et fllleul du roi Louis XIV, fut élevé à la cour de France et à celle des Ducs de Savoie, et y passa ses pi*emières années, menant un train de grand seigneur, FOUS le titre de comte de Sommerive. Renonçant ensuite au monde pour entrer dans l'état ecclésiastique, il se présenta au séminaire de Saint-Sulpice et y fut admis le 1" juin 1660. En dehors des instructions familières qu'il donna dans la paroisse de Saint-Sulpice, suivant Moréri, on ne voit pas qu'il ait exercé d'autres fonctions ecclésiastiques ni occupé de poste avant le mois de mare 1676. 11 fut alois nommé coadjuteur de François de La Fayette, évèque de Limoges: et celui-ci étant mort le 3 mai suivant, d'Urfé lui fut donné pour successeur. Il obtint ses bulles au mois de décembre 1676, fut sacré par
rarchevèque de Paris le dimanche dans Poctave de rÉpii>lianie, 11 Janvier 1677, prit possession de son siège sans apparat, et se donna tout entier aux fonctions et aux devoirs de sa charge. Il mourut le 30 juin 1695, âgé de 61 ans. — Cfr. Oraison funèbre de niessire Louis de Lascaris d'Urféj évoque de Limoges, j^rononcée dans l'égdse cathédrale de Limoges, Vonzièmc d^aoùt 1695, par M. Tabbé du carrier; Limoges, F. Meilhac, 1695. in-4». Oraison funèbre de mesisire Louis de Lascaris d'Urfé, évâque de Limoges, prononcve dans l'église paroissiale de Meymac, au inois d'aovt 1695, par M. Dui)uy (le Saint-Pardoux ; Tulle, J.-L. Chirac, 1695, in-4«. Portrait de fou messirc Louis de Lascaris d'Urfé, cvéque de Limoges, par Tabbé du Carrier (Joseph Cogniasse); Poitiers, Fleureau, 1698, in-12. Viff de M. Olior;i' édition, t. IIÏ, p. .366, 367.
LKTÏKE [
7 septembre 1676.
Je ne m clonnc pas que M. Colberl veuille vous entendre en personne avant que de rien dire. L'affaire (i) est assez de conséquence pour ne pas se contenter du rapport d*un tiers, et pour vouloir Tinstruire de vos raisons par une voie plus sûre. Vous les lui devez donc exposer selon que vous les connoilrez: vous en avez de temporelles et de spirituelles. Pour les premières, je ne croirois pas que vous dussiez les étendre beaucoup; l*' parce qu'on se persuaderoit aisément que vous ne parlez de vous démettre, que pour avoir un prétexte de demander; 2^ parce que ces raisons-là siéroient mieux dans une autre bouche que dans la vôtre; 3' elles ne sont pas même assez nobles pour un cœur comme le vôtre : et il ne vous seroit pas assurément fort honorable, que Ton crût partout que vous n*en avez point eu de plus relevées; comme on ne manqueroit pas de le dire, si vous les appuyez trop. Je me contenterois donc, si j'étois en votre place, d en faire une simple exposition; laissante Notre Seigneur à y faire toute Tattention et toute la réflexion qu*il jugera être utile pour sa gloire. Et ensuite je déduirois les autres qui
(l) Devenu évéque de Limoges, de simple coadjutenr qu'il était pré- <*édemment, et n'étant pas encore sacré, Louis de Lascaris d'Crfé |)ensait alors à se rlémcttre rie sou évèché.
sont plus importantes et qui ont plus de rapporta votre piété, qui seule doit élre capable, k ce qu*on se persuadera dans le monde, de vous faire faire une telle démarche. Vous ne devez pas douter, après les sentiments que Dieu vous a donnés, que vous ne deviez tenter celle voie pour vous démettre.
Si Ton vous écoule et que Ton goûte vos raisons, vous n*aurez pas sujet de douler de la volonté de Dieu sur vous. Uue si néanmoins Ton vous apporte tant d'obstacles et que Ton vous représente tant d'inconvénients, que vaus vous sentiez ébranlé dans votre résolution, vous vous donnerez bien à Notre Seigneur, et vous verrez, par les ouvertures et par la force qu'il vous donnera, ce qu'il pourra demander de vous; k quoi vous tâcherez, selon les vues que vous aurez pour lors, de vous rendre très fidèle. Voilk tout ce qui me vient en l'esprit pour répondre k votre billet, qui vous donnera lieu de bien redoubler vos prières pour vos besoins. Tout vôtre. — L. Tronson.
12 octobre 1676.
iN'est-il pas juste. Monsieur et très cher en Notre Seigneur, que les raisons de famille soient examinées en famille? C'est une discussion qui n'est pas de notre ressort, et pour laquelle nous n'aurions pas assez de lumière, n'étant pas, ce me semble, dans l'étendue de noire vocation. Ne soyez donc pas surpris si je ne vous réponds point sur cet article, et si je vous renvoie aux personnes qui en savent le détail. C'est k elles avec vous k en décider, et k voir ce qui se peut faire dans les conjonctures fâcheuses où elles se trouvent.
Pour les raisons de conscience, je n'en vois point qui vous doivent troubler jusqu'au point de remettre votre brevet. Car, après les démarches que vous avez faites et les obstacles que vous avez trouvés, quelle apparence de retourner encore sur vos pas et de reprendre une résolution que l'on a si hautement condamnée? Pour moi, je croirois, s'il n'y avoit quo vos scrupules, que vous ne la devriez désormais regarder
que comme une tentation, ou comme un songe. N*est-ce pas là parler assez nettement, au moins pour ce qui louche ic spirituel ? Car, pour le temporel, je n*y vois goutte, et je sais seulement que ad impossibile nemo tenetur. Tout à vous. — L. Tronson.
:*0 mai-s 1677.
Il n y a point de harangue qui me put valoir votre lettre. Au moins puis-je assurer qu*il n y en a point qui put me donner plus de joie. Car, que pourrois-je apprendre de plus satisfaisant que ce que vous me faites la grâce de me mander? Le succès de votre voyage, votre heureuse arrivée à Limoges, votre descente au séminaire, la satisfaction que vous avez do tout le monde et surtout de nos Messieurs : et pour comhlc de tout, le bon état de votre intérieur. Rien au monde ne me pouvoit donner plus de consolation. Vous l'avez bien prévu sans doute, puisque dès le lendemain de votre arrivée, au milieu de vos premiers et plus grands embarras, vous avez bien voulu prendre quelques moments pour me faire part de ces bonnes nouvelles (1) : c'est !à une suite de vos bontés or-
(1) L'ôvèque de Limoges était parti de Paris le matin du dimanctx* qui précC'da le G mars, accompagné de son frf»re Emmanuel d'Urfé, qui devait prendre soin de son temporel. Emmaymel d'Vrfé, dit le catalogue des entrées au séminaire de Saint-Sulpice, (fictua de Saint- Justj clericus diœcesis Aniciensis, admissus est die 17 novevibris 1670, Ejriit die 23 fcbruarii 1671. M. Tronson lui écrivait, le 27 juin 1677 : « Il est juste enfln que je vous réponde, Monsieur et très cher en Notre Seigneur; quoique je n'y voies pas grande nécessité pour vos besoins, surtout après une i*etraite aussi exacte et aussi édifiante que celle que vous venez do faire, je le dois néanmoin>. quand ce ne seroit que pour m'acquilter en général de ce que je vou> dois, et pour vous assurer en particulier que je ne vous oublie i>as.
» Je me réjouis de la satisfaction que vous avez de Monseigneur dt* Limoges. Vous ne sauriez nous en mander tant de bien que Ton en dit en cette ville; et quoiqu'on y ait voulu faire courir quelques faux bruits pour décrier sou zélé, on ne peut néanmoins s'emiW'cher d'es timer la vie qu'il mène, et d'y reconnoitre bien de la grâce. C'est nu
COHRESPONDANGE AVEC l'ÉVÊQUE DE LIMOGES 393
diiiaires pour la personne du monde qui est le plus à vous, et qui n'aura jamais de plus forle passion que celle de vous faire paroitre avec combien de sincérîlé il est, et sera toute sa vie, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. — L. Tronson.
29 mai 1677.
Je ne songeois plus. Monseigneur, k la mort de M. le comte d'Alègre (1), et je vous avouerai ingénuement que la pre-
ooup de Providence que sa demeure au séminaire, que tout le monde attribue à un fonds de vertu extraordinaire, et qui lui attire les louanges de ceux-méme qui souliaiteroient le plus qu'il en sortît. S'il continue, il sera un exemple à plusieurs, qui verront en sa personne combien une vie exempte de luxe et de faste, et réglée selon les Canons, est capable d'attirer do bénédictions devant Dieu, et de réputation devant les hommes. J'avoue que ce m'est une grande joie de penser à cette ouverture, à cette franchise, à cette cordialité dont il parle à ses ordinands, parce que c'est un moyen sûr de gagner tous leurs cœurs et de faire de grands fruits : mais rejjletus sum consofatione et superabundo gaudio (II Cor. VII, 4), de ce que le reste de sa conduite répond à ce que l'on avoit attendu de sa piété; et de ce tiue surtout il pratique si bien le conseil du sage : liectorem te posuerunt; noli extoUi ; esta in iffis quasi laïus ex ipsis (EccW. XXXII, 1).
» Je vous estime heureux d'être auprès de lui, l» parce que je ne doute point que ce ne soit là votre vocation et le lieu où Notre Seijmeur vous demande; 2» parce que, par les services que vous lui pouvez rendre, et par les petits soulagemens qu'il peut recevoir de votre assiduité, \o\\s pouvez contribuer à sa consolation et au bien du diocèse. 3» Comme il témoigne être bien content de vous, ce m'est tme marque que Dieu bénit vos petits soins et que vous n'y perdez pas votre temps qui, pour n'être pas employé en des ministères plusrelevés, ne laissera pas d'être aussi utile pour l'Église, que si vous étiez appliqué à des fonctions plus éclatantes. Ce que vous avez seulement à y obs«.'rver, est de partager tellement votre temps, qu'il vous en reste pour vos petits exercices ; et je crois que vous avez cet avantage, étant au séminaire, que vous le pouvez plus aisément. Je souhaite que cela dure, et pour votre bien et pour cehii de Monseigneur de Limoges, p
(I.) ciaudc>Christoi)he, comte d'Alégrcet seigneur de Fei'riêres, nii)rt
mière pensée de vous en écrire ne ni*étoit pas venue. Mais puisque vous m'avertissez de mon devoir, je serois maintenant tout k fait inexcusable si je ne profitois pas de vos avis. Je vous dirai donc, Monseigneur, que j*y prends toute la part qu'y peuvent prendre toutes les personnes qui sont le plus à vous. Je ne prétends point, en vous disant ceci, vous rien apprendre de nouveau, mais vous faire ressouvenir seulement des dispositions de mon cœur. 11 est juste que vous les connoissiez puisqu'il est tout à vous : et vous les connoiirez assez, et pour le présent et pour l'avenir, quand vous repasserez dans votre esprit ce qu'il a été pour vous par le passé. Oseroi-je le dire, qu'il est tellement le même, qu'il me semble que vos intérêts sont les miens, que ce qui vous touche me touche, et que si, en parlant de la sorte, je ne dis pas assez pour exprimer le respect que je vous dois, j'en dis assez pour bien faire connoilre la charité pour vous que Dieu me donne. Jugez, après cela, quelle part je prends au succès de votre synode, de votre visite de Saint-Pierre, de vos exhortations et autres actions épiscopales et paternelles que Dieu accompagne de tant de bénédictions. Pourvu que la ferveur subsiste, j'ai grande espérance de tout le reste. Mais c'est ce qui demande un soin et une application continuelle. Vous en savez l'importance. Vous seul y étiez autrefois intéressé; mais présentement il y va de l'intérêt de tous vos ecclésiastiques, de tout votre peuple, de tout votre diocèse, aussi bien que du vôtre. J'espère que vous ne frustrerez pas Notre Seigneur des fruits et de la gloire qu'il a droit d'attendre de toutes les grâces qu'il vous donne.
Je ne sais si vous êtes content de nos Messieurs, mais je sais bien qu'ils sont très satisfaits de vous, et qu'ils s'estiment heureux de travailler sous un tel prélat, et de se consommer pour son service. S'ils manquent en quelque chose, je puis bien vous répondre que ce ne sera pas faute de zèle pour soutenir vos intérêts, ni de fidélité à exécuter vos ordres.
le 27 avril 1G77, était frère de Marguerite d'Alègre, mère de Tévèque de Limoges, et par conséquent son oncle maternel.
La bonté que vous leur lémoignez no sera pas exemple des petites croix qui pourront leur venir de la part de ceux qui en seront jaloux; mais ils n*ont rien à craindre tant que vous les honorerez de votre protection. C'est ce que je leur souhaite pour tout bien, comme étant la chose du monde qui leur peut attirer plus de grâce et de bénédiction.
Deux de nos Messieurs, qui ont demeuré tous deux à Limoges, ont grande envie d'y passer en allant en leur pays(l). Je ne sais quel reproche vous leur ferez quand vous saurez que ce n'est pas leur chemin, mais que c*est votre réputation qui les y attire. Pour moi, je ne crois pas les en devoir détourner, étant persuadé que, quelque bien qu'on dise de vous, ils seront comme cette reine qui voulut voir elle-même ce qu'on lui avoit rapporté de lasagesse deSalomon : et vidioculis mets, et probavi quod melior para mihi renuntiata non fueHt; major est sapientia et opéra tua quam ?nimor quem audivi (lil Reg. X, 7). C'est ce que j'espère que M. de la Barmondière et M. Bardon publieront, à leur retour.
Croiriez- vous que, depuis peu je suis devenu courtisan, et que j'ai si bien fait ma cour à M. Colbert, que j'ai obtenu dans une seule audience mille écus pour le Canada, et des lettres patentes qui amortissent l'ile de Montréal, et quinous permettent d'y établir une communauté? Cette grâce qu'il nous a faite est d'autant plus grande, qu'il l'a accordée sur un simple placet, sans en avoir été sollicité, et dans un temps où l'on retranche à Monseigneur l'évéque de Québec (2) une somme considérable qu'on avoit accoutumé de lui donner. La manière même dont il a reçu, et notre placet et nokre remerciment, nous fait espérer qu'il protégera cet œuvre, qui
(1) M. Bardon avait passé huit ans à Limoj?es, de 16(36 à 1674, et s'en allait â Espaly, près du Puy. M. de la Barmondière ensei{4iia la scolastique à Limogres, de 1673 à 1676; et, comme M. 1 ardon, prenait le chemin de LimojiCîS, pour se rendre à Villefranclie, près de Lyon. Tous deux partaient de Paris, où le premier était directeur du séminaire ; et le second, supérieur de la communauté de la paroisse.
(2) Monseigneur de Laval-Mont igny, premier évêque de Québec, qui se démit de son évèché le 24 Janvier 1688, et eut pour successeur M. de ifaint-Vallier.
396 LIVRE ONZIÈMiS
avoit grand besoin de quelque secours. On n'oublie pas, celle année, dans la famille, le grand frère canadois(l). Je ne sais ce qu'il deviendra Tannée prochaine, et si ses incommodités lui feront prendre la résolution de repasser en France. Il faut le bien recommander à Notre Seigneur, afin qu*il lui fasse faire sa très sainte volonté, qui est la seule chose que nous devons souhaiter. Je suis en lui tout vôtre. — L. Thonson.
Il faut donc se résoudre à reprendre Tancien usage de vous écrire, puisque vous le voulez. Ce qui me console est que vous connoissez, il y a long temps, la situation de mon cœur; el que vous ne sauriez ignorer ce qu'il a eu toujours et ce qu'il aura invariablement pour vous. Kt c'est aussi peul-étro ce (jui vous porte à m'inlerdire loule njarque de respect dans mes lettres, el à n'en vouloir que de franchise et de cordialité. Quoiqu'il en soit, je dois, dans l'état oii vous êtes, répondre pius que jamais à votre désir, et je le dois dans celte matière plus qu'en nulle autre, puisqu'en cela même je ferai connoître, et que je ne manque pas de respect pour une personne dont je veux suivre si ponctuelle* menl les ordres; el que ce respect a quelque chose de plus (|ue celui du monde qui ne regarde que les dehors, el dont le fruit, pour Tordinaire, n'est qu'à Textérieur. Vousme pardonnerez encore ce petit mot, que je vous supplie de regarder, non point comme un compliment recherché, ou comme une déférence affeclée d'une civilité mondaine, mais comme un effet très sincère de l'ouverture entière et de la
(h Kraiicjois «i'I'i'fô, parti pour le Canada en 1668, revint effectivelueitt en France en liîTiS. Il avait été admis au séminaire de Saint-Sul* |iice le l"»* avril lOGO, deux mois avant son frère Tévèque de Limo^e^. Dans le catalofïue des entrées, tous deux sont dits originaires du di<v rèse du Puy, (ho'rrsis Aniricnsis : le premier est qualiflO « //'»v>w.<. \r siH'orid, Intrus, rinnoi de Sint}invrive,
correspondan<;e avec l'kvêque de limoges 397
simplicité avec laquelle vous souhaitez que je vous explique mes pensées. S. François de Sales ayant su que M. Tarchevéque de Vienne (1) ne vouloit pas qu*il lui donnât dans ses lettres le titre de Monseigneur, il lui témoigne qu*il avoit toujours accoutumé d*user de ce terme; mais qu*aussitôt qu'il avoit appris qu*il ne vouloit plus qu'il s*en servit, son opinion s étoit, à la vérité, délogée aussitôt de sa volonté qui étoit irrévocablement soumise à la sienne; mais qu'elle s'éloit sauvée dans son entendement où elle s'étoit tellement retranchée, qu'il auroit bien de la peine de Ten faire sortir, il me semble que je pourrois bien avec plus de sujet vous dire la même chose, en vous protestant néanmoins qu'à Tavenir, quoi que j'en pense, vos ordres seront toujours fidèlement exécutés.
Et pour commencer, je vous dirai que je crois que votre résolution, de ne point faire de nouvelles ordonnances, est très judicieuse. Je ne sais pas sur quoi le P. de la Chaise s'est fondé pour vous en donner l'avis, mais c'est assurément l'avis d'un bon ami. Peut-être a-t-il appréhendé que vous ne fissiez comme plusieurs qui, par un grand zèle de réforme, accablent d'abord leurs diocésains d'un grand nombre d'ordonnances, avant d'avoir gagné quelque créance sur leurs esprits, et avant même que d'avoir connu leurs besoins. Votre zèle, pour être aussi ardent que le leur, ne sera pas si précipité; et je m'assure qu'en cette matière, aussi bien que dans les autres, vous n'aurez pas oublié la maxime de ne point se presser, el de s'accoutumer à prendre son haleine. On en voit l'importance dans ce que Ton dit qu'a fait depuis peu un évêque, el dans les affaires qu'il s'est suscitées, pour vouloir aller trop vite et pousser trop loin son désir de réforme : car il est en état de n'avoir désormais nul appui du côté de la Cour, el de n'être plus soutenu dans les choses qu'il voudroit entreprendre pour le bien de son diocèse. Ainsi il faudra, ou qu'il en abandonne plusieurs, ou qu'il y succombe, n'ayant plus tel appui.
(1) Jérôme de ViUars, archevêque de vienne en Dauphiné, du ao septembre 1601 au 18 janvier 1626.
398 LIVRE ONZIRME
Ce que je crains le plus pour vous est que vous ne ménagiez pas assez votre santé, et qu*allanl au delà de vos forces vous ne succombiez bientôt sous le travail. Vous savez que vous n*étes pas d'une complexion fort robuste: que vous avez la poitrine assez foible et que vous avez besoin de la ménager. Vous savez d'ailleurs combien vous avez de peine à vous retenir dans le temps de vos ferveurs, et combien la vue des besoins qui se présentent alors vous emporte, sans songer à vous-même. Jamais vous ne vous y conserverez si vous ne vous y prescrivez quelques règles. II y en a trois qui me paroitroient vous être bien nécessaires. La première, de ne rien retrancher du temps destiné pour votre sommeil. La seconde, de prendre toujours toute la nourriture dont vous sentez avoir besoin. La troisième, de ne faire plutôt qu*une partie des affaires avec paix, que de vous empresser, vous inquiéter, vous troubler pour les faire toutes. Car cet empressement fait qu'on en entreprend plus que Ton ne peut, et qu*oc se fait beaucoup de tort à soi-même en voulant trop profiter aux autres. On s'y abandonne même quelquefois avec un tel excès, que l'on va jusqu'à quitter l'oraison, à ne point faire de préparation à la Sainte Messe, à retrancher presque toute l'action de grâces, à négliger le recueillement et les autres exercices nécessaires pour notre propre sanctification. C'est à quoi vous avez assurément à prendre garde, parce que je ne doute point, vous connaissant comme je fais, que ce ne soit une tentation qui ne vous abandonnera pas si tôt, et qui vous desséchera entièrement si vous y adhérez. Elle est même d'autant plus dangereuse que, comme elle flattera votre zèle par le prétexte de servir le prochain, vous vous y laisserez aller sans scrupule, et vous croirez exercer en cela une grande charité. Et cependant ce ne sera pas ce que Dieu demandera de vous, qui pour vous avoir mis dans une place où vous êtes redevable à tous et où vous devez vous donner à tous, no prétend pas pour cela que vous vous oubliiez tellement vous-même, que vous vous épuisiez et demeuriez à sec en abreuvant les autres. Quamobrem cuvi omnea te habeant, esto etiam tu ex habentibua unue. Quid solus
fraudaris munere iui ? Usquequo vadens spiritus et non rediens? Si iotum das actioni et considerationi nihil, laudo te? In hoc non laudo. Vous jugerez bien que je ne me sers de ces passages de S. Bernard, que parce que je crains pour vous ce qu'il craignoit pour le pape Eugène. Je crains que la multitude des emplois et la diversité des occupations ne vous dérobent le temps de Toraison et de vos exercices spirituels. Je crains que votre cœur ne s'épanche trop dans les occupations extérieures et que toute sa récol* lection ne se perde. Je crains que, durant que omnes de fonte publico bibent peciore tuo, tu aeorsim sitiens stes. Votre santé, à la vérité, m'est bien chère, et j'aurois peine de voir que vous la prodiguez par un travail immodéré; mais votre sainteté me touche encore de plus près, et rien ne me pourroit être si sensible, que de vous voir en danger de la perdre, pour manquer aux exercices par lesquels vous savez qu'elle se conserve. Vous jugerez bien par là que je vous parle h cœur ouvert, et qu'encore que je désirasse changer de termes en vous écrivant, je ne prétendois pas changer de sentiment. Charitas enim minquam excidit; et 81 patris sum liberatus nomine, sed non dèprœdatus affeclu, Olim mihi invisceratua es, non tant facile erueris. Aacende in cœlos, descende in abyssos, non recèdes à me; sequar te quocumque ieris, amans laicum, amans dericum, amabo clericorum patrem. Monebo igituv te, si non ut pater, plane ut amans,
La plaisante nouvelle des trois jésuites que vous auriez interdits a été rapportée au Père de la Chaise, et il s'en est moqué et ne l'a regardée que comme un conte ridicule. Ce sont des bruits auxquels il faut de bonne heure s'accoutumer. Pour peu que vous soyiez fidèle à votre ministère, on en fera bien courir d'autres, et il faut s'attendre à ne pas s'effrayer pour les plus noires calomnies. Vous êtes successeur des Apôtres par votre dignité : il faut que vous lâchiez de ne l'être pas moins par votre vertu. Ibant gaudentés quoniam digni habiti sunt pro nomine Jesu coniumeliam pati (Act. V, 41). C'est là le partage et la grâce des
hommes apostoliques. Ce qui me console est que, bien qu il y ait quantité de gens qui aient envie de crier contre vous, nui ne le fera qu*à sa confusion, si vous continuez comme vous avez commencé. Car la vérité prévaudra toujours, et Dieu la rendant victorieuse du déguisement et du mensonge, obstruetur tandem os loquentium iniqua (Psalm. LXlï, 12). C'est ainsi que se sont dissipés ces jours derniers quelques autres bruits que Ton faisoit courir. On disoil que vous aviez interdit un supérieur de Bénédictins; que vous aviez traité de même Messieurs Ruben (1); que vous aviez défendu de lire les livres du P. Le Jeune (2). Mais toutes ces plaintes
(1) Gabriel et Jacques Ruben étaient frères, tous deux nés à Teyjat, dans le canton de Nontron en Pérlgord. Ils commencèrent à Limoges le séminaire des ordinands, et donnèrent plusieurs missions dans le Limousin, soit avant, soit après leur entrée dans la congrégation de rOratoire, en juillet 1679. Jacques mourut à Teyjat le 25 Janvier 1686, et Gabriel qui avait été, en 1C89, nommé supérieur de la maison des oratoriens de Limoges, y mourut le 14 février 1693. On a de ce dernier : Discours funèbre sur la vie et la mort du R. P. Le Jeune, appelé cornmujiément le Père Aveugle, prêtre de la Congrégation de l'Oratoire de Jésus, prononcé par ordre et en présence de M. VÉvt'que de Limoges dans la priticipale paroisse de son diocèse, par M. G. Ruben, docteur en théologie, prieur de Villeneuve; Â Limoges, chez Martial Barbou, 1674, in-8« de 216 pages. V. Mémoires domestiques pour servir à Thistoire de l'Oratoire, par le P. Batterel; Paris, 1904, 1. 111, p. 92-%.
(2) Né en 1592 à Poligny dans le comté de Bourgogne, le P. Le Jeune, de l'Oratoire, était mort le 19 août 1672, à Limoges, où il avait travaillé plus de vingt ans. Après sa mort, une assemblée de TOratoire ordonna qu'on fit dresser des procès-verbaux des miracles qui s'opéraient par son intercession. « Mais soit indolence, ou fausse modestie de la part des Pères de Limoges, soit qu'ils ne trouvassent pas auprèi^ de M. d'Urfé, frère de notre P. d'Urfé, mais zélé sulpicien, la même lacilité pour faire procéder à un examen juridique, la chose en est l'estée là ». Mémoires, loc. cit., p. 92. Cette réputation de • Jélé sulpicien » dont M. d'Urfé jouissait auprès des Pères de l'Oratoire a dVi (ître pour beaucoup dans le bruit qui courut, qu'il avait défendu de lire les livres, les sermons du P. Le Jeune, dont les sentiments d'ailleur.< étaient loin d'être molinistes. V. Batterel, loc. cit., p. 85. Je n'ai gardf cependant d'accuser les oratoriens de Limoges d'en avoir été les premiers auteui'S*
n*ont servi qu*k se faire informer plus particulièrement de votre vie, et a faire approuver plus hautement votre' conduite. C'est ce qui arrivera toujours, pourvu que vous ne donniez point de prise sur vous, et que la suite réponde à co qui a paru dans vos premiers travaux. Car on en est exlraordinairement édifié, et dans l'approbation universelle que Ton vous donne, on ne vous souhaite que la persévérance. Mais c'est k vous de l'obtenir par une conduite exacte, ferme, constante, égale. Vous y êtes d'autant plus obligé que, comme vous êtes observé de toutes parts, on ne manqueroit pas de tirer de grands avantages contre la dévotion, si Ton remarquoit la moindre chose en vous qui ne fût pas dans l'ordre; et vous vous trouveriez comme cet homme de l'Kvangile : Omnea qui vident incipient illudere ei, dicentes : Quia hic homo cœpii sedificare et non potuit consummare (Luc. XIV, 30).
Vous devez surtout prendre garde au changement que pourroil apporter à votre conduite les premiers jours de votre demeure à l'Êvéché. Car, comme ia table n'y sera pas apparemment si frugale, les visites y seront plus fréquentes, les conversations plus dissipantes et séculières, les heures n'y seront pas si réglées qu'au séminaire, je crains extrêmement que le temporel et le spirituel ne s'en ressentent, o! que les suites de ce changement ne vous mènent bien loin, si d*abord vous n'y apportez un très grand ordre. Je ne sais pas si vous pensez à cette transmigration; mas je sais bien que je ne puis manquer en vous en avertissant de bonne heure, puisque je ne puis vous ouvrir mon cœur autant que vous désirez, sans vous expliquer toutes mes vues, et vous marquer en même temps le sujet de mes craintes.
Mais c'est trop m'élendre et trop abuser de voire temps. Une si grande lettre n'est pas de saison durant le cours d'une visite, où d'ailleurs on ne manque pas d'affaires. Je finis donc en vous suppliant de faire rendre à M. l'abbé de Saint- Just la lettre que je lui écris, et que je prends la liberté de mettre dans ce paquet. C'est un très bon enfant, dont je ne puis être que très satisfait et très édifié. Comme il veut être
fidèle à Dieu, et que sa véritable vocation est d*étre auprès de vous, je ne doute point que vous n'en tiriez de grands secours. C'est un grand avantage que d'avoir auprès de soi des gens sûrs et entièrement désintéressés, à qui Ton peut se confier de tout. C'est un trésor qui ne se peut payer et que vous avez en sa personne. J'avoue que je l'aime, et pour son mérite, et pour ce qu'il vous est. Que si ma lettre ne lui en donne pas assez de témoignages, je vous serai très obligé si vous avez la bonté de vouloir suppléer ce qui y manque, el qui seroit nécessaire pour l'en convaincre (l).
Mille remcrciments pour le bon acbueil que vous avez fail k nos pèlerins, et pour toutes vos bontés envers nos Messieurs, qui n'ont point, ce me semble, de plus grande joie que de pouvoir se sacrifier pour votre service. C'est Ik aussi la grande disposition de celui qui prétend être, plus que tous, tout k vous. — L. Tronson.
A Issy, 4* septembre 1G77.
Nous ne manquerons pas d'entendre discourir bien des gens sur les affaires que vous avez avec les Messieurs de votre Chapitre. Ce que vous m'en mandez servira pour répondre dans les occasions; et je le puis faire avec une entière conviction, puisque je n'ai jamais remarqué en vous que des désirs de paix et une forte inclination pour conserver toujours avec eux une parfaite intelligence. C'est le témoignage que je puis rendre k ceux qui n'en seroienl pas assez persuadés; el vous pouvez croire que je le ferai avec bien de la joie, puisque je n'en saurois avoir de plus grande (juo de voir que votre conduite soit approuvée de Dieu et justifiée devant les hommes.
Monseigneur d'Arras m'a mandé que le bruit qu'on faisoit courir, qu'il avoit prié M. Nicole de composer la lettre cîr-
(1) Nous avons donn6 celte lettre plus haut, note de la lettre datée du iO mars 1077, pajre '^^)i,
CORRKSPOXDANCE AVEC l'ÉVÊQUE DE LIMOGES 40H
ruiaire au Pape, éloit 1res faux, ne Payant jamais pv'iè de quoi que ce soil. Je souhaite que ce qu'il m*en a écrit avec beaucoup de force puisse gu(^rir les mauvaises impressions qu*on a données au Roi (1).
Je n*ai point vu encore la signification que vous avez faite au curé de Sainl-Symphorien qui a refusé de signer le Formulaire; mais Tinterdiction que vous lui aviez prononcée de vive voix et sur le champ paroissoit un peu forle. Il semble aussi en vouloir tirer quelque avantage par sa requête: et comme il ne manquera pas de personnes qui entreront dans ses intérêts et que Ton en parle déjà beaucoup en cette ville, je suis ravi que vous en ayez écrit à M»" l'Archevêque, parce que je crois qu'il sera bien aise de vous y servir. Je lui en dis un mol avant mon départ pour les vacances, et il me parut dans les meilleures dispositions du monde.
L'on a voulu me persuader que vous alliez renouveler la signature du Formulaire dans tout votre diocèse : mais j'ai peine à croire que vous vouliez vous exposer à faire tant de bruit; et vos amis croient que ce que vous venez de faire en la personne de ce curé sera si efticace, qu'ils vous conseilleroient volontiers de vous contenter durant quelque temps de ce premier exemple, sans en faire un second, à moins d'une extrême nécessité. Ce n'est pas sans raison que je vous mande ceci, parce que je vois que ceux qui ne vous veulent pas trop de bien souhaileroient que vous fissiez bien du bruit pour avoir lieu de crier conire vous. Ils disent que vous allez mettre le feu dans tout votre diocèse, et ils avancent plusieurs belles choses de cette nature; mais elles ne serviront assurément qu'à vous faire estimer davantage; et pourvu que, pour vouloir aller trop vite et faire trop de bien, vous ne leur donniez point de prise, operientur sicnt dtploide confusione Huâ (Psalm. CVIIÏ, 29),
M. ffaye garde toujours le lit (2). On ne voit rien de dan-
(1) Sur cette affaire, voir la lettre à l'évèque cVArras datée <hi J juillet 1677, au livre II* du tome suivant.
(2) M. Gaye de Boisredon était directeur au séminaire de Limoîress. Il aecompajnia souvent Tévêque dans ses visites pastorales.
gereux dans sa maladie, mais il a depuis quelques jours un peu de fièvre qui le tient dans une retraite bien différente de celle qu*il s'étoit proposé de faire ici. Elle ne sera pas pareille, s*il plaît à Dieu, à celle de M. du Hautgrenier (i). 11 étoit venu ici, il y a douze jours, pour se renouveler, comme il avoit accoutumé tous les ans; et nous Tenterràmes hier dans la cave du séminaire, après onze jours de fièvre. Je suis tout vôtre. — L. Tronson.
9 octobre 1677.
11 est très vrai que le Roi désire effectivement que l'affaire de votre curé s* assoupisse. Il s*atlend donc que vous Tassoupirez sans bruit; et c'est ce que M. T Archevêque me dit hier de sa part pour vous récrire. Si Ton pouvoit vaincre Topiniâtreté de ce curé et le guérir de son entêtement en lui faisant souscrire simplement le Formulaire, ce seroit assurément un coup important, et pour l'Église en général, et en particulier pour tout votre diocèse. Mais il croit que si Ton ne peut absolument ïy réduire, et qu'il se fixe à ne point donner de signature simple, vous devez vous contenter d'une expliquée comme celle que les jansénistes ont donnée et en suite de laquelle le Pape les a reçus, il m'a ajouté que, pour les suites de cette souscription, vous ne devez point craindre que d'autres se servissent de cet exemple., parce que le Roi lui avoit dit que, si la même chose arrivoit une seconde fois, il y mettroit un si bon ordre que, de votre vie, vous n en seriez embarrassé. Je crois néanmoins vous devoir dire qu'en pareil cas il seroit nécessaire de faire seulement un procès-verbal de ce qui se seroit passé, sans rien ordonner; oL ensuite l'envoyer ici, afin qu'on pût le faire voir au Roi. Car on veut de la modération : on condamne tout ce qui
(\) Rémi (le Haullgreiiier, supérieur du séminaire de Tournai, mort au séminaire de Saint-Sulpice le 2 septembre 1677. Voir la lettre que M. Tronson lui écrivait le IG septembre 1676, au livre IIl» du volume suivant.
paroit précipité, et Ton ne sauroit approuver que l'on cherche des occasions de remuer ces sortes de matières quand elles ne se présentent pas d'elles-mêmes. Ces vues générales des dispositions où Ton est à la Cour vous pourront servir dans les rencontres. Car, en prenant sur cela vos mesures, vous y aurez toujours tout le succès que vous pouvez espérer. Cette voie est un peu plus longue, mais elle est sûre; et je ne vois pas que, pour ces sortes d'affaires, on puisse maintenant en suivre d'autres sans s'exposer. C*est par le moyen de ces procès-verbaux que Monseigneur de Coutances (1), s'est si absolument rendu maître dans son diocèse, et que tout le parti soulevé contre lui a été obligé de plier et de se taire.
On nous a mandé de Lyon des merveilles de votre tableau de l'Intérieur. Je ne désespère pas de le voir l'année prochaine, mais je n'oserois encore me le promettre. Le moyen qu'il ne me plût pas, venant de votre part : je le regarde comme un présent de votre cœur, et j'espère qu'il servira à nos Messieurs pour devenir tout intérieurs. Ils en ont tous une estime particulière, et j'esp^v*e qu'ils en auront toujours toute la reconnoissance qu'ils doivent.
Je m'unis déjà par avance au renouvellement de la profession cléricale que vous avez pensé de faire faire dans votre séminaire le jour de la Présentation. Je bénis Dieu de tout mon cœur de vous avoir donné cette vue; car je ne doute point que celte cérémonie n'attire un renouvellement sensible de grâce el de ferveur sur tous vos clercs.
Je suis de cœur tout à vous. — L. Tronson.
LETTRE VIII
13 novembre 1677.
On ne m'a rien mandé de voire sermon de S. Charles, et tout ce que j'en savois est que vous deviez prêcher ce jour-là et faire le panégyrique de ce saint, à la Mission (2). Le texte
(1) Charles-François de Loménie, né à Paris en 1637, nommé en 1666, sacré le 19 février 1668, mort à Paris le 7 avril 1720.
(2) Maison de missionnaires du diocèse , établie dans la ville de Limoges.
'406 LIVHE UNZlÊllfi
((uo VOUS IDC marquez éloil bien choisi el la division bien jusle cl 1res belle pour le sujet. Pour la morlification que vous iivcz eue, c*esl la moindre, à mon avis, de loules celles qui pouvoienl vous y arriver. Car il vaut bien mieux que la poitrine vous ait manqué que la mémoire; el que Ton D*ait remarqué en cette occasion, qu'une foiblesse d*un corps épuis<^ de travail, qui ne fait nul tort à la réputation, puisque les plus grands hommes et les plus grands saints y sont sujets. Peut-être Dieu a-t-il permis que vous en ayez été humilié, pourùtcr celte grande démangeaison de parler en public, que vous auroit donnée un succès plus favorable, et que je croirois pour vous très dangereuse. Car l** vous auriez peine assurément à vous modérer et à vous bien régler sur ce point; ^2" la vanité ne manqueroit pas d*y avoir bonne part el d\ trouver son compte; 3" vous vous épuiseriez bientôt el vous vous mettriez hors d*état de combattre; i" vous emploieriez à cela la plupart de votre temps; et comme vous y trouveriez plus de douceur et de plaisir que dans les autres affaires plus difiiciles et plus épineuses d*un diocèse, vous les négligeriez aisément et auriez peine d*y vaquer; vous imaginant qu'il ne seroit pas moins utile de donner tout le temps k instruire votre peuple. Ces réflexions m*onl persuadé que, iN>ur des instructions ou des exhortations familières et paloraelles, vous en pourriez faire quelquefois et sans péril, parce qu'elles ne déroberoient pas beaucoup du temps que vous donneriez aux autres affaires, et que la vanité n*y est pas beaucoup à craindre; mais que, pour ces grandes pièces el d*apparat, (|ui demandent beaucoup de préparation, elles doivent être rares, el très rares. Salvo iamen iuo vieliori judicio.
Il n'y a gucres d'apparence que votre curé revienne, étant engagé aussi avant que vous me le mandez avec les gens du parti. Je vous envoyai samedi dernier la forme de requête el signature dont M?' de Paris estimoil que vous deviez vous contenter.
Ënlin, il faut s'attendre k trouver des croix partout : bien heureux celui qui les porte avec amour. Tout k vous. — h.
TrOiNSON.
CORRESPONDANCE AVEC l'ÉVÊQUE DE LI&IOGES 407
27 novembre 1677.
J*ai reçu votre lettre avec celles que vous écrivez pour Magnac. Je les ai mises entre les mains de M. Gaye, afm qu il voie avec M. de Fénelon Tusage que Ton en pourra faire. Cette maison là étant bien réglée et bien fondée pourroit, ce me semble, servir à beaucoup de prêtres pour achever de s'affermir. Car, au lieu de retourner chez eux après leur ordination, comme la plupart sont obligés de faire, ils pour* roienl passer quelque temps dans cette maison, où ils seroient instruits et préparés pour les emplois auxquels vous les destineriez. Ainsi, ils éviteroient la fainéantise et l'oisiveté qui perd la plupart des ecclésiastiques qui demeurent dans leurs familles, et vous auriez toujours en main des ou« vriers pour les besoins de votre diocèse. Il me semble que cela vous seroit de quelque secours. Mais il est vrai qu'un bon supérieur ne se trouvera pas aisément; et c'est là la plus grande difficulté que je trouve : Hoc ojms, hic lahor est; et ce qui seroit néanmoins absolument nécessaire pour rendre cet œuvre utile (1).
L'on assuroit, il y a huit jours, que M»' d'Alet étoit mort : depuis trois ou quatre jours on dit que cette nouvelle est fausse (2). Quoiqu'il en soit, cela ne changera point la face de votre affaire. Le Roi s'est trop nettement expliqué pour es* pérer qu'il prenne d'autres sentimens; et à moins que l'opiniâtreté du curé ne le fasse changer, il ne faut pas s'attendre à d'autre réponse (3).
(1) Cet établissement fondé par le marquis de Fénelon fut Porigine d'un petit séminaire qui, en 1679, fut uni au séminaire des prêtres de Saint-Sulpice do Limoges, et dura jusqu'à la Révolution. Cfr. Vie do M. Oli'erj t. II, p. 310-312. Gosselin, Mémoires sur M. Tronson. Magnac-Laval est aujourd'hui un chef-lieu de canton de l'arrondissement de Bellac (Haute-Vienne).
(2) Nicolas Pavillon mourut le 8 décembre 1677.
(3) L'affaire se termina enlln assez lieureusement. M»»- de Limoges « leva la censure et imposa une légère pénitence au curé, après avoir
'l08 LIVRE OTiZIBME
Vous avez pu apprendre par le dernier ordinaire la mort de M. de Rochefort (1), voire bon ami. li est morl comme il avoit vécu, c'est-k-dire en vrai prédestiné. Je prie Noire Seigneur qu il nous donne part à sa pureté et à son innocence. Jamais je n'ai vu d'âme plus pure. M. Gaye vous pourra faire le récit de sa mort, et vous dire combien il a édifié et combien il a été regretté. Pour moi, je ne puis vous en marquer autre chose, si ce n*esl que toute sa vie s est passée dans une innocence admirable; que ses dernières années ont été une suite de croix intérieures dont il a été presque continuellement exercé et qu*il a portées avec une fidélité inconcevable, et que sa mort a: eu des effets de grâce extraordinaire qui ne se peuvent dire. Gomme il vous avoit obligation pour la charité que vous aviez exercée à son égard, surtout dans le commencement qu'il vint au séminaire, je ne doute point qu'il ne la reconnoisse présentement dans le ciel. Pour moi, je lui recommande mes besoins, et je m'en trouve bien. Quand je vous en dirois davantage, il faudroil toujours ajouter : abaque eo quod intrinaecus latet, Gar il y a eu en lui une présence de Notre Seigneur et de la très Sainte Vierge toute particulière; et cette présence, qu'il nV voit point perdue par le péché, avoit établi dans son àme un certain fonds de grâce et de pureté angélique, que je ne pourrois pas expliquer. Peut-être pourrai-je quelque jour en marquer de plus grandes particularités. Mais cependant, si pour vous consoler de sa mort, vous voulez le regarderquelquefois en Notre Seigneur, je vous assure qu'il vous y attirera d'une manière qui vous donnera mille fois plus de joie que vous n'en avez eu jamais dans vos plus douces conversa-
i*eQU sa tsignature, qui ajoutait au Formulaii'e, qu'il signait « suivant rintention de l'Église, du Pape et du Roi ». C'est en ces termes que M. Tronson annonçait la chose à Pévèque de Coutances, le 12 février 1678.
(1) Joseph-Gaspard de Rochefort, du diocèse de Genève, était entiv au séminaire de Saint-Sulpice le 5 décembi*c 1675, et mourut, âgé do 18 ou 19 ans, le 18 novembre 1677. Il fut inhumé le lendemain dans le 31* trou du caveau de la chapeUe du Séminaire.
lions, et qui vous fera goûter le plaisir qu*il y a (i*ètre à Jésus Christ, quoiqu'il en coûte (1). Tout k vous. — L. Trox-
SON
5 mars 1678.
Il y a dans voire dernière lellre trois sujels de joie qui m'onl loul k fait consolé.
Le premier, et celui qui me louche le plus, est que Tintérieur va bien. J'avoue que rien ne me console davantage, parce que rien ne vous est si avantageux; et c'est de là que dépendent toutes les bénédictions que vous devez attendre de Dieu, et pour le temps et pour réternilé.
Le second sujet qui me console est de voir votre zèle pour faire honorer la très Sainte Vierge et ce que vous faites pour en augmenter la dévotion dans voire séminaire. Est-il possible qu'elle n*y soit pas aussi grande qu'à Saint-Sulpice? Quand cela seroit, vos ferveurs y remédieront en peu de temps; car je m'assure que vous ne laisserez guères passer d'occasion sans en parler avec assez de tendresse et d'onction pour en inspirer l'amour, et pour faire en sorte que l'on n'oublie pas un des principaux et des plus aimables objets de la Religion.
Le troisième sujet est le succès de votre prédication, dont Tonnons mande des merveilles. Vous pouvez juger si nous prenons part à la satisfaction et k la joie commune. N'est-ce point trop que de faire le prône tous les dimanches, prêcher le jour de Pâques dans votre cathédrale, jeûner tout le carême, travaillera toutes les autres affaires du diocèse? C'est, ce me semble, vous exposer beaucoup.
J'ajoute encore ce mot, pour vous dire que vous ferez assez de pénitence quand vous embrasserez de bon cœur, pour sa-
(1) Ce sont les paroles que M. de Rochelort dit en mourant. V. dans la correspondance avec le séminaire d'Autun (page 106) la lettre à M. Hazès, datée du 3 décembre 1677 : et dans le tome suivant, la lettre à Pabbé de la Pérouse du 20 novembre 1677.
410 LIVRK ONZIÈME
lisfairc k Dieu, ce qu*il a de plus pénible et deplushumilianl dans voire emploi. S. Hugues, évoque de Grenoble, vouloit se mortiRer en des choses que S. Bruno qu'il consultoil n*approuva pas, à cause qu'elles paroissoient trop singulières, et qu elles auroient pu Tempecher de satisfaire si bien à ses fonctions épiscopales. L*abslinencc des propres désirs, des petites complaisances sensuelles, le retranchement des entreliens inutiles, des visites superflues et des pertes de temps; la fidélité k faire Toraison sans Tinterrompre pour les petits ennuis ou dégoûts qu'on y ressent, Tassiduité k vaquer aux affaires et pourvoir a tous les besoins d'un diocèse, sont les mortifications qui me paroitroient vous être les plus propres; et jamais celles de l'abstinence de la chair dont vous me parlez ne vous seront si utiles que celles-ci. Elles auroient au dehors beaucoup d*éclat, et au dedans très peu de fruit. Jugez, après cela, si je vous les conseillerois, et si, pour me servir de votre terme, ce seroit bien me faire la cour, que de me les proposer.
Mais après vous avoir parlé de votre santé qui n'est point faite assurément pour ces sortes de mortifications, il est juste que je vous dise un mot de la mienne, puisque vous ie voulez; quand ce ne seroit que pour vous remercier très humblement de rintérét que vous y prenez et pour exécuter vos ordres.
Elle n'csl pas si mauvaise qu'elle a été les deux mois passés, et quoiqu'elle ne soit pas encore tout k fait rétablie, il n'y a rien présentement k craindre; et j'espère, avec la grâce de Noire Seigneur, qu'elle sera bientôt rétablie dans son premier étal, k moins que le carême n'y apporte quelque peu d'obstacle. La fluxion qui s*étoit attachée k la poitrine après avoir couru par tout le corps, a fait appréhender durant quelques jours quelques mauvaises suites; mais k présent cette partie, quoique non pas encore tout k fait dégagée, est néanmoins assez libre; il ne reste plus qu'à déboucher un peu les oreilles sur lesquelles le cerveau se décharge, mais sans aucune douleur. C'est une marquequo celte humeur n'est plus fort maligne, puisqu'elle se retire sans
CORKËSrONDANGË AVEC L*KVÉQUË DE LIMOGES ïl 1
taire de mal à des cndroils qui ne sonl nullement dangereux. Les yeux s*en ressentent bien aussi quelquefois, mais si légèrement que je ne laisse pas de lire et d*écrire, k mon ordinaire; comme vous reconnoitrez assez par cette lettre. Après tout, vous jugerez bien que cette fluxion n*est point si dangeveuse pour le corps, que celle dont vous avez parlé dans votre sermon est à craindre pour Tàme. J*espère que vous me ferez pourtant la grâce de demander k Notre Seigneur, si c'est [>our sa gloire, qu^il me délivre et de Tune et de Tautre.
Vous me permettrez bien, pour user de la liberté que vous me donnez, et pour ne retenir rien sur le cœur que je sens toujours s*ouvrir et que j*aurois scrupule de fermer quand je vous écris, de vous dire encore les pensées qui me sont venues aujourd'hui, au sortir de Tautel.
l** Regardez votre perfection comme attachée aux morlifications intérieures plutôt qu'aux extérieures.
2' La^chair se tient aisément assujettie k une âme qui se lient soumise k Dieu.
3' Tourmenter moins votre corps et tenir votre cœur plus en paix, c'est le grand exercice que Dieu demande devons, et qui vous sera le plus utile.
4** Prenez garde que l'applaudissement général et le succès de votre dernière prédication ne vous porte k vous exposer trop souvent k ces actions publiques. Comme elles demandent du temps pour se préparer, il vous est important de prévoir si les affaires plus importantes du diocèse n'en souffrent point. £t pour vous dire tout, je crains qu'y retournant trop souvent, vous n'y eussiez pas la même bénédiction. Voyez comme je vous dis, et concluez que ma fluxion, qui me tourmente encore un peu, me laisse au moins le cœur et la main libres.
o"* Ce nous sera ici un nouveau sujet de joie que nous recevrons de votre prédication, si vous nous envoyez quelque chose plus en détail. Ce seroit abuser de votre bonté et de votre temps que de vous en prier; mais ce n'est abuser ni de l'un ni de l'autre, que de vous témoigner simplement notre désir. — L. Tronson.
'ii2 LIVRK ONZIÈME
LETTRE XI 2 avril (1678), jour de la mort de M. Olier.
Le voyage que j*ai été obligé de faire sur la frontière après la mort de Madame la marquise de Seignelay (1), le temps qu il m*a fallu demeurer à Sceaux pour la consolation d*une famille irès sensiblement affligée, et quelques occupations où la charité m*a indispensablement engagé, dans un accident si surprenant, me seront auprès de vous de suffisantes raisons pour excuser le retardement que j*ai apporté à répondre à vos deux dernières lettres des 11 et 17 du mois passé.
Celle du 11 m*a paru bien considérable par sa date. Car, puisque vous me marquez que c'est Tanniversaire de votre résidence, je ne doute point que vous ne vous soyez renouvelé en ce jour, pour être à Tavenir plus fidèle à Dieu que jamais. J'espère quiil vous en donnera le courage et la force, et qu'ayant égard au désir véritable et sincère que vous avez de le servir, sa grâce se rendra victorieuse en vous de vos misères. C'est ce que je lui demande, du meilleur de mon cœur, afin que durant longues années vous puissiez en répandre les fruits, et que de pleniiudine Chrtsti in te acctpiani univerai.
Comme, par votre charge, vous devez vous considérer entièrement livré aux peuples qui vous sont confiés, vous devez aussi vous regarder comme étant tout à eux, el comme n'ayant pas droit de disposer ni de votre personne ni de
(1) Marie-Marguerite d'Alègre, fille unique de Charles-Yves, marquis d'Alègre, épousa le marquis de Seignelay le 8 février 1675, et mourut en couches à Paris le 16 mars 1678, sans avoir pu recevoir les derniers sacrememeiits. Mandé aussitôt qu'on vit le danger imminent, M. Tronson n'avait pu arriver que demi-heure après la mort. U se rendit alors chez le ministre Colbert, et de là écrivit une lettre an marquis de Seignelay qui était alors à la frontière, pour lui apprendre cette triste nouvelle. Bien plus, sur la demande du ministre et de son êiwuse, il partit le lendemain pour Arras à la rencontre dn marquis rappelé par son père à Paris.
votre santé, que pour leur service. C*est la raison pour laquelle je ne puis vous conseiller les mortifications corporelles qui, en vous affoiblissanl, vous empêcheroient de leur donner tous les secours qu*ils ont raison d*attendre de votre zèle. Pour les mortifications intérieures, comme elles ne nuiront point à votre santé et qu'elles seront utiles, et pour vous et pour les autres, en augmentant votre grâce et votre sainteté, vous pouvez les pratiquer sûrement, et je suis ravi de voir que vous vouliez bien retrancher les autres, pour vous appliquer plus particulièrement à celle-ci. C*est à quoi je sais que vous travaillerez avec d'autant plus de zèle, qu'assurément vous ne voudriez pas demeurer exposé à ce reproche d'un grand pape : ô quàm prœsumptuosa temeritas! ille praeponitur ovili divino, qui vescii adhuc dominari sptritui 8U0 !
Ce que vous avez trouvé dans le couvent de Sainte-Claire vérifie bien ce que disent les saints : que, dans ces lieux de grâce et de retraite, aut summa perfectio, aui surnma damnaiio. Pour moi, je ne suis pas surpris que vous ayez rencontré une couleuvre parmi tant de saintes, après que S. Hiérosme et d'autres Pères, dans ces siècles fervens de l'Kglise naissante, nous assurent avoir découvert des aspics dans l'assemblée des plus grands saints : etiam inier sanctorum choros aapides latere conspeximus. Je souhaite qu'elle ne soit pas comme celles du Prophète qui bouchent leurs oreilles à la voix de celui que les saints appellent Sanctus segrotse animas incantator et medicua; et qui rendent par ce moyen leur maladie incurable : furor illis secwidum simili tu dinem aerpeniis ; sicut aspidis stirdœ et obturaniis aures suas : quœ non exaudiet vocem incantanttum et venefici incantantia sapienier (Psalm. LVIl, 5, (5).
Il faut, pour achever de répondre à votre dernière lettre, que je vous dise, puisque vous le voulez, que le voyage d'Arras et le séjour d*une semaine à Sceaux a rétabli parfaitement ma santé. On avoit appréhendé que, comme elle n'étoit pas encore en bon état, elle ne soufi'rît un peu de ce voyage. Mais la Providence de Dieu y a pourvu avantageu-
sèment, et j'ai connu dans celle occasion, par mon ex|)érience, qu'il n y a rien de plus sûr que de s'y abandonner absolument, lorsque sa volonté nous est suflisamment connue.
Tout à vous. — L. ÏRON^^ON.
21 juillet 1G78.
Je bénis Dieu de tout mon cœur du succès qu*il a donné si votre visite, et je vous suis infiniment obligé de vouloir bien me donner de temps en temps de si bonnes nouvelles.
Pour la Confirmalion, je crois que c'est s'exposer à faire faire une infinité de sacrilèges que de la donner à des enfans que l'on n'a point préparés par la confession. C'est ce qui fait que plusieurs évoques qui confirment dans leurs visites, font avertir auparavant les curés que, un lel jour, on confirmera dans un tel lieu, afm que tous ceux du voisinage aient à instruire ceux de leurs paroissiens qui doivent élre confirmés, les confesser et les amener, à une telle heure, pour recevoir ce sacrement. H y en a d'autres qui confirment à la fin des missions, ou qui envoient des missionnaires qui précèdent la visite et qui tiennent toutes choses en état pour la digne administration et réception de ce sacrement. C'est un grand repos pour un prélat de pouvoir ainsi miitere opevarias ante faciem suam in omnem civitatem et locum quo est ipse venturua (Luc, X, 1). Mais, quand ce remède lui manqueroit, il peut toujours y pourvoir par ses curés, pour ne point exposer un sacrement si saint à être profané par des enfans en qui la véritable contrition est fort rare et toujours très suspecte.
Je ne sais qui peut vous avoir mandé la déroute du Canada. Il faut que ce soient les mêmes personnes qui vous ont écrit que je ne sortois presque plus d'Issy. Car il me semble que ces deux nouvelles sont également exagérées, et qu'on les a toutes deux également amplifiées.
Pour la première, je ne sais sur quoi elle est fondée, si ce n'est peut-être sur ce que M. Colberl nous a fait obtenir la
CORRESPONDANCK AVEC l'ÉVÊQUE DE LIMOGES 415
confirmation par le Roi de la donation qui nous avoit été faite de l'île de Montréal; qu*il nous a procuré des lettres patentes pour rétablissement du séminaire; qu*il nous a donné de quoi soutenir une partie de la dépense; qu'il s'est appliqué, cette année autant que jamais, aux besoins du pays; que M. de Frontenac m*a fait faire de grandes offres de service par le gouverneur d'un château considérable dans le pays; que Madame de Frontenac est venue ici me les confirmer; que M. Souart est venu ici dans une saison extraordinaire, et s en est retourné la même année avec M. de Casson. Je ne sache point d'autre déroute du pays; si ce n'est peut-être que quelque personne ait été effrayée d'un démêlé qu'il y a eu entre le juge et le gouverneur de Montréal. Mais pour qualifier cela de dérouie du pays, il faudroit être de l'humeur d'un vaillant bourgeois de cette ville, qui durant les derniers troubles, étant sorti avec toute la milice bourgeoise pour aller au devant de l'armée ennemie, revint au grand galop crier dans la ville que tout était perdu, sur ce qu'il avoit entendu tirer un coup de mousquet qui l'avoit effrayé. 11 faut que ce soit quelque vaillant champion qui n ait pas envie de retourner aux corps, qui ait publié cette belle nouvelle. Pour moi, je ne vois pas autre chose maintenant en Canada, que ce que j'y ai vu de tout temps.
Quant à la demeure d'issy, j'y ai fait une retraite pour les années passées; j'y ai écrit toutes nos lettres de Canada. J'ai été bien aise d'y profiter aussi en d'autres temps du bon exemple de seize solitaires fervcns, dont la conduite édifie. Mais de dire que je n'en sors presque point, il faut que ce soit le discours de quelque personne qui, n'ayant point de bonnes nouvelles à mander, se divertit à en faire. Après tout, en quelque lieu qu'on vous mande que je sois, vous pouvez assurer, quoi qu'il en soit, que je serai toujours également à vous. — L. Tronson.
LETTRE XUl
20 août 1678.
Comment pourrois-je ne vous pas croire tout renouvelé après l'Assomption de la Très Sainte Vierge, puisque dans le temps où vous vous disposez seulement à celte rénovation, vous vous élevez déjà tellement au dessus de la matière, que vous spiritualisez les choses du monde les plus littérales qu'on vous écrit? Jugez, après cela, si je n*ai pas lieu de croire (|ue la chaleur a passé jusqu'au cœur, et que le feu de l'amour qui a consommé la mère en cet aimable mystère, a renouvelé tout l'intérieur de celui qui est et qui se veut bien dire son enfant. C'est ce qui vérifiera le sens mystique que vous avez donné à ma dernière lettre, et qui vous mettra plus sûrement à couvert de la malédiction des tièdes, que toute cette ardeur et tout ce feu qui paroit au dehors. Un désir plus grand de se mortifier, une fidélité plus exacte à retrancher ce qui satisfait les sens et l'amour-propre, une pente plus grande pour retourner k Dieu après les emplois extérieurs, une joie plus particulière de pouvoir s'entretenir avec lui dans l'oraison, etc., sont des marques sûres de la vérité de ce renouvellement. Je ne doute point aussi que vous ne les éprouviez en vous-même, et que vous ne soyez fort détrompé de l'illusion de ceux qui, se laissant aller k l'ardeur de leur tempérament et à Tirapétuosité de leur naturel, et s'imaginant être bien fervens parce qu'ils entreprennent bien des choses extérieures, négligent le soin de l'intérieur, et ne se mettent point en peine de le régler. Un vrai pasteur, dit S. Grégoire, comme il ne doit point exteriorum provideniiam in interiorum oecupaiione relinquere, aussi ne doit-il pas interioimm curam in exteriorum oecupaiione minuere. C'est l'état où il y a long temps que je vous désire, et où je me réjouis de vous voir rétabli. Car, quoique je connusse assez votre fonds pour être très persuadé qu'il y avoit bien des sacrifices intérieurs, et que vous remportiez bien des victoires au dedans avant qu'il en pût paroitre au dehors, je ne les regardois néanmoins que
comme des demî-vicloires qui, n^étanl pas enlières ni achevées, ne pourroient pas mériter un triomphe aussi glorieux que je vous le souhaite, et que doivent attirer dix-huit années de combats et de peines (1). Il n y aura plus à souhaiter que la persévérance, pour couronner ce grand œuvre. Le Roi a accordé la lettre de cachet pour votre petit augustin (2). Vous êtes dans un département plus diflicile qu*un autre pour ces sortes d*expéditions; mais il n'y a pas d'apparence qu'on diffère à la signer. Monseigneur TArchevéque s*y employant de la bonne manière et avec une bonté qui mérite bien un remercîment de votre part. Vous pourriez bien l'adresser à M. votre frère l'Abbé qui l'a vu plusieurs fois pour celte affaire, et qui ne manquera pas de vous en mander le détail. La peine que j'y ai prise ne mérite aucunement qu'on la mette en ligne de compte. Dieu me rende digne de plus considérables pour votre service! Tout k vous. — L. Tronson.
(1) Il y avait dix-huit ans que, renonçant aux plaisirs du monde, révèc|ue de Limogres était entré au séminaire de Saint-Sulpice , le 1*' Juin 1660.
(2) La lettre de cachet, ainsi appelée parce que, dans les premiers temps du moins, elle portait un cachet de cire royal, était un ordre du roi clos et privé, sinon secret, contresigné d'un ministre et revêtu de la signature royale, le plus souvent imitée par un « secrétaire de la main ». Elle différait de la lettre patente, en ce que celle-ci était destinée à être publiée par la voie de l'enregistrement et à acquérir force de loi. Les ordres contenus dans les lettres de cachet étaient de nature très diverse ; mais comme le plus souvent elles renfermaient des ordres d'exil et surtout d'emprisonnement arbitraire, c'est aux lettres de cette espèce que, dans le langage courant, on réserva le terme de lettre de cachet. Elles sont restées tristement célèbres, parce qu'elles furent considérées comme une des violations les plus odieuses de la liberté individuelle et donnèrent lieu à bien d'autres injustices. Sur leur usage et leurs abus qui se perpétuèrent Jusqu'à la Révolution de 1789, voir dans le Correspondant du 25 décembre 1903, pag. 1171-1182, un article de M. de Lanzac de Laborie intitulé : Ejnpoisonnements et Lettres de cachet, d'aprt^s de nouvelles publications,
MA IJVRR ONZIKME
LETTRE XIV A Issy, ce jour de S. Mathieu (21 septembre 1678).
Je reçois présentement votre lettre du 10 île ce mois, et du cours de votre visite. Vous ne sauriez croire combien cetle date me donne de joie, surtout voyant que vos courses n'allèrent point votre santé, et que Notre Seigneur vous soutient dans le travail et bénit votre zèle. La lettre de cachet que vous avez reçue n est pas si forte que nous Tavions projetée : mais quand vous saurez les sollicitations qu*il a fallu faire, après que le Roi m<™e Ta accordée, pour en obtenir Texécution, vous jugerez que ce n'est pas peu de l'avoir dans les lermes qu'elle est conçue. L'on a cru qu'en renvoyant ce religieux, les autres, intimidés par cet exemple, n'enlreprendroient pas d'enseigner ensuilo une mauvaise doctrine, el (ju'ainsi, votre diocèse étant purgé, vous étiez assez hors d'intérêt pour ce qui regarde ces augustins. M»' l'Archevêque, qui a pris à cœur cette affaire, y a agi en ami, el je puis dire que, sans lui, on ne l'auroit point obtenue, et qu'il y a fait de sa part tout ce qu'on pouvoit désirer. Pour la mienne, j'aurois souhaité de pouvoir faire quelque chose de plus que je n'ai fait; mais je n'y ai trouvé nulle ouverture. (Cependant je puis vous assurer que vous me faites justice de croire que vos affaires me sont fort à cœur. Rien au monde, ce me semble, ne m'est si sensible; et jamais je ne croirai mes soins mieux employés que dans les occasions où il s'agira de vous servir. J'espère que celui qui nous a unis vous fera connoître avec quelle sincérité et quel sentiment je me laisse aller à vous dire ceci.
Les vacances se passent ici doucement, et la jeunesse y est toujours fort gaie. M. Constant qui y doit être au commencement de la semaine prochaine ne contribuera pas f>eu à la divertir. Il n'y a point eu encore de grandes découvertes; car la grande chaleur qui a continué jusqu'à celte heure, a fait que personne n'a osé s'écarter beaucoup de la maison.
CORRESPONDANCE AVEC l/ÉVÊOL'R DE LIMOGES 411)
I/orangerie, que l'on a creusée jusqu*au niveau du petit jardin, nous donne une belle salie, ou galerie, dans laquelle on a mis le billard et les autres jeux, et où Ton so divertit comme il faut.
Puisque vous me demandez des nouvelles de ces petites choses qui se passent ici, et que vous témoignez être bien aise de les apprendre, je vous en dois dire une plus importante, qui est que M. de la Barmondière, à qui vous aurez su que M. de Poussé a résigné sa cure, en doit bientôt prendre possession. Je ne crois pas néanmoins qu'il le fasse, que son prédécesseur ne soit revenu de Champagne, où il doit faire un petit voyage. Vous pouvez croire que ce changement donnera sujet à bien des personnes de discourir, et que chacun raisonnera et en parlera selon ses vues.
Vous trouverez cette lettre de vieille date, parce qu'on a laissé passer un ordinaire, ayant été oubliée sur ma table. Ce retardement me donne lieu d*y ajouter encore : que le temps qui s'est adouci a fait revenir les découvertes; que M. Bardon, M. Tabbé des Marais et M. Bavle sont allés du côté de Tours et de Saumur; que M. Guenon avec quelques autres sont partis pour Notre-Dame de Cambrai; que M. votre frère, avec une autre petite bande, doit aller, au premier jour, à Chartres; enfin que personne n'engendre ici de mélancolie. Voilà les nouvelles que vous vouliez apprendre de nos vacances.
Mais j'aurois bien de la joie si vous vouliez vous mettre en étal que Ton pût savoir aussi quelque chose des vôtres. Car il faut que je vous avoue que je ne puis être en paix sur votre sujet, tant que vous ne vous donnerez pas de repos, et que vous prendrez sur vous autant que vous faites. Si vous pouviez régler votre temps et le partager, en sorte que vous en eussiez un déterminé pour les affaires, un autre pour la prière, un autre pour le repos; et si, dans les affaires et le travail, vous pouviez trouver le secret de ne vous y point abandonner au delà de vos forces et de ce que demande votre santé que vous devez conserver, vous feriez une chose qui certainement seroit bien agréable à Dieu et qui don-
420 LIVUE ONZIÈME
neroit bien de la joie à vos amis. Car il ne se peut qu*ils ne souffrent de voir que vous allez succomber en peu d'années sous le travail, et qu*il est impossible que vous y résistiez long temps, en vous ménageant aussi peu que vous faites. Je ne sais si je fais bien de vous dire ceci, après vous en avoir écrit d'autres fois. Mais vous me pardonnerez bien ce petit épanchement pour la chose du monde qui m*est le plus à cœur, et qui me touche de plus près. Tout à vous. — L. TnoNsoN.
22 octobre 1678.
Je n*ai garde d'oublier ni ce que vous êtes ni ce que je vous suis. C'est par ces deux vues, que je me trouve obligé de prendre un inlérét particulier à votre conservation ; et c'est aussi ce qui m'a porté à vous en écrire comme j'ai fait. Car, le moyen qu'une santé qui m'est aussi chère que la vôtre et qui ne peut que s'altérer notablement dans un si grand travail, ne me touche très sensiblement et ne me fasse craindre. Ce n'est pas que je ne voie très bien la difficulté que peut avoir un bon père, quand il voit un si grand nombre de ses enfants dans de si grands besoins. Mais si cette foule de peuple qui court à vous de toutes parts dans vos visites ne vous permet pas de vous ménager dans le travail, au moins seroit-ii important, pour être en état de leur rendre plus de service, de ne rien retrancher des heures du repas et du repos de la nuit. C'est là le sentiment de tous vos amis, que je prends la liberté de vous mander, mais qui doit céder aux inspirations et aux mouvemens du Saint-Esprit qui, dans les grands emplois, donne quelquefois à ceux qu'il y appelle d'autres attraits. Je ne doute point que votre seconde visite ne vous donne plus de facilité, et que les campagnes défrichées ne vous y fassent trouver bien des sujets de consolation, en y voyant le fruit de vos travaux.
Pour Taffairc de votre augustin, il n'y a nulle apparence que l'on ait écrit sous main de ne se pas presser. L'affiche et
le levamen infirmomm serviront en temps et lieu. Si nous pouvions en avoir encore une copie, cela nous seroit de conséquence; car il faudra peut-être en donner plus d'une lorsque nous aurons ouverture pour agir avec succès. Il seroit important de bien faire veiller à ce qu'ils enseigneront cette année dans leur traité de la Grâce; car s*ils donnent quelque prise sur eux, je crois qu*on ne manquera pas de les bien relever (1).
La dernière assemblée de l'Oratoire fait beaucoup espérer, et Ton s*cn promet d*heureuses suites. C'est ce qui console ceux qui aiment TÉglise et qui souhaitent la paix (2).
Je ne doute point que le Père d*Urfé ne remplisse bien son
(1) Les religieux augustins avaient un couvent dans le diocèse de Sarlat, à Domme, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Sarlat, département de la Dordogne. V. Orbis Augustinianus, sivo conventuum ordinis Ercmitarum Sancti Augustini chorographica et topograpàica description auctore Aug, Lubin;Psirisiis, Alliot, 1672, in-12. C'est dans ce couvent que fut envoyé l'augustin de Limoges. En ce même mois d'octobre 1678, M. Tronson écrivait à M. Drouet, secrétaire de M»' d'Urfé : « Si l'augustin que vous me mandez avoir paru avec deux lièvres en trousse est d'humeur d'aller à la chasse, il en aura le temps à Dômes, au moins si nous en croyons le bruit commun. Car on dit que c'est un fort petit couvent où il y a peu de religieux, et où apparemment il n'aura pas de grands emplois. Tout le mal que Je lui souhaite pour toute la peine qu'il a donnée à Mo^ de Limoges, est qu'il ait une grâce efficace par elle-même pour bien garder sa retraite et pour en faire un bon usage. Car Je m'imagine que, sans un tel secours, il auroit peine à y demeurer long temps ; et Je me persuade aisément que c'est dans ces sortes de cas où la grâce sufllsante n'a Jamais son effet. La potion est trop amère pour la pouvoir avaler si aisément, et il lui faudroit un bon levamen infirmorum poculum istud digerere non valentium, pour pouvoir bien digérer ce breuvage et le convertir en bonne nourriture ». — M. Tronson ajoute : « Vous m'obligerez de témoigner à M«' de Limoges que nous ne cesserons point de bien prier et de faire prier Notre Seigneur pour sa santé: et il ne doutera pas que sa maladie ne nous soit très sensible ».
(2) Cette assemblée, tenue au mois de septembre précédent, défendait à tous les sujets de la Congrégation d'enseigner le jansénisme et le cartésianisme. V. D'Avrigny, Mémoires chronologiques et dogmatiques ; 1739, t. III, p. 131-144.
'l^^ LlVllE ONZIÈME
puslc(l). Noire procession de la Penlccùlc nous donnera lieu de le voir en fonction.
M. de la Barmondière n*attcnd que le rclour de M. de Poussé qui est encore en Champagne, pour prendre [>ossession de la cure. Si le choix qu'on en a fait vous a surpris, vous ne serez pas moins étonné quand vous apprendrez dans <|uelque temps qu'il fait merveille et que Ton est très salislait. Tout à vous. — L. Tronson.
9 dêccmbi-c 1678.
Le moyen d'apprendre que vous revenez des portes de la mort et de ne vous en témoigner pas ma joie! Vous connoitrez assez combien elle est sensible, si vous pensez à ce que je vous suis.
Que vous ont donc fait M. Olier et M. de Rocheforlf N'y a-t-il pas moyen de le savoir? Je puis vous dire que Tun et l'autre m'ont été fort présens durant votre maladie, et que la pensée de ce dernier qui vous avoit obligation, m*a bien touché durant huit jours que j'ai dit la sainte messe dans notre cave (2). Je ne doute point qu'il ne se soit mêlé dans cette dernière visite que Notre Seigneur vous a rendue, et qu'il ne vous ail donné de bonnes marques de son amiiié el de sa reconnoissance. Ce que je lui demande maintenant pour vous, est que vous ne regardiez la vie que Dieu vous redonne, que comme un moyen de réparer les infidélités passées. Je ne parle point de celle ardeur pour le travail, dont l'excès qui ne peut souffrir de règle ne peut aussi être fort agréable à Dieu : car le souverain Maître vous a donné sur cela une assez bonne leçon en vous envoyant votre mal, et quand il parle, il faut que la créature se taise; ainsi je n'ai plus rien à vous en dire. Mais je parle de ces résolutions si souvenl réi-
(1) Le « Père dU.'rft^ » était frère de Tèvèque de Limo^csi, et memiuv de la congrréîration de roratoire. Voir tome I, p. 476.
(2) C'cst-à-dir-e la chaïKîUe Itas^^c, ou crypte de la chapelle du sémlnaiiT, qui servait de cave ou caveau, où l'on enterrait les défnnt.*^.
COUUESPUNUANCE AVEC L*ËVÉQtE DE LIMOGES 4^!S
térées et de si bon cœur, auxquelles il ne manque que la persévérance. J*espère que Notre Seigneur l'accordera enfin à vos prières, et que vous vous trouverez maintenant assez établi dans son amour, pour n*étre plus sujet à ces inconstances et inégalités passées.
Vous aurez su sans doute que nous avons ici M. Tabbé (îolberl, qui se rend exact k tous nos exercices (1). Je prends la liberté de le recommander à vos prières. Je suis uutunl à vous que jamais, et je dirois, plus que jamais, si cela se |>ouvoil. Tout vôtre. — L. Tronson.
LETTRE XVIl
21 janvier 1G79.
Je ne doute point que vous n'ayez besoin d'une personne |)our mettre à la place de M. Bourdon, votre vicaire général, qui est malade; car il y a apparence qu'il ne sera pas en état de travailler de long temps; et à moins que vous n'ayez cependant quelqu'un qui vous soulage, il est impossible, ou que les affaires n'en souffrent, ou que vous n'en soyez accablé. Mais la difficulté est de trouver quelqu'un qui soit propre pour cela. Car ce n'est pas assez qu'il soit bien capable; mais, comme vous me marquez très bien, il faut un homme de confiance. Si vous l'avez pour M. Gaye, je ne vois personne qui vous convienne mieux, ('^ar il est intelligent, il connoit le diocèse, et vous y rendroit, à mou avis, de bons services. Il n'y a que le séminaire qui en souffriroit; mais je ne croirois pas que celte considération vous dut arrêter, si vous n'en voyez point d'autre que lui qui vous accommode. Car, pour le séininaire, quand pourra-l-il mieux souffrir, que lorsqu'il faut soulager son prélat, pour lequel il doit même se sacrifier? El, pour moi, je vous le dis sans compliment, je ne suis jamais plus conleiil que <|uand je sais que vouséles satisfait.
Je bénis Notre Seigneur de tout mon cœur de ce que l'essentiel va bien, et de ce que, avec cela, il vous donne cette
(1) Jacques-Nicolaîs (olberl, futur arcliovôque île l^ouen.
Ï2'i: LIVRE ONZIÈME
ardeur de charilc qui vous presse de remplir tous les devoirs (fun bon pasteur. Mais je ne puis m'empôcher de le prier en nicmc temps de contenir cette ardeur dans de justes bornes, afin que vous ne tombiez pas dans les excès qui ont causé voire dernière maladie. L'on dit que vous ne vous traitez point comme un convalescent. N'y a-t-il point à craindre que vous n*en fassiez trop? Si vous aviez une indisposition de la nature de celle qui me lient à la chambre, vous auriez un bon moyen de vous remettre : car elle ne m*est venue, à ce que je crois, que pour m*exempter de bien des visites et affaires inutiles; et d'ailleurs elle n'est ni douloureuse ni dangereuse. Car ce n'est qu'un rhume qui va son petit train, et qui ne m'empêche maintenant de sortir^ que parce qu'on dit qu'il ne faut pas s'exposer au mauvais temps. Mais en quelque état que je sois, soyez persuadé que je suis également, c'est-à-dire sans réserve, tout a vous. — L. Tromson.
LETTRE XVlll
18 mars 1679.
Je crois que vous aurez bientôt avec vous M. l'abbé de Saint- Just (1). 11 m'a paru bien intentionné, dans un grand désir de faire la volonté de Dieu, et dans une disposition de vous servir en tout ce qu'il pourra. C'est un bon cœur, et qui a bien de la tendresse et du respect pour vous. C'est ce qui me fait croire qu'il vous peut être ulile, et que sa présence vous sera de quelque soulagement. Pour moi, je suis persuadé (|ue c'est là sa vocation.
Pour le grand Abbé (if), je ne sais point encore ce qu'il deviendra. On m'a dit qu'il a eu quelque pensée de retourner en Canada, ou au moins de consulter sur cela sa vocalion. Mais comme il ne s'en esl point encore ouvert à
(1) Frère de Pévè(iue de Linio^ies. Voir plus haut, p. 392.
(2) François de Lascaris d'iTfé, frère de Pévèque de Limoges, qui, après être allé au Canada en 1GG8, était revenu en France en 1678, devint doyen de la cathédrale du Puy en 1680, et retourna au rana<la en 1685.
CORRfiSrONOANGE AVBG L*£VÈQU£ DE LIMOGES 425
moi, je ne sais précisément quelles sont ses vues ni quel sera son esprit.
Nous avons toujours ici M. l'abbé Colbert^ qui se dispose à recevoir la prêtrise le Samedi-Saint. J*espëre que vous ne Toublierez pas en ces saints jours; surtout dans une occasion de celle importance, où Von a toujours grand besoin de prières.
Vos prédications et vos prônes sont des occupations pastorales, et pourvu qu elles ne vous emportent point trop de temps, qu'elles ne fassent point demeurer en arrière d'autres affaires plus pressées, et qu'elles n'intéressent point votre santé, je ne doute point que Notre Seigneur n'y donne beaucoup de bénédictions. J'y craindrois quelqu'un de ces inconvénients, si elles étoient fréquentes.
J'ai vu autrefois dans S. Éphrem qui était un grand pénitent et bien mortifié, qu'il ne pouvoit que haïr son corps et le traiter comme son ennemi, quand il ne songeoit qu'à ce qu'il étoit; mais que, lorsqu'il faisoit rétlexion que c'étoit un présent que Dieu lui avoit fait, il ne le regardoit que tanquam conservum, commilitonem et amicum. Je ne puis vous rien souhaiter de meilleur pour votre carême, pourvu que cette vue soit soutenue de la règle que donne ce même saint : ne quid nimis, ut in cunctis perfectus inveniar^s. Tout à vous. — L. Tronson.
23 mai 1679.
11 est vrai que les fruits du printemps ne me plaisent pas tant qu^nd ils sont frais. Ils ont néanmoins leur agrément, et je ne laisse pus de les aimer. Ceux dont vous me faites part me sonttrèschers, etje vous en suis très particulièrement obligé. Mais si vous voulez que l'obligation soit entière et que j'y trouve tout le goût que je souhaite, il faut que vous les conserviez jusqu'à l'arrière saison et que vous les conduisiez jusqu'à leur maturité. C'est ce qui est réservé à votre vigilance et à vos soins. Car, par la miséricorde de Notre
l^r» LIVKË ONZIÈME
Seigneur, je vois que la rosée du ciel ne manque pas, et qu*il ne faul élre qu*un peu plus fidèle. Le inalheur est souvent qu*on laisse croître les ronces qui environnent Tarbreel le devroient conserver; qu*elles prennent racine et tirent tout le bon suc de la terre, et qu'enfin elles étouffent le fruit ou le rendent de mauvais goût. Si Ton avoit soin de les arracher d*abord qu'elles paroissent, on y verroit des fruits on toutes saisons; et des fruits qui» n'étant plus si mollasses et si tendres, seroient en état de passer Thiver sans se corrompre. J*espëre que, quelque jour, vous nous en présenterez de cette nature; et pour lors vous pouvez être sûr que nous les goûterons avec un souverain plaisir. Car vous savez combien nous aimons et la qualité de l'arbre et ces sorte*^ de fruits, qui font en vérité notre plus solide joie.
Celle que m*a donnée la bénédiction que Dieu a répandue sur votre dernière ordination m'est très sensible, et j écris aujourd'hui pour témoigner la satisfaction que vous ave z de ceux qui y ont travaillé sous vos ordres. Je ne saurois vous exprimer la consolation que j'ai d'apprendre que vous en êtes content; et je crois que rien n'est plus capable de les encourager que celte bonne nouvelle, qui leur fera connoilre la continuation des bontés que vous avez pour eux, aussi bien que pour moi.
L'on m'a fort sollicité de vous écrire pour vos deux religieuses transférées à Clermont. Je remarque que tout ce ((u'on souhaitcroit présentement est qu'elles retournassent à leur premier couvent des Urbanistes (1), où Ton dit qu'elles seroient reçues sans ditticulté. Je ne sais quelles sont sur cola vos vues, et jo ne vous écris pas même pour les savoir : mais je lo fais seulement parce que, si vous ne Irouviez pas
(1) Les iirôatitiitcis ôlaient celies des religieuse^ de Sainte-Claire qui suivaient la troisième vv^le donnée aux Clarisses par 16 paiie Urbain IN eu 12(M. Klles furent instituées par Sainte Isabelle de Fraiict». fille de Louis VIII et so'ur de S. Louis, qui fonda le célèbre couvent do Lon^^champ, près de Paris. Plusieurs autres couvents de Franw qui adopteront la niènie rC*frle prirent aussi le même nom, et s'api)oK»rent urbanisfcif.
CUltHESPONDANGË AVEC l'ÉVÊQL'E DE LIMOGES Ml
(riiicoiivénient quelles y rentrassent avec la pension qu'on leur donne à Clermont, cela arréteroit bien des intrigues el bien des bruits. Que si vous ne jugez pas cela à propos, vous pouvez, ou m'en mander les raisons si vous jugez qu*on les doive dire; ou ne me faire point de réponse sur cet article si elles doivent être secrètes; ne désirant entrer dans celk» aflaire qu'autant que je pourrois y soulcnir vos intérêts el empêcher Téclat que l'on veut faire.
Vous avez appris sans doute la grande expédition que M'^' l'Archevêque a faite, ces jours passés, au Port-l\oyal. C'est une consternation grande dans le parti, qui appréhende que hœc initia tantum sint dolorum (i).
La lettre de Tabbé de Sainte- Geneviève (2) est remarquable et mérite d'être vue. Je suis bien aise d'en avoir l'original, pour le faire voir dans quelque bonne occasion. Je crois que vous avez besoin de tenir votre cœur à deux mains pour ne lui pas répondre, Nous saurons sur quoi il fonde ses imaginations, et quels rapports on lui a pu faire pour lui donner occasion d'écrire d'un si beau style.
Nous allons avoir un procès avec une de vos bonnes diocé saines. C'est Madame la maréchale d'ilumières (3), de qui il
(1) Le 17 mai 1G79, en exécution d'un ordre émané de la Cour, De Mariai, archevêque de Paris, alla à Port-Royal des Champs, en lit sortir toutes les pensionnaires et les postulantes, ainsi que les novices auxquelles il fit quitter Phabit religieux, écarta les solitaires, et changea tous les confesseurs, qui étoient M. de Saei et M. de Sainte- Marthe.
(2) Paul Beurrier, né à Chartres le 20 septembre 1608, avait succédé en 1675 à François Blanehart. 11 mourut le 25 janvier 1696. On a de lui plusieurs ouvrages, dont le plus connu sont ses HomélicSj prônes ou tncilitations sur (es Évangiles des Diintmches et des jyrincipales Fêtes de rayuiée; Paris, 1668, in-S». — Vraisemblablement, Pabbé de Sainte-Geneviève qui était de Tordre des Chanoines réguliei*s de s. Augustin, se plaignait à l'évêque de Limoges de la conduite qu'il avait tenue à Pégard de Paugustm janséniste, qu'il avait fait exiler à Domme, dans le diocèse de Sarlat.
(3) Louise-Antoinettc-Thérése de la chastre, née en 1631, lut mariée au duc d^lumiércs le 8 mars 1653. Après la mort de son mari en 1601, elle se retira chez les Carmélites et y mourut le 2 décembre 1723, âgée
n'y a pas moyen de tirer un sol de quatorze à quinze mille (1) livres d'arrérages qu'elle nous doit. Après plusieurs lettres que je lui ai écrites sans avoir pu en tirer d'autre satisraclion quedes paroles, nous nous son^mes enfin résolus de faire saisir réellement sa terre de Brigueil (2), et j'en écris à M. Masson pour le prier de nous trouver à Limoges un sergent (3) intelligent qui aille sur les lieux faire les actes nécessaires. Je crois que vous ne désapprouverez pas qu'il nous rende ce petit service, qui ne le détournera pas de celui qu'il vous doit et de ses emplois ordinaires.
Je suis, autant que jamais et toujours plus que je ne puis dire, tout à vous. — L, Tbonson.
Ce 8 Juillet 1679.
Depuis que vous m*avez fait la grâce de me communiquer la belle lettre de celui que vous appelez le « moine bourru » (4), j'ai eu de grands désirs de lui parler et de découvrir les sujets qu'il a de se plaindre de vous et de vous écrire comme il l'a fait. 11 faut qu'on lui ait fait d'étranges rapports, et qu'il se soit laissé extraordinairement prévenir. Cependant, comme il me semble qu'il y auroit charité à le désabuser, je serois ravi d'avoir occasion de l'aller voir pour l'entretenir k fond, et lui faire faire quelque réflexion sur la manière dont il vous traite. Car j'ai peine à croire, quand il sera éclairci, qu'il veuille soutenir ce qu'il verra que tout le
de près de 88 ans. Son mari Louis de Crevant, duc d'Humières, fut nommé gouverneur de Compiègne en 1646, du Bourbonnais en 1660, de Lille en 1G68, et eut le commandement général de la province de Flandre en 1690.
(1) Exactement, 14,275 livres pour arrérages d'une rente de 2.200 livres, éclius jusqu'au 27 mai 1679.
(2) Sans doute Brigueil-le-Chantre, canton de la Trimouille, arrondissement de Montmorillon.
(3) C'est-à-dire, un huissier.
(4) Trôs vraisemblablement l'abbé de Sainte-Genenièvc, dont il est parlé dans la lettre précédente.
GORRBSPONDANGE AVEC L*ÉVêQUE DE LIMOGES 429
monde improuve; et je crois même qu*on le portera aisément à réformer son style et à vous écrire d'une autre manière,, et qui vous donne lieu d*étre satisfait. Or, j'ai pensé que vous m*en donneriez une belle occasion si vous me mandiez combien vous avez été surpris de sa lettre; que vous avez d'autant plus de sujet de vous en plaindre, que vous l'avez toujours cru un de vos meilleurs amis; qu'ayant même on considération sa congrégation que vous estimez, vous n*avez pas pu deviner la cause de sa mauvaise humeur, et que vous avez pris le parti le plus doux, qui est de ne pas lui répondre. Si vous avez la bonté de me marquer cela dans une lettre que je puisse montrer, ce seroit le moyen de le faire parler et de le convaincre que ce n'est point par opposition à sa congrégation, ni par aucune prévention, que vous agissez; et je crois que cela seroit bien utile pour prévenir ou dissiper les soupçons que l'on forme si aisément dans le siècle où nous sommes. Ce que vous m'avez déjà mandé par votre première auroit bien pu suffire, si deux ou trois termes un peu forts ne m'avoient empêché de la produire; mais une seconde, que l'on pourroit faire voir et où l'on ne trouveroit que des sentimens de tendresse d'un père charitable, feroit assurément l'effet que nous prétendons; et si elle ne le faisoit pas sur les particuliers avec tout le succès que nous désirons, elle le feroit au moins sans difliculté dans le public. Je vous expose mes vues, afin que vous les corrigiez, les rectifiiez et les réduisiez aux termes dans lesquels je prétends toujours me renfermer. Car vous savez que je ne veux point aller au delà de ce qui peut être de vos intérêts, n'ayant rien, ce me semble, en ce monde, qui me touche de plus près.
M. Masson me mande que l'on va travailler à la saisie de la terre de Brigueil. Je ne sais si l'on ne nous paiera point en lettre d'État (1), qui est une monnaie qui ne nous accommoderoit guères.
Je suis à vous autant que jamais. — L. Tronson.
(1) Les lettres d'Etat étaient celles que le roi accordait aux ambas-
\'M) LIVRE ONZfKUE
U iiiillet 1679.
Je ne vous ai rien mandé de ce qui regarde le détail de M. révêque d'Arras, parce qu'il ne demeure pas d*accord do tous les bruits qui courent, ni de toutes les choses dont on le charge. On dit que c'est par son ordre que la lettre dont il s'agit, et que les évêques doivent envoyer au pape, a été composée (1); qu'il l'a même signée, après y avoir ajouté quelque mot; que l'exemplaire corrigé de sa main a été mis entre les mains du Roi; et que c'est sur lui que se décharge M. Nicole qui avoue l'avoir faite, lorsqu'on lui reproche qu'il en est fauteur et que c'est son ouvrage.
Comme M. d'Arras nie positivement une partie de ces Taits; qu'il désavoue formellement avoir signé celle lettre, et qu^il mande que l'on peut démentir hautement M. Nicole, s'il ose dire que ce soit par son ordre qu'il Tait faite, je ne sais que vous dire de cette histoire, n'en pénétrant pas encore assez la vérité. Ce qu'il y a de sur est qu'il est très mal à la Cour; que Ton y bliîme fort sa conduite; que le Roi est persuadé qu'il a bonne part en cette affaire; et que, comme il ne guérira pas apparemment cette impression, il ne doit plus désormais en attendre de protection particulière dans ses besoins. C'est un grand avis et bien nécessaire, surtout
sadeurs, aux officiers de guerre et à tous ceux qui étaient forcés de s^absenter pour le service public. Elles suspendaient i>our six mois toutes les poureuites qu'on dirigeait contre eux. Après ce temps écoulé, les lettres d'État pouvaient être renouvelées.
(1) C'est aussi ce que disent (ioujet CVie de M. Nicole, chap. XV). Sainte Beuve (Port-Royal, t. W, p. 479), et l'éditeur des Souvelle^ Lettres de feu M. Nicole (1767, p. 248) dans la note dont il fait précéder le texte de cette lettre rédigée en effet par Nicole, et adressée par quelques évêques de France au pape Innocent XI pour lui de mander la condamnation de quelques propositions relâchées. Tous oe.< auteurs attribuent rinitiative ou la principale part dans cette lettre à Oui de Sève de Rochechouart, évêque d'Arras, et à Percin de Montgaillard, évêque de Saint-Pons de Tomières.
CORRESPONDANCE AVEC l'bVÂQUE DE LIMOGES 4fU
aux personnes zélées, et plus que jamais dans le temps où nous sommes, que celui que S. Paul donne dans TÉpitre aux Romains : Non plus sapere quant oportel, sed aapere ad aobrietatem; Amava entm nimieias, disent les saints, quod poterat condtre meusura, et bona, immoderaio usu noxia efficiuniur.
Je ne sais si vos mortifications n'auroienl point besoin de cet avis : mais je ne puis m empêcher de craindre sur cela que votre zèle ne vous emporte. Vos dispositions pour re- Irancher quelque chose de votre nourriture et du temps de votre sommeil sont très saintes; mais j*ai peine à croire que vous en deviez venir à Texécution. CVest la pensée de tous ceux qui vous connoissent, et votre tempérament demande assurément que vous vous ménagiez sur ce chapitre; non pas pour favoriser la chair, mais pour ne pas accabler votre corps qui vous doit servir dans les œuvres de Dieu, et qui a iiesoin de forces pour porter les travaux de votre ministère. Je sais bien que vous avez beaucoup de chemin à faire; mais ce n*est pas par des abstinences immodérées que vous avancerez. Il y a plutôt à craindre qu^elles ne vous arrêtent en vous affoiblissant d*une manière que vous seriez peut-être obligé, comme beaucoup d'autres, de quitter Toraison et les autres exercices spirituels et pratiques intérieures, qui sont capables de vous faire plus avancer en une année, que les mortifications corporelles ne le pourroient faire en toute votre vie. Exerciiatio corporalis admodicum utilis est, dit l'Apôtre, pieias autem ad omnia utilis. Exerce ergo. te ipaum ad pietatem {{ Tim. IV, 8). C'est là ce pain fortifiant et nourrissant qui fera en vous le même effet qu'il fit dans le Prophète : Comedii et bibit, et ambvlavtt in fortiiudine cibi illius usque ad montem Dei, Et c'est aussi celui dont je vous conseille de vous bien nourrir, et de prendre particulièrement avec plus d*appétit lorsque la lumière de Dieu et sa grâce, vous touchant comme l'Ange fit autrefois le prophète, elle vous avertira qu'il vous reste encore bien du chemin k faire : Surge, comede, grandis enim tibi restât via; qui surgens comedit,,, (ill Reg. XIX, 5-8).
Ce n*est pas que je ne sois assez convaincu de la nécessité de morlifier la chair. Je sais combien cet exercice est indispensable, el qu'il faul que les saints aussi bien que les pécheurs s*y assujettissent en celle vie. Mais comme je sais aussi combien il y a à craindre lorsquMI est excessif et combien de personnes s'y sont perdues, je ne puis que je ne vous dise encore ce petit mol de S. Bernard : Fervor vehemem absque discretionis temperamento prœcipitat : regnum Dei inira vos est; hoc est, non exterius in alimentis corporis, sed in virtutibus interioris hominis. Unde Apostolus : regnum Dei non est esca et potus, sed jusiitia et pax, et gaudium in Spiritu sancto (Serm. in Gant. XXHI, 7).
Enfin, pour renfermer en trois mots tout ce qui me reste a vous dire, et pour finir cette lettre par le compte que je veux rendre de mes dispositions à votre égard, sanitaiem corpori, puritatem cordi, pacem fratri à Deo postulabimus. C'est ce que S. Bernard marque que nous pouvons demander à Dieu dans la prière, et ce que je ne manquerai pas aussi de lui demander de tout mon cœur pour vous. Par là vous jugerez assez de tout le reste, et vous reconnoitrez que c*est en lui que je veux être plus que jamais tout vôtre. — L. Tronson.
LETTRE XXll
6 août 1679.
Dour Taffaire de votre professeur augustin, j*espère que vous en aurez satisfaction. Je fus avant-hier, à neuf heures du soir, chez M^' TArcbevôque, parce qu'il devoit aller le lendemain à Saint-Germain. J'y ai été encore ce matin, afin de pouvoir vous en mander de bonnes nouvelles; mais vous n'en saurez le détail que mardi, parce que quelques docteurs de Sorbonne examineront les propositions et la doctrine du cahier que vous nous avez envoyé, et ils se trouveront ce jour-là chez Monseigneur l'Archevêque pour lui en dire leurs sentimens. Vous verrez par là que les affaires ne vont pas si vite à Paris que dans les provinces. Cependant vous pouvez
COnnRSPl.NDAXCK AVEC ï/KVI^OrE I)K ijm()(;es ^Xi
êlre jHîrsuadé que nous n'y négligerons rien de noire part, el que, pour votre satisfaction aussi bien que pour Tintérêl de TÉglise qui se trouve engagée dans votre cause, il n*y a rien que nous ne fassions pour faire réussir le tout comme vous désirez.
Pour les lettres de cachet, je ne sais si Messeigneurs vos confrères en ont obtenu pour des affaires pareilles à celle de Saint-Yrieix. Mais si ce que Ton dit de vous, à la Cour, continue, je crains que Ton ait plus de peine k vous en accorder qu'à plusieurs autres, parce que peut-être ne voudra-t-on pas si aisément en mettre entre les mains d'un évoque que Ton dit, à la vérité, êlre homme de bien, mais un peu chaud. C'est une circonstance qu'il est trop important que vous sachiez, pour ne vous la pas écrire. Je prierai bien Notre Seigneur, avant que vous receviez cette lettre, de vous faire connoître avec quel esprit et quel sentiment je vous l'écris, et de quel fruit il seroil d'effacer par votre conduite cette mauvaise impression qui se répand dans le monde plus que vous ne sauriez croire. Quelques petits momens de réflexions sérieuses au pied du crucifix vous en découvriront plus sur cela que tout ce qu'on vous pourroil dire. Effunde coram illo cor tuum, et audi quid loquatur in ie Dominus {9s, LXl, \); LXXXIV, 9). Tout à vous. — L. Tronson.
LETTRE XXIII
A Issy, ce 13 août 1679.
Monseigneur l'Archevêque est très bien disposé pour l'affaire du professeur augustin. Sa doctrine a été examinée par M. Grandin et par M. Boucher (1), et l'on a trouvé plu sieurs propositions fausses, téméraires, scandaleuses, el qui tendent à renouveler quelques-unes de celles qui ont été con damnées par les Conslilutions d'Innocent X et d'Alexandre VII Ce sont les qualifications dont les docteurs ont cru devoir honorer les sentimens de ce bon père. J'en ai remis l'écrit
(1) Sur ces deux docteurs de Sorbonne, voir 1. 1, p. 19, 284.
43'l^ LIVliK ONZIKMK
cnlre les mains de Monseigneur l*Archevéque, et lui ai présenté Monsieur votre promoteur de Guéret, afin qu'il put aller ce matin quérir la réponse de ce qu on auroil fait, ii Saint-Germain. Je crois qu*il ne manquera pas de vous en faire savoir aujourd'hui tout le détail. Tout vôtre. — L. Tronson.
LETTRE XXIV
23 décembre 1679.
Le moyen que Monsieur votre frère ne se fâche pas, et que les autres n*aient quelque peine de vous voir faire en ce temps ici un carême si long! Pour moi, quoi que vous en disiez, je les excuse tous, et peu s'en faut que je n'en fasse autant qu'eux tous. Ce n'est pas que je n'approuve de tout mon cœur vos désirs ardens de faire pénitence : c'est un zèle louable dans tous les chrétiens, et encore plus dans les pasteurs', qui la doivent faire, et pour eux et pour leurs peuples. Ainsi, ils doivent crucifier leur chair et vivre dans une mortification continuelle, quelque saints qu'ils soient. Mais il me semble qu'il y a tant de moyens de satisfaire à cette obligation, et des moyens aussi mortifiants et moins singuliers que celui que vous vous proposez, que je ne puis, quelque effort que je fasse sur moi-même, vous le conseiller ni croire que Dieu le demande de vous. Je crains même pour vous ce que S. Bruno craignoit pour S. Hugues, évêque de Grenoble; que cette singularité n'établisse un fonds d'estime propre et de vanité secrète dans votre cœur, dont sûrement vous auriez peine à vous défendre, et que même vous ne pourriez pas aisément connoitre, tant elle s«» couvriroit d'une belle apparence. Et quand môme cette tentation ne seroil pas à craindre, une conduite toute unie et une règle dévie toute commune, où il n*y auroit point tant du haut et du bas, et où Ton ne se porteroit point aux extrémités, vous conviendroit mieux, ce me semble, que ces pénitences et mortifications extraordinaires, qui n'étant po?nl assez soutenues par le reste de la conduite, ne peuvent fiiire
CORRKSPONDANCR AVEC l/ÉVKQrK OK LIM0(;RS MM\
(|U*une pauvre figure, soit devant le monde, soit devant Dieu. Vous savez que ce que j'estime extraordinairemenl est une vie commune, avec des dispositions et un amour de Dieu non communs. Ainsi, je préférerois k toutes ces grandes austérités une fidélité continue à retrancher tout ce qui, étant superflu, ne peut servir qu'à satisfaire la chair et contenter les sens; et pour le manger, il me semble que les mortifications de retrancher à chaque repas quelque morceau de bon goût, de ne rien manger de trop délicat dans les festins, de s'abstenir de mille petites friandises, etc., vous seroit au moins aussi utiles que d'autres pénitences do plus d'éclat. Enfin, je ne puis vous celer, que j'estime plus que je ne vous puis dire cette belle pratique qu'un fidèle serviteur de Dieu (1) a laissé par écrit et qui faisoit sa grande dévotion : Afea maxima pœniteniia est vita commv^iia. Avoir une règle de vie commune et l'observer inviolablemenl, est une pénitence plus grande que l'on ne pense. Je no sais si je suis assez sage de vous parler de la sorte. Facius t<um insipiens, tu me coegisti (H (ùor. Xll, 11). Toi quo jo suis, je ne puis qu'être tout h vous. — L. ïronsox.
Ce G janvier lt»8o.
J'ai lu et relu avec bien du plaisir ol de la joie l'état quo vous m'avez fait la grâce do m'envoyer. Vous verrez par les paroles quo j'ai mises au haut des pages ce que je pense de ce règlement. Elles vous feront mieux connoitre mes sentimens que tout ce (|ue j'en pourrois dire, il ne faut plus que mettre la main à l'œuvre pour faire un ouvrage achevé. Je crois que ce sont là des fruits de la retraite, et qu'ayant été produits, non seulement dans la ferveur, mais avec une mûre délibération, ils ne seront pas comme ces fleurs Iv medio fritjore exorios, quos prima tribulationia pimina decoj-it. 11 y a long temps que je vous désirois plusieurs choses que jo
M)*Le bienheureux Herchnians.
vois que vous avez marquées, et je ne doule point que ce ne soil Notre Seigneur qui vous en ait donné ia pensée, il vous sera, à mon avis, d'un grand secours pour vous y rendre lidèie, de lire toutes les semaines ce règlement, et de faire votre examen une fois sur les choses auxquelles vous n*auriez pas été exact, afin de vous en humilier devant Dieu et de reprendre de nouvelles résolutions.
Il seroit difficile de vous proposer un exemple que l'on vous conseillât d'imiter en toutes choses. Car l*" il n'y a personne qui n'ait son foible : c'est là la misère de cette vie. Les plus saints ont leurs défauts, que Dieu leur laisse pour les humilier, et afin que leur grâce demeurant cachée ils ne s'enorgueillissent point de leurs dons. 2^ Les bonnes choses môme qui sont dans quelques saints ne sont pas à être imitées par plusieurs autres, qui sont d'une autre humeur, d*un autre tempérament, et sur lesquels Dieu peut avoir aussi d'autres desseins. 3** J'ai toujours cru qu'il étoit de la Providence, que pour ne nous point détacher de l'original en nous arrêtant aux copies, Dieu n'avoit point voulu proposer do saints à imiter en tout, afin que l'on ne perdit point de vue Jésus- Christ son tils; cet adorable original qui, étant le seul parfait on toutes choses, pouvoit aussi être le seul que l'on put en tout imiter sûrement. C'est là l'évêque que vous demandez; et si vous regardez Bpiscopum illwn et pastorem anhnarwa nostrarum (l Pet. Il, 25), vous trouverez en lui de quoi vous contenter et de quoi satisfaire pleinement tous vos désirs. C'est là où vous rencontrerez cette conduite réglée, prudente et également irréprochable que vous souhaiteriez avoir pour voire modèle. C'est là où, dans la grande désolation iXi*^ rftglise de Dieu qui vous fait gémir avec sujet, et qui a fait gémir les plus grands saints, vous trouverez assurément de (|uoi vous consoler avec eux; et vous éprouverez que nnvs nie ChristnH pro omnibus tibi Hufficiei,
Puisque je suis en train de vous dire tout ce qui me vient en l'esprit et (|ue vous le voulez bien souffrir, il faut que j'achève do vuidor jus(|u'au fond du sac.
Jo no crois point (|uo l'oludo dos traités do théologie vous
COHUKSl'ONDANCK AVKC i/kVKULK I)K MMOlîES h'M
prolitàl clans I elat où vous êtes, et votre esprit n'y trouveroil pas présentement d'ouverture. Ainsi, vous vous donneriez ))ien de la peine sans aucun fruit. 11 vous doit suffire de savoir parler correctement et sûrement des mystères; et s'il y en avoit quelqu'un sur lequel vous eussiez besoin de rafraîchir vos idées, et que le livre que M. de Lantages a fait imprimer depuis peu ne portât point le nom de Catéchisme {[), je vous conseillerois fort de le lire. Car il me semble que les notions qu'il donne des mystères sont bien nettes, et qu'il les exprime d'une manière bien claire et bien intelligible.
Pour les cas de conscience, je ne vous conseille pas d'en lire de fort amples. Busembaum <2), Bonal (3), Binsfeld (4), le petit feuillant (5), ou quelque autre de ce calibre, pourroit vous donner assez de lumière pour les Ccis ordinaires, sauf à consulter pour les extraordinaires. Il y a des cas trop larges dans quelques-uns de ces auteurs que je vous marque; mais vous les verrez aisément.
Quant à l'Écriture-Sainte, on ne sauroit trop la lire et la méditer. Vous savez que les Saints l'appellent sacerdoium
(1) Catéchisme de la Fofj et des mœurs chrétiennes. Le premier volume, qui contient les deux premières parties de l'ouvrage, parut à Clermont en 1674; le second volume renfermant la troisième et la quatrième parties lut imprimé au Puy en 1679.
(2) Medulla Theologim moralis facili ac perspicua methodo rcsoivens casus conscientix ex variis probatisque authoribus concinnata, pœnitentibus œque ac confessariis utilis; in-12. Plusieurs fois réimprimé.
(3) Le cours de la Théologie n, orale j dans lequel les cas de conscience sont amplem.ent enseignés, 2 vol. in-12.
(4) Pétri Binsfeld ii ^ Docloris Thcologiw, Knchiridion theologix pastoraliSj et doctrimv neccssariiv sacerdotibus curam aniniarum ndministrantibus ; in-12.
(5) C'est le Père Pierre de S. Joseph, originaire du diocèse d'Auch, adversaire redouté des jansénistes, qui eut en ir)52, avec le P. Desmares, de rOratoire, au presbytère d'î Saint-Sulpice, devant le duc et la duchesse de Liancourt, la conférence dont il est parlé dans la ^Vr de M. 01 ter, t. Il, p. 437-411. L'ouvra^^c auciuel M. Tronson renvoie Pévèque de Limojres a pour titre: Su7nt)iula cai^unni conscientix, continens hrevem et accunttnm explicationem prxccptorum f)cvalogi, 2 vol. in-12.
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rollarium, hJpiscoporiim vocaito, Apoaiolorum gloria, liffer aarerdotaiis, subHtantia sacerdotii nostri. Ainsi je ne puis vous donner sur cela d'autres avis que celui de S. Prospcr : illas infatigabiliter lege, inexplebiliicr dilige , efficncitt*r impie,
La lecture de l'histoire ecclésiastique est divertissante, et elle a ses utilités, surtout quand on y remarque ce qui regarde la discipline de TKglise et la conduite que ces grand^ personnages des premiers siècles de rKglise ont tenue dans TKpiscopat. il y a des endroits qui pourroienl, quand vous les lirez, vous tenir lieu de lecture spirituelle.
La Vie de S. (Charles et les Actes de Téglise de Milan me paroissent admirables pour la lecture spirituelle d'un évéquo. Car il peut voir là toutes ses fonctions et les occupations essentielles de son ministère dont il doit faire sa principale dévotion. Elles ne sont pas là en abrégé, mais il les peut abréger lui-même, et examiner devant Dieu celles qu'il fieul faire et qui conviennent au temps et au diocèse où il se trouve; consulter celles sur lesquelles il auroit quelque doute, et se former ensuite une règle de vie qu'on observeroit inviolablcment. Vous n'auriez pour cela qu*â ajouter au règlement que vous m'avez envoyé ce que vous trouveriez (|ui vous convicndroit; évitant de trop multiplier les actions pour ne vous pas trop charger, mais observant plutôt la manière dont il faudroit vous comporter dans chacune; comme, par exemple, ce <]u'il faut faire dans une visite pour la rendre utile; comment on peut partager les affaires auxquelles un évéque ne peut pas seul suffire, «sifin que pas une ne demeure en arrière; comment on en fait rendre compte, afin que pas une n'échappe; comment on se comporte dans le conseil, afin d'expédier les affaires sans se laisser surprendre ni se précipiter, etc. Kn voilà trop sur cette matière.
Je ne sais si j'omets quelque article de votre lettre; mais je sais bien que j'ai dessein de vous répondre sur tout; et il me semble qu'il ne me reste plus que l'affaire de votre théologal.
Je l'ai fait consulter aujourd'hui en Sorbonne; et l'on a
COnUESI'O.NDANCE AVEC L*ÉVÈ(jUË DE LIMOGES k*]\)
répondu sur le premier cas, que l*on ne pouvoil approuver que le secrétaire d*un évéquc soit théologal, lorsque le service actuel qu*il rend à son évéquc comme secrétaire empêche la résidence et les fonctions de la Théologale. Kt sur le second, on croit qu'il suffit, pour posséder une théologale en conscience, d*étre bachelier; mais on ne répond pas de ce qui arriveroit dans le for extérieur, et cela aussi n*est pas du gibier des docteurs. Si vous désirez en être éclairci, nous ferons consulter des avocats.
Nous avons ici un jeune homme de votre diocèse nommé M. Certain, qui n'a point encore la tonsure, et qui promet beaucoup. (iOmme nous en sommes fort contents, je prends la liberté de vous proposer si vous voudriez bien lui faire la grâce de lui donner un dimissoire; mais je n*ai osé prendre celle de mettre dans ce paquet son extrait baptistaire, que j'envoie à M. Bourdon. Vous pouvez croire que j'estimerai toujours M. Drouet heureux, quand vous lui donnerez occasion de servir Dieu par le choix que vous en ferez pour les emplois de votre diocèse. 4e suis de cœur tout vôtre. — L.
ÏRONSON.
L'évèquo (le Liiuoîres rêpomlit à cette lettre par la suivante :
« A Limojres, ce 12" janvier 1680.
» Vous me faites bien voir, Monsieur, que la vraie charité ne peut souffrir que de l'accroissement, par celle que vous avez eue de faire toute l'attention que je pouvois désirer à mon règlement, et d'y avoir joint une lettre qui doit être placée k la fin de mon Nouveau Testament; la trouvant, dans plusieurs fois que je l'ai lue, pleine d'une onction instructive, forte et insinuante pour moi. Je crois que, m'ayant fait une si prompte et ample réponse, vous avez voulu prévenir la fête du bon Siméon de quelques jours, auquel vous m avez souvent dit que j'avois dévotion, parce qu'il étoit e^vpectans ronsoiationem (Luc. II, 2r>). J'en ai failli à avoir grand besoin ces jours passés, sur le point où nous avons été de perdre
4'^i) LtVKE ONZIÈME
mon grand vicaire par une enflure de gorge, où la fièvre s'esl joinlc avec des redoublements qui l'ont mené jusques au viatique; et ne sait-on encore ce qui en sera. Je suis presque aussi en peine de M. son frère aine que de lui. 11 no le quille point, et je le tiens aussi incommodé de la violence qu^il se fait pour dissimuler et cacher sa douleur, que M. son cadet l'est de sa maladie.
» Vous pouvez penser qu'un pauvre pèlerin seroil bien empêché à qui deux bourdons de cetle importance vicndroienl à manquer tout à la fois; et il est certain que quand M. du Havre (1) en reviendroit, je ne crois pas qu'il puisse jamais être en état de rendre service, ni d'agir que de sa chambre en hors. Sur quoi, si vous faites réflexion, peut-être verrezvous quelque chose à me mande?^ pour savoir les mesuras que je puis prendre pour me pourvoir de quelqu'un qui m'aide à soutenir le faix, et qui agisse; faute de quoi, plusieurs choses demeurent en soufi'rance; ma léle se remplit de plus de choses qu'elle n'en peut tenir, et la conscience n'est pas en repos. Je vous envoie les dimissoires et Tactc baptistaire du s' Certain, et je prie Dieu qu'il remplisse vos espérances, et que je réponde à vos désirs de me voir tout à Dieu, en qui je vous suis tout. — Louis, É. de Limoges. »
LETTRE XXVI
20 Janvier 1680.
Quoique vous soyez très persuadé que je suis tout à vous, je puis dire néanmoins que Notre Seigneur m'y fait être d'une manière que mes lettres ne vous exprimeront jamais assez, et que vous ne reconnoîtrez bien que dans l'éternité. Car je sens dans mon cœur des mouvemens que je ne puis dire; el je ne sache rien au monde qui put me donner tant de joie, que de vous voir bien lidèlc à Dieu, remplissant toute votre grâce et vos devoirs, et fortement établi dans le degré do
(1) M. Michel Hounloii avait 616 curé du Havre avant d'être Rrand vicaire de r6vê(ine de l.inioîrcs, où son frère aîné, Jean lîounlon, était supérieur fin St'in inaire.
COUnESPONDANCË AV£C L*£YËQUE DE LIMOGES Vil
perfection que demande la sainteté de votre ministère. Si vous êtes ferme à vos résolutions, nous aurons assurément dans peu de temps cette consolation. Vous pouvez juger si nous la demandons à Dieu, et si nous la désirons avec ardeur. Vous voulez bien que nous nous unissions pour cela à vos dispositions, afin que je sois, aussi bien que vous, comme ce bon vieillard dans le temple, expectans consolationem.
Soit que M. Bourdon guérisse, ou que Notre Seigneur en dispose d*une autre manière, il vous seroit toujours utile d'avoir quelqu'un capable de vous soulager. J'y ai pensé souvent, et il ne m'est point venu d*autre personne en l'esprit que M. Pourroy (1). Il ne manque ni de jugement, ni d'esprit, ni de capacité; mais il n'a pas d'exercice, et il lui faudroit quelques mois à se former; après quoi, je crois qu'on en pourroit faire un bon grand vicaire. S'il me vient d'autres vues, je vous les proposerai simplement, ne voulant point îivoir de réserve pour vous, et étant ravi de pouvoir vous témoigner que je suis bien sincèrement à vous. — L. Tuon-
SON
LKTTHt: XXVll
3 février 1680.
11 seroit fort à souhaiter que Madame l'abbesse de la Règle (2) voulût laisser dans sa maison les choses comme elles sont, et qu*elle ne troublât point ses religieuses dans la pos-
(1) Melchior Pourroy, originaire du diocèse de Die, était entré au séminaire de Saint-Sulpice le 26 octobre ie68. Il fut reçu docteur de Sorbonne le 12 mars 1680, et, quelques jours après, envoyé au séminaire de Viviers, où il passa seulement quelciues mois. Il y retourna en 1697, pour aider transitoirement ses anciens confrères; mais il ne paraît pas quMl se soit fixé dans la Compagnie.
(2) Elisabeth dWubusson de la Feuillade, sœur de Georges d*Aubusson de la Feuillade, archevêque d'Embrun, fut nommée par le roi abbesse du monastère bénédictin de la Règle, dans la ville de Limoges^ le 21 avril 1679, et mourut le 12 ou le 13 mars 1704. 1/emplacement de cette ancienne abbaye, dont il reste un cloître de 1600, est aujourd'hui occupé par le séminaire de Limoges.
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I4â LIVUE ONZIÈME
session de leur forme d*habil. Quoique ce changemenl nepa' roisse qu*une bagatelle dans le monde, je conviens que vous pouvez avoir de jusles sujets d'en craindre les suites; et je ne m'étonne pas si ceux qui peuvent les mieux connoilre ont été d'avis qu'on ne devoit tolérer cette innovation. Cependant, après la lettre que vous a écrite le P. de la Chaise, je ne vois guère d'apparence de vous y opposer. Car, quoiqu'il n*y décide rien, il y fait assez paroitre quel est son sentiment, et quelle seroit la décision de cette affaire si elle étoit portée ici; comme on ne manqueroit pas de l'y porter, sur votre opposition. Ainsi, je ne croirois point que vous dussiez vous exposer à vous faire une affaire^ dont je craindrois plus les suites pour vous, que toutes celles que l'on peut craindre du scapulaire et de la guimpe. On estime qu'une simple tolérance vaudroit mieux qu'une réprobation positive, parce qu'elle vous laisseroit une plus grande liberté d'ordonner dans la suite ce qui seroit pour le mieux, lorsque les obstacles seroient levés et que vous y verriez assez de jour. Je vois bien qu'il y a des embarras partout, et que ceci n'est pas sans quelques inconvéniens; mais je ne les trouve point si considérables que ceux qui suivroient, apparemment, de votre opposition; laquelle, n'étant soutenue à la Cour ni trouvée juste par ceux à qui la connoissance en seroit probablement renvoyée, ne pourroit jamais produire de bons effets. Ce n'est pas que l'on put justifier la conduite de l'Abbesse, d'avoir voulu faire ainsi changer d'habit toute la communauté sans votre participation. Mais après tout, cet habit qu'elle a, se trouvant l'habit de l'Ordre, on pourroit bien, en condamnant sa manière d'agir, approuver au fond le changemenl qu'elle prétend. Voilà le sujet de ma crainte; et ce qui arrivera, selon toutes les apparences, si elle se révolte contre votre défense, et (|u'elle ait assez de crédit pour obtenir des commissaires. Voyez si c'est une chose à laquelle il y ail apparence de vous exposer. Tout à vous. — L. Tronson.
COUnESPONUANCE AVEC LÉVÉQUE DE LIMOGES 'M
LETTRE XXVllI
15 juin 1G80.
Je coniiois vos besoins, elje vous assure que le désir d*y subvenir ne me manque pas; mais je ne sais si nous en aurons le pouvoir. Je m'en vas les recommander à Noire Seigneur, et lui demander du secours. Si mes vœux sont exaucés, je vous assure que vous n'en manquerez pas. II faut néanmoins que je vous dise que Ton trouvera peu de personnes, à mon avis, qui veuille essuyer le travail de vos visites, et encore moins qui les puisse porter, si vous les continuez de la même force. Vous v allez avec une ferveur qui vous dévore et qui consume vos ouvriers. Pour moi, je souliaiterois un {)eu plus de règle et de modération. Peutêtre que je ne fais ce souhait que parce que je n'ai pas assez de zèle; mais je vous l'expose pour le soumettre à voire censure. Prononcez hardiment : car si vous le condamnez, je le condamne. Tout ce que je vous demande est que vous ne prononciez qu'après avoir examiné devant Dieu le fruit que vous retirez de ce qu'il y a de trop fatiguant dans vos courses. Voyez si cela vous rend plus saint; si vous en revenez plus dégagé des créatures et de vous-même ; si vos inclinations sont ensuite plus mortifiées, vos humeurs plus réglées, vos passions moins vives. Je ne parle ici que de ce (|ui vous touche de plus près; c'est-à-dire ce qui regarde votre perfection et votre salut. Car pour ce qui est de votre santé, il est impossible qu'elle n'en soufl're notablement, non plus que celle des personnes qui vous suivent. El quant aux peuples, je crois qu'ils n'en seront pas moins saints, quand vous vous donneriez un peu plus de repos. C'est à vous à y faire telle réllexion que vous jugerez nécessaire.
Nous avons iippris avec joie la cérémonie magnifique cpic vous avez faite pour réparation du vol du Très Saint-Sacrement. C'est une action qui ne peut avoir élé que bien agréable à Notre Seigneur, comme elle est d'une grande édification pour l'Église ; et je ne doule poinl qu'elle ne vous ait servi
Wi: LIVUK ONZIÈME
on votre particulier pour vous renouveler dans la dévotion envers cet adorable mystère, et pour vousallirer aussi beaucoup d'autres grâces. Car c'est l'avantage de ceux qui sont fidèles à leur ministère, de participer les premiers aux bénédictions et aux grâces que Dieu verse par eux dans le monde. Ainsi Je suis persuadé que., parmi celte affluence extraordinaire de peuple assemblé pour cette réparation, votre ferveur et votre zèle vous auront mis en étal d'être le premier et le mieux partagé de tous. Mais je crains que vous ne veilliez pas assez pour conserver ce trésor de grâces qui vous est donné dans ces occasions, et qui devroit vous enrichir. Je vois des personnes qui ne deviennent jamais riches, et qui sont même souvent dans de très grands besoins, quoiqu'ils fassent de temps en temps des gains fort considérables, par des occasions favorables qui se présentent, parce qu'ils ne ménagent pas assez Targent qu'ils ont gagné; et bien loin de le faire profiler et d'en augmenter leurs revenus, ils le dépensent, à la première occasion et très facilement, dans l'espérance d'en acquérir autant en quelqueaiitre rencontre. Voyez si l'on ne doit point craindre que vous n'en fassiez de même. Ces grandes cérémonies et ces fonctions plus considérables de votre ministère vous attirent sans doute bien des grâces; mais les ménagez-vous assez et ne vous confiez- vous point trop sur ce que Notre Seigneur vous donne de sensible dans ces actions d'éclat? Ne vous négligez-vous point un peu dans celles qui sont plus ordinaires? Cette ferveur se trouve- t-el le soutenue par l'uniformité de vie et par la même fidélité dans le reste des emplois? N'y a-t-il point du haut cl du bas dans votre conduite, eic.i Horum jiidox esse nolo : vosmetipsijudicate.Sufficit mihi te admonituni esse, nontoium te dure actioni, sed hoimm considevationi aliquid tui et cordis et temporis neqnestrare. Quid enim prodest si unîceraos Increris, teipsnut perdasf Que direz-vous de cette humeur où je suis aujourd'hui, et de cette liberté que je prends de vous donner ainsi des sujets pour voire examen parliculier? Sustin^te modicum f-ttid insipietïtiiv woîv : sedf^t sujfportate me. ^Emtilor enim vos De*
COUURSI'ONDANCK AVEi^ L KYKQIB DE LIMOriKS W}
ivnuilatione. Tinieo aniemiie serpens meducat vos astiUta sua, et ne con^umpaniur sensus veslri et excidant à simpUcitate quœ est in Christo (11 Cor. XI, 1-3). Voilà l'effet de la liberté que vous me donnez, el de la disposition où je suis d'être à vous sans réserve.
Mais il est temps que je m*examine moi-même sur le présent que vous m'avez fait du livre de Grenade touchant le devoir des Évêques(l); car je crois que j'ai oublié de vous en remercier. C'est un ouvrage digne de son auteur, el que vous avez raison d'estimer; car, assurément, il le mérite. Aussi, je vous en rends de très humbles actions de grâces, et je souhaiterois de pouvoir vous en témoigner ma reconnoissance par d'autres voies plus effectives. Tout à vous. — L. Tronson.
LETTRE XXIX
2 novembre 1680.
Monsieur votre frère m'a écrit touchant le neveu de Messieurs Bourdon, dont vous me faites la grâce de me mander aussi un mot dans votre lettre (2). C'est un très bon enfant,
(1) TêUtité du devoir et de la vie des Évoques, par le P. Louis de Grenado, de POrdre des Frères Prêcheurs, traduit de Pespagnol (par Jacques Boileau); Paris, 1670, in-12.
(2) Voici cette lettre : « A Limoges, ce 8« octobre 1680. — Suivant ce que vous m'écrivez, Monsieur, j'ai parlé à MM. Bourdon pour leur témoigner que je consentais volontiers qu'ils fissent venir leur neveu en ce séminaire, pour y demeurer tout le temps que l'on jugera qu'il n'aura rien de mieux à faire ailleurs. L'estime que vous en avez et le mérite de ses oncles méritent que l'on s'applique à le faire valoir.
» 11 est juste que je vous fasse part d'une célèbre mission que je fais commencer en cette ville dimanche i)rochain, par la conjoncture de rarrivée du P. Honoré de Cannes, capucin, dont vous avez entendu parler à Paris. Je crois devoir ce bonheur à M. Baudrand qui a été le premier à engager ce bon Père à venir ici où il est depuis trois jours. Nous l'avons invité ce matin à dîner avec nous; et, au sortir du réfectoire, paroissant à moitié extasié, il nous a avoué que dans trois cents missions qu'il a fait en sa vie dans les principales villes du royaume, il n'a rien vu de pareil au nombre et à la modestie de nos
W) LfVUK ONZIÉUE
qui a beaucoup d*osprit et de conduite» cl qui sera capable de travailler un jour utilement dans TKglise. Nous on avons été ici très édifiés, et je crois qu*on ne le seroil pas moins à Limoges s*il y demeuroit. Mais de savoir s*ii n\ a point d'inconvénient H cela» on n*en peut pas mieux juger que sur les lieux; et vous pouvez le décider mieux que personne. Je suis très persuadé de la bonté que vous avez pour les oncles, et vous leur en donnez assez de marques, afin qu'eux-mêmes n*en doutent pas. Mais je ne crois pas qu'ils aienl d'autre cbose en vue dans la proposition qu'ils vous ont faite, que d'avoir votre agrément pour sa demeure dans le séminaire. Quoiqu'ils ne m'en aient point écrit, je les connois as»ez pour répondre qu'ils n'ont point eu d'autre pensée, et qu'ils se* roient très marris qu'il vous fut à charge en quelque manière que ce pût être.
Mille remercîmens pour la part que vous prônez à la santé de nos Messieurs.
Je suis toujours tout vôtre. — L. Tronson.
LKTTRE XXX
Ce 7 décembiHî 168(K
(Vest avec bien de la joie que nous apprenons les grands succès de votre célèbre mission. Je ne doute point que Notre Seigneur n'y verse des bénédictions k pleines mains, et que les grâces n'y découlent, comme autrefois le lait et le miel dans la terre promise. Je regarde comme une miséri-
orclinands et au bel ordre dont ils servent. Il est vi*ai que Je ne sais s'il y a plusieurs communautés en France, où d'une seule vue. Ton voie, sans étranger ni ordination extraordinaire, cent ecclésiastiques. Je vous supplie, Monsieur, de vouloir faire recommander cette mission aux prières. J'espère que ce sera un coup de partie pour cette pauvre ville qui en a voit grand besoin, et son misérable pasteur encore plus. Chacun témoigne beaucoup de zèle pour y contribuer de ce qu'il peut. Je suis bien résolu, de ma part, de n'y rien oublier ni rien épargner. Un petit mot, s'il vous plaît, sur ce sujet, à M. Olier et nos cliers déftints, afin qu'ils attirent la miséricorde et les grâces de Celui en qui je vous suis tout acquis. — Louis, K. de Limoges. »
CORRRSPONDAiNCl!: AVEC l/ÉVKQLE DE LIMOGES 4i7
corde parlicuiière de Dieu sur vous, la pensée qu'il vous a donnée de procurer ce secours à voire peuple, el de faire pour cela une dépense considérable. Ainsi, je me persuade qu'il vous en fera ressentir les premiers fruits, el que vous serez le premier rempli des grâces qui, de vous, se doivent répandre sur les peuples. Il me semble que j'en vois déjà des marques par les mouvemens de ce zèle qui vous porte à les étendre jusques ici, el à nous procurer ce même secours. Mais je ne sais si ces désirs ardens que vous en avez, dont cependant nous vous sommes très obligés, pourront être effectifs. Car l'exécution dépend de plusieurs conjonctures qu'il faut ménager, et je ne sais pas si l'obstacle que l'on y a trouvé celte année, par l'état où est la paroisse, pourra se lever aisément. M. de la Pérouse qui y prêche cet Avenl, ne laisse pas d'y attirer beaucoup de monde. Il prêche le malin avec succès; mais, à son oraison qu'il fait tous les soirs, on y accourt en foule. Voilà des nouvelles de la paroisse.
Pour le séminaire, celles qui nous touchenl le plus est, que M. Perrot, qui étoit au Canada curé de iMontréal, est mort; que M. Des Vernays, qui étoit un 1res bon sujet et qui travail loit avec bénédiction au séminaire de Lyon, appositus est ad patres mtos, et consummatus in brevt explevit tempora multa {{); que M. Le ïellier (2), dangereusement malade, revient ici dans une litière, par avis des médecins qui n'ont point vu d'autre remède à son mal que de changer d'air et de venir à Paris, Ce qui nous console est que, parmi bien des clercs qui nous contentent fort, nous en avons un de votre diocèse, à qui vous eûtes la bonlé de donner, au mois de janvier dernier, un dimissoire pour la tonsure, et qui est
(1) Antoine Des Vernays était entré laïque au séminaire Saint- Ii'énée de Lyon le 20 mai 1674. s'étant ensuite offert pour être admis dans la Compagnie, M. Maillard, supérieur du susdit séminaii'e, le conduisit avec lui à Paris en mars 1677, et le 6 Juin il entra à la solitude d'ïssy. En octobre 1679, M. Tronson le renvoya au séminaire Saint-Irénée en qualité de directeur ; mais sa faible santé ne lui permit pas d'en exercer longtemps les fonctions : il mourut au mois de novembre 1080.
(2) Supérieur du séminaire de Bourges.
'^'1^8 LIVItK ONZIKMB
fort en élal de recevoir les Qualre-Mineurs, si vous jugez à propos de lui faire celle grâce. Il s*appelle Monsieur Certain (\), et je puis vous dire que c*est un très bon enfant. Je suis autant que jamais tout à vous. — L. Tronson.
A cette lettre, l'évéque de Limoges répondit par la suivante :
A Limoges, ce 13« décembre 1680.
Je prie Dieu, Monsieur, qu'il nous fasse nailre d*aussi bons ouvriers que ceux qu'il retire pour récompenser leurs travaux. 11 ne manquoit rien à la consolation que je reçois de voir combien il plaît k la divine bonté de bénir les nôtres, que l'approbation que vous y donnez. A sœculo non est auditum, ce qui se passe dans cette mission. L'on ne voit que visites mutuelles des gens les plus aliénés les uns des autres, et qui avoieni passé des générations entières en froideur.
M. Drouet, qui est chargé de recevoir les restitutions déterminées et indécises, est toujours sur le pavé, se rendant fort agréable au public par les sommes qu*il porle pour restituer à des gens qui ne s*y attendent pas. Il y en a bien déjà pour près de dix mil livres, et nous ne sommes pas encore à la fin. En vérité, ce père Honoré a quelque chose de surnaturel; il a un accent si rude qu'il paroit d'abord insupportable. II observe invariablement des manières un peu extraordinaires, et plus italiennes que françoises. Mais il vient ii bout de tout. Son auditoire augmente chaque jour. Ce bon homme est fort pénitent, humble; jeune tous les jours, et ne paroit qu'en chaire et au confessionnal. Car, pour peu qu'il s'arrête entre deux, il est assiégé de gens; et à peine puis-je lui parler tout le temps que je voudrois. Je Tai pourtant arrêté pour entendre demain, jour de samedi dans l'octave de la Conception, un récit que vous jugez bien qui ne lui sera guère agréable à écouter, ni à moi à prononcer, puisque c*est celui de toute ma vie jusques à présent. Je vous supplie,
(1) Plus tard il entra dans la compapTiie et partit pour le Canada.
CORRESPONDANCE AVEC l/ÉVÊQUE DE LIUOGES 449
Monsieur, de demander à Noire Seigneur el à sa sainte Mère, que le peu qui me resle puisse être employé à réparer tant de mauvais jours. Comme je vous dois ce que je suis sur la terre, je serai ravi de vous devoir ce que je serai dans le ciel.
Voici les dimissoires du s' Certain pour les Ordres-Mineurs. Je Texhorte de se rendre digne du témoignage que vous me rendez en sa faveur. Je suis à vous plus que jamais. — Louis, Ë. de Limoges.
LETTRE XXXI
5 janvier 1681.
Le moyen de ne pas approuver une entreprise aussi considérable et aussi sainte que votre mission ! C'est un ouvrage digne de vous, et je ne crois pas que votre zèle vous puisse rien suggérer de plus noble, de plus agréable à Dieu, ni de plus utile à votre diocèse, que ce que vous avez fait en cette occasion. Je suis sur que vous en aurez ressenti en vous-même les fruits, et que Notre Seigneur, par Tabondante effusion de ses consolations et de ses grâces, vous aura payé comptant la dépense que vous avez faite pour les missionnaires, et la part très grande que vous avez voulu prendre à leurs travaux. Mais vous savez qu'il ne vous faut pas fier pour l'avenir aux grâces sensibles, quelque fortes qu'elles soient; et que tout ce que vous en éprouvez maintenant ne vous assurera pas dans la suite, si vous ne veillez continuellement sur vous-même, et si vous ne vous faites un peu de violence dans les occasions. Les miséricordes de Dieu sur vous sont trop grandes, pour ne pas espérer que vous n'y répondiez avec une entière fidélité. C'est ce que je lui demanderai de toute l'étendue de mon cœur, afin que vous ne perdiez pas le fruit de vos travaux, et qu'ils soient tous couronnés par la persévérance : abscedat vaniiaa, accédai dtvtntia8,toium consumât charitas, et fias totus divinus (1). C'est la prière que faisoit
(l) S. Bonav. Stimul. amor,, p. 1, c. 6.
4î)i] LIVIlli: ONZIÈME
pour lui-même un grand saint, el que vous voudrez bien que je fasse pour vous, surtout en ce saint temps, où Notre Seigneur ne s*est fait enfant que pour entrer dans nos cœurs, les consommer dans son amour, et les établir dans ce divin état. Ce sont les meilleures étrennes que j*aie à vous présenter pour le commencement de cette année, et que je vous offre avec un cœur qui est à vous, autant que pas un autre qui soit au monde. — L. Tronson.
LETTRE XXXII
22 août 16tô.
Le nombre de Hà années dont vous me rappelez le souvenir dans votre lettre, me renouvelle en même temps la pensée de mes obligations, el me fait connoitre les anciens engagemens où je suis de vous servir (1). Quoique je n'aie pas des occasions aussi fréquentes que j*en ai eu autrefois de m*acquitter de ce devoir, je puis vous assurer qu il n*y a eu nul changement dans la disposition du cœur; et ce qui m*a fait connoitre plus sûrement que c'est une liaison que Notre Seigneur a faite, est qu'elle n'a point été altérée, ni par la longueur du temps, ni par la distance des lieux, ni par le changement de condition; ce qui ne se trouve guères dans les unions qui ont d'autres principes. Je souhaite qu'elle soit route à la gloire de Celui qui en est le principe, et que nous nous trouvions assez fortement unis en la charité de Jésus- Christ, afin que l'éternité, non plus que la mort, ne nous en puisse séparer. J'espère que, nonobstant nos misères, il nous fera cette miséricorde; que je lui demanderai toute ma vie, comme je ne doute point que vous ne le fassiez de bon cœur de votre part.
Les deux billets de Madame l'Abbesse de la Règle sont remarquables, et je vous conseille de les garder : car ils pourroient vous servir un jour si l'on changeoit de sentiment, et
a) U y avait alors 22 ans que Pévéque de Limoges était enti'é au se iiiinaire tlo Saint-Sulpice, y ayant Hé admis le !«•• juin 1060,
lUïRRRSPONDANCK AVEC l/KVÈgl'K IlK MM0(;KS 'tiil
(jue Ton recommençai à se plaindre. Je crois bien que cela n*arrivera pas, après les marques de satisfaction et de soumission qu*elle vous donne : mais il est bon toujours de prendre vos précautions. C*est pourquoi j'ai cru qu'il valoit mieux vous renvoyer ces billets que les brûler. Je ne doute point que la manière dont vous lui avez parlé en particulier sur Tarticle des Matines, sans en rien mettre dans votre procès-verbal ni dans vos ordonnances, n*ait un très bon ciFet. Le changement de Theure n'en auroit pas eu assurément un aussi bon, et auroit pu, en aigrissant les esprits, causer des chagrins qui n'auroient jamais apporté tant de bien que la paix. Il n'y aura que M. Masson à qui je communiquerai les billets, et je ne témoignerai rien à M. de Fénelon de toute cette affaire. Je ne crois pas qu'il m'en parle, car il est maintenant trop occupé de son affliction qui est extrême, pour l'accident arrivé a sa fille qui accoucha mercredi d'un enfant mort (i).
Je ne vous parle point de M. le comte de Sommerive (2), ni de l'affliction de Madame votre mère, parce que vous savez assez la part que je prends à tout ce qui vous touche, et que je connois d'ailleurs la résignation où vous êtes et l'abandon que Dieu vous donne pour vous soumettre à ses ordres, et lui sacrifier ce qui vous peut être de plus cher, en vous sacrifiant vous-même à sa gloire. Tout à vous. — L. Troxson.
LETTRE XXXlil
Ce 22 octobre 1683.
Je ne puis m'empêcher de vous dire un mot sur vos co-
(1) Marie-Thérëse-Françoise de Salignac-Fônelon, tlUe du marquis Antoine de Fénelon, oncle de l'archevêque de Cambrai, et sa cousine germaine, avait épousé en 1681 Pierre de Laval, de la maison de Montmorenci et marquis de Magnac. Elle mourut en 1726.
(2) Claude-Maurice-Bonaventured'Urfé, comte de Sommerive et frère de Pévêque de Limoges, mourut quelques Jours après cette lettre, le 14 septembre 1682, âgé de 32 ans.
452 LIVRE ONZr^.ME
liques. Peut-être n*aura-t-il pas tout l'effet que je désirerois, mais quand il devroit être tout à fait inutile, j*aurai au moins la consolation de m'étre acquitté de ce que je dois.
Un peu plus de ménagement dans vos travaux donneroil une grande joie à bien du monde; et vous contenteriez beaucoup de gens, et à Limoges et à Paris, si vous pouviez vous fatiguer un peu moins que vous ne faites. En vérité, vous prenez trop sur vous, et vos rechutes vous devroienl obliger k tempérer un peu Tardeur de votre zèle. C/est vous parler bien librement; mais je prends trop d'intérêt à votre sanlé pour vous flatter sur ce qu'elle demande, et pour ne vous pas dire ce que tout le monde voit, mais dont vous nétes pas assez persuadé. Si vous avez besoin de faire pénitence, il y en a assez d'autres que vous pouvez choisir, et peut-être même que la modération de votre zèle et la violence qu'il faudroit pour cela vous faire n'en seroil pas une petite pour vous.
Voilà les sentimens d'un cœur à qui je sais bien que vous pardonnerez sa liberté, quand vous considérerez combien il est à vous. — L. Tronson.
LETTRE XXXIV Du Séminaire de Saint-Sulpice, ce 8 avril 1684.
Après avoir passé le carême dans notre petite solitude d'Issy, en communauté néanmoins de quinze personnes, je suis revenu ici la Semaine-Sainte, où vous savez que nous ne manquons pas d'occupation. La dernière lettre que vous avez eu la bonté de m'é(iriro m'y a été rendue ces jours passés, et elle m'a donné une consolation toute particulière, voyant les sentimens de bonté que vous avez pour nous, et ceux particulièrement que Notre Seigneur vous donne sur votre état.
Ce désir que vous avez de vous décharger pour faire pëni* tonce dans la retraite est un effet de grâce que je respecte et que j'oslimc, car je crois que c'est Dieu qui vous le donne ;
C011U£SP0>DAKC£ AVKC l'ÉVëQUË D£ LIMOGES 453
mais je ne vois poinl assez d*ouverlui'c pour croire qu'il en demande Inexécution. 11 donne souvent de ces sortes de désirs sans en vouloir Teffet, et il les donne pour tenir une âme en état de ne s*attacher à rien, et dans une disposition d'abandon où n*ayant plus rien dans le monde qui la soutienne, elle n*a plus que Dieu qui la console et qui fasse tout son appui. Quand il voudra sur cela quelque chose de vous plus que des désirs, il donnera d'autres marques de sa volonté qu'il n'en paroit maintenant. C'est lui qui vous a imposé le fardeau : il n'appartient qu'à lui de vous en décharger. Je n'hésiterois pas à vous le conseiller, si peu qu'il paroitroit qu'il le demande. Car je vois bien que vous y auriez plus de repos; mais il faut attendre ses ordres, et faire cependant tout le bien que l'on peut. Si la pesanteur du joug que vous portez est augmentée par celui de vos misères dont vous sentez le poids, il ne faut pas que ni Tun ni l'autre vous abatte, non plus que la pensée que vous manquez de beaucoup de talens. Car la vie réglée que vous menez, cet éloignement de toute pompe séculière et de tout luxe, cette assiduité à vos visites, cet amour de vos fonctions, ce zèle pour vos ecclésiastiques, cette présence continuelle et si édifiante dans votre séminaire, cette résidence inviolable dans votre diocèse, sont de grands talens devant Dieu; et l'on m'en a parlé de différons endroits avec tant d'éloges, que je ne puis que reconnoitrc les bontés de celui qui en est l'auteur et lui demander pour vous la persévérance. Car, assurément, un tel exemple ne peut qu'être très utile à plusieurs, et c'est ce qui vous doit beaucoup encourager. Le mouvement de grâce, l'alfoiblissement de vigueur depuis vos maladies, le manque de secours du côlé de la Cour, et ce que vous me mandez du métropolitain (i) sont des causes qui contribuent, chacune en sa manière, à votre disposition présente; mais il faut que celle de faire la très sainte volonté du souverain Maître, qui est depuis tant de temps dans le fond de voire cœur, vous
(1) Michel Phélypeaux de la Vrillière, archevêque de Bourges en 1678, mort à Paris le 28 avril 1694.
4ti4 LIVUE ONZIÈME
serve {jour vous soulenir dans vos aballenienls et pour vous rendre toujours fidèle à vos emplois.
Je ne m'étonne pas que vous sentiez la perle de Madame votre mère (1) : une si bonne mère mérite d'être regrettée, (Juand vous vous attendrirez sur sa mort et sur félal de la famille, vous ne ferez que ce que des grands saints ont fait en de pareilles occasions. On est persuadé dans le monde que vous en êtes touché; et c'est ce qui a fait admirer votre amour pour la résidence, d'avoir laissé toute votre famille, pour ne pas quitter votre église que Jésus-Christ vous a donnée pour épouse. C'est là lui être véritablement fidèle, et c'est pratiquer généreusement ce que recommande l'Apôtre : quamobrem relinquet homo pairem et mairem, et adhœrebit uxori suœ (Ephes. V, 31). Je souhaite que le zèle que vous avez pour la sanctifier, et qui fait que vous y donnez tous vos soins et toute votre application, s'étende aussi sur vousmême pour vous rendre un saint et digne époux, d'une si sainte et si digne épouse. II est temps de faire provision de bonnes œuvres, et de nous préparer sérieusement à ce dernier moment qui doit décider de notre éternité : uc cùm t?enerit Dominus et puUaverit, confesiim aperiamus et (Luc. XII, 36). M. Bardon est toujours assez incommodé. M. Masson travaille, à son ordinaire; assiste à tous les règlemens, donne les sujets d'oraison et contente tout le monde. M. Leschassier continue de travailler à la Communauté. M. Dubois est à Issv avec sa troupe de solitaires et avec son ancienne ferveur. La Petite Communauté, aussi bien que le Séminaire, sont bien
(l) Marguerite d'Alègre, fUle de Christophe, marquis U'Alègi'e, et de Louise de Flageac, avait épousé Charles-Emmanuel de Lascaris, marquis d'Urfé, le 24 avril 1633, et mourut le 5 novembre 1683. Le lendemain, samedi 6'«« novembre, M. Tronson en écrivait à M. Bourdon en ces termes : « C'est une perte irréparable iK)ur la lamille, car elle seule presque étoit en état d'y agir. Elle mourut hier au soir cliez son avocat, à la Un d'une consultation de deux heures qu'elle fit en pleine santé et avec une liberté d'esprit très grande. Elle fut saisie en nn instant d'une apoplexie qui l'emporta en deux heures de temps. C'est une belle leçon pour se tenir toujours prêt, 7u»o t/un hom nna putafis l'iiiue homitiia vcniet ».
COHllESl'ONDAiNCK AV£C LÉVÊUt'K DE LIMOGES Vh'}
remplis, et le tout y va à rordinaire. Voilà toutes nos nouvelles, auxquelles je sais que vous avez la bonté de prendre quelque part. Je voudrois en avoir encore quelques autres pour remplir le reste de cette page, mais il ne me vient plus rien dans Tesprit. Celle du cœur est que je n'ai jamais été plus vôtre que je le suis. ^ L. Tronson.
LKTTRK XXXV
Ce 18 novembre 1684.
Je souhaiterois de tout mon cœur, ne pouvant pas maintenant vous décharger entièrement de votre croix, en porter au moins une partie, pour vous en adoucir la pesanteur. .Mais il faut attendre que Dieu en donne les ouvertures, car il est le Maître, et il ne faut point forcer les ordres de sa Providence. Ce que je vous puis dire, est que vous me trouverez toujours le même à votre égard, et que rien ne changera la protestation que je vous ai faite souvent, d*étre éternellement à vous. Ce que je crains le plus pour vous est le découragement. Car, n*ayant plus personne sur les lieux en qui vous me marquiez avoir confiance, il est dilticile que vos peines ne croissent, et qu*enfin elles ne vous minent insensiblement et ne vous abattent. Votre résolution de ne les point faire paroîtrc au dehors est d'une grande conséquence, et j'espère que celui qui vous l'a fait prendre vous fera la grâce de l'observer, connoissant surtout combien ceux qui ont d'autres vues que la gloire de Dieu seroient ravis devons voir changer de demeure et de conduite. Il faut que le bruit delà lettre de cachet dont vous me parlez vienne de cette part. S'ils n'ont pas de meilleure raison, je crois qu'ils ne vous donneront pas de tentations assez fortes pour délibérer seulement sur cette matière. Rien, après vos visites, ne peut, à mon avis, égaler le bien que fait votre seule présence dans le séminaire; un évéque vivant et réglé comme ses clercs, et toujours à la tète de ses ordinands, voces edit omni tuba clariores; et c'est là ce que les Saints appellent perpetuum quoddam prœdicandi f/enua. Ainsi, à moins que Notre Sei-
gneur ne fit paroilre bien netiemenl qu'il demande aulrc chose de vous, j aurois peine à changer de sentiment. Cependant, je prierai du fond du cœur notre commun Maitre, quomam tHbulationes cordis iui multiplie aisp sunt, que de necessitatibua luis etniai animam tuam, et exaudiat me misérum deprecantem et de tllius miaericordia confidentem.
Nous avons enterré, ces jours passés, les corps de M. Olier et de M. de Bretonvilliers; ç*est-à-dire que nous les avons mis au milieu de notre chapelle dans Tcpaisseur de la voûte. On a cru que, pour leur faire un beau tombeau et qui ne donnât point occasion aux critiques de parler, il ne falloit point rélever hors de terre; et que deux belles lombes, avec une chapelle toute pavée de beau marbre, suftiroient pour ne point manquer k ce que nous leur devons. C'est à quoi i*on travaille, et tout ce qu*il y a ici de nouveau. Tout le reste y va a Tordinaire.
Le P. Honoré doit faire mission dans cette paroisse entre TAvent et le Carême. S*il peut faire trouver de quoi acquitter réglisc et satisfaire ses créanciers (1), ce sera un de ses grands miracles.
LETTRE XXXVl
Ce 17 février 1685.
Je crois que vous recevrez par cet ordinaire une lettre de M. le Doyen du Puy (2) qui vous surprendra. 11 s'est enfin résolu d'aller en Canada, et de résigner son doyenné à Monsieur Tabbé de Saint- Jusl (3). Monsieur votre père y donne
(1) Sur ces dettes contractées pour la construction de l'église de Saint-Sulpice. V. Histoire de L'église Saint-Sulpice, par Charles Hamel; Paris, 1900, in-S» p. 120. 121, 133, 134 : et sur le P. Honoré de Cannes, capucin, appelé Ange Rémon dans le siècle, V. Grandet, Histoire du séminaire d'Angers^ livre VIII, chap. HI, 1. 11, p. 255-259.
(2) François d'Urfé, frère de révoque de Limoges, qui avait déjà passé plusieurs années au Canada.
(3) Nous savons d'autre part que François d'Urfé résigna le lioyenné du Puy à son frère Emmanuel : rcsiynnto dcciniatu jratri suo Emnianueli^ Canadam rcpctiit, dit la Gallia christiana (t. H,
les mains. Le père de la Chaise, qui ne sembloit pas autrefois approuver ce dessein, ne le désapprouve pas présenlemcnl; et il me paroit qu'il n*attend plus que votre consentement pour faire ses préparatifs et exécuter son dessein. Ce qui a fort aidé à le déterminer est la nomination de M. l'abbé de Saint-Vallier à Tévéché de Québec, qui se dispose à partir par les premiers vaisseaux, c est-à-dire à la fin du mois d'avril ou au commencement de mai, et qui sera ravi de Tavoir avec lui. C'est un moyen bien court pour terminer ses affaires avec Monseigneur Tévéque du Puy (1). Comme le Roi a nommé pour Gouverneur général du Canada M. le vicomte de Denonville qui a beaucoup de douceur, de désintéressement et de piété, on espère que Ton y aura plus de repos et de satisfaction que par le passé; et qu'il rétablira les affaires, qui ont été un peu décousues celle année par des intérêts particuliers. Pour Montréal, tout y va à l'ordinaire. Les sauvages que M. Belmonl y a ramassés, au nombre d'environ 300, y font merveille; et il n'est pas jusqu'à leurs petils enfans, à qui il a appris les cérémonies de l'Église, qui font merveille dans les divins offices. Les diflicultés que l'on y a eues sous le gouvernement dur de M. Pcrrot sont dissipées; et M. le baron de Caillères, que le Roi y envoya Tannée passée pour gouverneur, fait respirer dans Tile tout un autre air, que celui qui, sous la domination violente de son prédécesseur, désoloit d'une manière pitoyable tous les habitants.
Nous avons ici le P. Honoré, qui fait merveille dans sa mission. 11 y vient un grand monde, et l'église ne désemplit*
col. 746). D'OÙ il suit quePabbé de baint-Just était Emmanuel, et non pas François d'Urfé, comme le disent les auteurs de la GaUia; lesquels, dans le catalogue des abbés de Saint-Just, ordre de Prémontré, au diocèse de Beau vais, après Antoine de Neufville, mort en 1679, placent François dTrfé, qui fut abbé d'Uzerche : Franciscus d'Urfé hic forsan reponcndus, quem abbaiem Sancti Justi cfiximus, t. II, col. 592 (GaUia christiana, t. IX, col. 852).
(1) Armand de iiétliune, né en 1635, nommé évêciuc du Puy en 1661, sacré le 12 juillet 1665, mort le 10 décembre 1703. Cfr. Vie de Messirc Henry de Béthunc, archevêque de Bordeaux ; Paris, Picard, 1902, t. I, p. 44-51.
VJ8 LIVIŒ ONZIÈME
[loinl : mais on y voil jusqu*à présent |>cu de jiersoniics de condition. Tous nos Messieurs en sont si touchés que. contre l*usage du séminaire, où vous savez combien on est ferme pour ne rien changer aux règlemens, on a cru devoir diner une demi-heure plus tard, afin qu'ils pussent assistera ses sermons. Pour moi, j'admire sa grâce, qui me paroit d'autant plus forte que les choses qu'il dit sont plus communes, et que la manière dont il les dit, qui devroit souvent rebuter, fait sur les cœurs de saintes et extraordinaires impressions pour les porter à Dieu. Je ne doute pas que l'on vous en mande tout le détail. Quand il n'y auroit que son bon ami et éloquent panégyriste, M. Baudrand, il ne manquera pas de vous en rendre un bon compte.
Je ne vous mande point de nouvelles du séminaire, parce que tout y va à l'ordinaire et qu'il n'y a rien de nouveau, sinon que, pour enrichir les tombeaux de Nos Très Honorés Pères, M. Olier et M. de Bretonvilliers, on pave toute la chapelle de marbre. Tout vôtre. — L. TnoNsox.
LETTRE XXXVII
Ce 10 novembre 1685.
J'appris trop tard, samedi dernier, la mort de Monsieur voire père (I), pour vous pouvoir témoigner ce jour-là combien je prends de part à la perte que vous avez faite. Quoique je ne doute pas que vous n*en soyez assez persuadé, sachant, comme vous faites, combien vos intérêts me sont chers, je crois néanmoins vous le devoir encore témoigner par ce mol. Nous ne manquons pas d'offrir nos prières pour le soulagement du défunt, et nous n'oublions pas d*y joindre les vivants, afin que, les desseins de Dieu étant accomplis sur toute la famille, elle se trouve un jour toute réunie dans le ciel. Les jours s'écoulent, la mort s'avance, Téternité s*ap~ proche : il est temps de se préparer tout de bon à ce grand
(1 ) Charles-Kmnianucl de Lascaris, niai*qui8 dTrfé et de liauiir^, était mort le '2* jour de co luèinc mois de novembre, àpé île 81 ans.
COltUKSl'UNDANCK AVEC LÉVÈgCE DK LIMUISKS ïl'y\)
jour, quando illuminabit abacondita tenehrarum et tnanifeu' tabit consUia cordium (l Cor. IV, 3) ; c'est le fruit que doivent lirer les vivants de ceux qui meurent, ut cum venerit Dominus et puUaverii, confesiim aperiant et (Luc. XII, 36).
Nous prierons Notre Seigneur de bénir vos missions, el que la destruction des temples soit suivie de la conversion de tous vos huguenots.
Tout vôtre et de tout le cruur.. — L. Troxsox.
LETTRE XXXVIII
ro 52 juin ]m\.
Il ne se peut rien de plus obligeant que votre dernière lettre. 4e n*aurois pas été si long temps à répondre aux tendres marques que vous me donnez de votre amitié, si les restes de ma maladie m*avoient permis de le faire plus lot. Présentement que je suis en état de vous expliquer les sentimens de mon cœur, je dois vous dire qu'il est autant à vous et plus que jamais; qu'il ne sauroit assez rcconnoitre vos bontés; et que, pour satisfaire à toutes les obligations qu'il vous a, il souhaiteroit que ses prières fussent aussi eflicaces pour vous obtenir une sainteté parfaite et la persévérance dans vos bonnes résolutions, que les vôtres l'ont été auprès de Notre Seigneur pour m'obtenir une entière santé. On me conseille fort de la ménager, et je le ferois avec beaucoup plus de joie, si je croyois qu'elle vous put être utile en quelque chose. Car je puis vous dire que je ne sache rien au monde pour quoi je l'employasse de meilleur cœur, que pour vous faire être ii Dieu autant que vous le désirez. Je le supplie, dans la disposition où il vous met de racheter le temps perdu, de vous donner un peu de ce pur amour qui supplée à tout le passé el qui répare toutes nos pertes. Nous avançons en âge el nous pouvons dire que iempus resolulionift nonirsp inatat (II Tim. IV, ()). Cependant adhuc ffrundla nobis restât via. Il nous reste encore bien des choses à faire pour arriver au degré de perfection où Notre Seigneur nous appel le, et où il est à
souhaiter que nous soyonsà noi re morl. Prenons donc celle voie
abrégée du pur amour; accoutumons-nous à en faire souvent des acies el à en savourer les douceurs, afin que tout le monde nous soit k dégoût; et surtout disons souvent à Dieu, avec une entière confiance, ce que S. Augustin lui dit autrefois et dont il retira tant de fruit : Detia meu^, da cordi tneo te amare, amando mala tnea redimere, redempia non iierare. C*est ce que j*cspère que vous voudrez bien demander à Notre Seigneur pour celui qui en a un très grand besoin, et qui le demandera de tout son cœur pour vous. — Je suis, mille fois plus que je ne vous puis dire, tout à vous et sans réserve. — L. Tronson.
LETTRE XXXIX
30 Janvier 1687.
11 faut que je vous avoue que ce me seroit une grande joie d'assister k la grande solennité de Fostension de vos reliques (1), et de vous voir officier pontificalement dans cette
(1) L'ostenaion au peuple du chef et des reliques de S. Martial est célèbre dans l'église de Limoges. Au x« siècle, une contagion connue sous le nom de mal des Ardents, sévit en Aquitaine et en peu de Jours emporta quarante mille habitants de cette province. Les populations eurent alors recours à l'intervention divine. Le corps de S. Martial, retiré de son tombeau, fut alors exposé à la vénération publique sur un lieu élevé près de la ville de Limoges, et toutes les reliques des saints conservées dans la province y furent aussi transportées. La contagion disparut subitement; et sur l'éminence où avaient reposé les corps des Saints, on bâtit une église sons le titre de Saint-Martial du Mont de la Joie, MoJitis Gaudii, dans Pidiome vulgaire, Montjaiivy. Telle est l'origine des cérémonies si célèbres connues sous le nom (VOstensîon. L'exposition des reliques de S. Martial se tit d'abord à des éi)oques indéterminées; mais, à partir de 1519, elle devint périodique et fut célébrée tous les sept ans. Au xvn« siècle, elle commençait le manii de Pâques et durait cinquante Jours. Au xix« siècle, l'ouverture s'en faisait le dimanche de Quasimodo. Ce Jourlà, l'évèque de Limoges oflflciait pontiUcalement dans l'église de Saint- Michel-desLions, où repose le chef de S. Martial, l^ relique est ensuite exposOe durant sept semaines, après avoir été porté processionnel* lement dans les rues de la ville. Ces cérémonies et cette procession se renouvellent avec plus de pompe encore et un plus grand concours de
CORRESPONDANCE AVEC L*ÉvAQUE DE LiyOf.BS 4(U
belle cérémonie. Quand ce ne seroil même que pour avoir occasion de vous renouveler de vive voix les offres de mes services, je me ferois un plaisir singulier d entreprendre ce voyage. Mais je ne vois guères d*apparence, à soixante-six ans, avec peu de santé et beaucoup d'affaires, que je me puisse donner cette consolation, il est vrai que si j*avois été en^ état d*être ébranlé, votre lettre infiniment obligeante m*auroit porté à me prévaloir des facilités que vous me donnez. Mais je tiens ici par trop d'endroits, et je ne vois pas assez clair pour connoitre que Dieu demande de moi que je sorte du lieu de ma résidence, où je prierai incessamment Notre Seigneur qu'il nous réunisse dans l'éternité, après nous avoir consommés en lui dans son araour en cette vie. Tout à vous. — L. Tronson.
27 novembre 1688.
Je suis très convaincu que c'est Tesprit de Dieu qui a fait parler ce célèbre Abbé (1) qui vous a refusé le secours que
fidèles, le dimanche de la Trinité, jour de la clôture de VOstension' Voir de plus amples détails dans le P. Bonaventure de Saint-Amable Histoire de Saint-Martial, Apôtre des Gaules et principalement de l'Aquitaine et du Limousin; seconde partie; Limoges, 1683» in-fol., p. 645-652. — Les Ostensions, par Maurice Ardant; Limoges, Ardant, 1848, in-12. — Des Ostcnsions en Limousin, par M. l'abbé \fonblanc, curé du Sacré-Cœur de Limoges; Limoges, librairie Du. courtieux, 1890. in-8«. L'année 1904 a été une année d^ostensions : les deux précédentes avaient eu lieu en 1890 et 1897. Suivant l'usage tra' ditionncl, l'annonce des ostensions a été faite le Jeudi de la mi-earème, 10 mars : elles ont commencé le dimanche de Quasimodo 10 avril, et ont pris fin le dimanche 29 mai, fête de la Sainte Trinité.
(1) L'abbé de Rancé, lequel, d'après son dernier biographe, soutint, par ses « lettres envoyées du désert » de la Trappe, le zèle de Ma^d'Urféà remplir « tous les devoirs de sa charge» CL' Abbé de Rancé et Bossuet, ou le grand moine et le grand évoque du grand siècle; par le P. Marie-Léon Serrant, religieux de la Grande-Trappe, chap. XXI; Paris, 1903, in-S», p. 419). On conserve, au monastère de la Grande-Trappe, un certain nombre de lettres envoyées par le célèbre
ïiVÎ LIVHK 0N7.IKMK
VOUS ilemaiuliez. Il me somhlo que rien ne peut mieux guérir vos rlonles et vos inquiétudes sur la relraile que ce refus. (!ar vous avez sujel de croire présenlemenl que vous êles dans rétat où Dieu vous veut; el que par conséquent vous devez demeurer en paix, y travailler avec confiance, el ne vous point décourager pour toutes les difficultés qui arrivent dans vos emplois. Ce qui me donne bien de la joie est la disposition qui me paroit dans votre lettre, de vouloir accepter toutes les peines de votre état comme des croix que Notre Seigneur vous envoie, el auxquelles il attache votre pénitence. Il ne tiendra qu'à vous de vous y bien sanctifier : car elles ne vous manqueront pas, non plus que les grâces nécessaires pour en faire un saint usage. Il ne reste à désirer que la fidélité aux résolutions, el la persévérance qui réparera par une heureuse fin, ce qui a pu manquer au commencement, et qui achèvera, comme j*ai tout sujet de Tespérer, le grand ouvrage de votre prédestination.
Je ne doute point que Mesrieurs de la Chambre Royale niaient été autant édifiés de votre grande et magnifique cérémonie de la Présentation dont vous avez la bonté de me faire le détail, qu'ils l'ont été de la manière dont vous les avez si bien régalés à TÉvéché. Vous ne sauriez croire combien le rapport avantageux qu'ils en feront en ce pays ici sera utile, non seulement pour votre réputation, mais encore pour la dévotion et pour les séminaires, que Ton décrie souvent comme des lieux où Ton devient sauvage, et où Ton désapprend la civilité et Thonnéteté nécessaires pour converser avec les honnêtes gens. Votre exemple les détrompera, el leur témoignage servira à en désabuser beaucoup d'autres, qui sont sur cela étrangement prévenus. Pourvu qu'ils reviennent satisfaits, comme ils ne manqueront pas de vous rendre justice, ils guériront bien des préventions, et ils feront connoître qu'un évéque peut demeurer dans un séminaire
atil)é à M«r de Lascaris d'IJrfé. Le P. Marie-Léon compte les réunir â d'autres du même genre, de façon â former une sorte de Traité fie ia pprfer t io w ép iscopn te.
COURESrOMlANCK: AVKC L'ÉVKgUK DE Ll!ilU(;KS 4(>^i
sans rien perdre de ses manières honnêtes, civiles et obligeanles, qu*it avoit avant que d'y entrer.
Je vois avec plaisir dans votre lettre la bonne part que vous donnez à M. Sabatier dans ces cérémonies : c*esl une marque que vous continuez d*en être satisfait. Il est propre k tout el fait bien ce qu'il fait; et la manière avantageuse dont vous m*en écrivez, me montre clairement que vous connoissez à fond le caractère de son esprit et de son cœur. Je Tai toujours beaucoup estimé; mais j^avoue que je Testime encore davantage, présentement que je vois l'état que vous en faites et la satisfaction qu^il vous donne.
Je suis entièrement, et avec autant de cordialité et de sincère affection que vous pouvez désirer, tout à vous. — L. Tronson.
LETTRE XLl
14 décembre 1688.
Si j*avois quelque espérance de vous voir quelque jour déchargé de votre fardeau, j*avoue que la fin de votre lettre m*auroit donné beaucoup de joie. Car, le moyen de n*en avoir pas une très sensible, dans rallente de vous revoir ici secundûm dtes jyristmos, et de pouvoir en liberté et k cœur ouvert nous porter encore réciproquement k Dieu pour finir nos jours dans son amour. H ne tiendroit assurément qu'à vous d'y trouver autant de solitude qu'k la Trappe, et de goûter les douceurs que goûtent ces solitaires qui ne conversent qu'avec Dieu, el qui ne cherchent plus d'autre consolation sur la terre que celle de pleurer leur vie passée, et de se bien préparer k la mort. Je conviens avec vous que ce seroil Ik une grande marque de prédestination; mais je crois que ce n'en est pas une moindre, pour ceux qu'il n'appelle pas k cette retraite et qui se voient chargés des plus grands emplois de l'Église, d'y bien remplir leur ministère par la pureté du cœur et par une exacte fidélité k tous leurs devoirs. (Test sur cela que vous devez fonder l'espérance de votre salut, puisque ce sera une marque sûre que Dieu vous veut
4()i LIVRE ONZIÈME
sauver dans Tétai où vous êtes. Kl supposé qu*il vous voulût un jour dans un autre état, ce seroil le moyen d'obtenir les grâces nécessaires pour exécuter en ce temps-là le plus saintement tout ce qu*il demanderoit de vous. En quelque état qu*il vous mette, je puis vous assurer que vous me trouverez toujours également, c'est-à-dire de tout le cœur et mille fois plus que je ne vous puis dire, entièrement à vous. — L. Tronson.
LETTRE XLII
20 janvier 1689.
Je crois ne pouvoir vous rien souhaiter de plus utile, au commencement de cette année, que la grâce de la passer toute entière comme si elle devoit être la dernière de votre vie. Elle sera assurément la dernière pour plusieurs. Peutêtre le sera-t-elle aussi pour nous. Vivons donc comme si, en effet, elle le devoit être; et commençons, dès feutrée, par une entière rénovation qui, soutenue par une fidélité constante, nous mettra en état de pouvoir dire : vetera tranaierunt, ecce fada sunt omnia nova (Il Cor. V, 17). J*espère que vous ne refuserez pas de demander à Dieu pour moi cette grâce, comme je ne manquerai de la lui demander du meilleur de mon cœur pour vous.
Je ne sais pas quel succès aura le voyage de M. votre frère; mais il est déjà bien content des belles paroles que M. le marquis lui a données (1). Je souhaite que les effets suivent les promesses, afîn qu*il puisse retourner content en Canada. Il projette de partir ce printemps, et d*aller cependant à Lyon pour conférer de ses affaires avec M. le Doyen (2), et pour voir avec lui les mesures qu*il pourra prendre pour n*élre plus obligé de revenir en France.
M. Baudrand a pris la place de M. de la Barmondière et est
(1) Le marquis de Frontenac, nommé gouverneur du Canada.
(2) Emmanuel d'Urfé, son frère, auquel François d'Urfé avait résigné le décanat du Puy.
CORHKSPONDANCB AVEC l'ÊVÊQUK DR LIMOGES Mjï)
maintenant curé de Saint-Sulpice (1). Pour moi, je suis toujours du même cœur tout vôtre. — L. Tronson.
LETTRE XLIIl
Ce 12 février 1689.
il est vrai que l*on ne satisfait pas aisément à 54 années de dettes quand on a négligé d*en payer les arrérages. Mais je ne puis douter que vous ne vous en soyez acquitté d*une bonne partie, et que vous ne trouviez dans le cœur de Notre Seigneur, en vous y retirant souvent et en vous rendant fidèle aux grâces que vous y puiserez, de quoi vous acquitter de tout le reste, et satisfaire à toutes vos obligations. Il ne faut pas se décourager pour tout le temps perdu; quelque peu qu'il nous en reste, il y en aura assez pour réparer lout le passé, si nous en faisons un bon usage; surtout si l'amour de Dieu domine dans notre cœur et en règle tous les mouvemens. C'est ce qui me donne beaucoup de dévotion à cette prière que S. Bernard faisoit autrefois à Dieu : Stiscipe, Domine, obsecro, de mea misera vita residuum annorum meorum. Pro hia vero quoa vivendo perdidi quia perdite vixi, cor contritum et humiliatum, Deiis, non deapicias. Diea mei aient umhra declinaverunt et praeterierunt aine fîuctu; impossibile eat ut revocem. Ante te eat omne deaiderium meum et proponitum cordis : tu acia inaipieniiam tneam : ego cognoaco eam ex munere tuo : auge illud mihi, minime quidem ingrato pro munuaculo, aed aollicito pro eo quod deeat, Pro hia aim amana te quantum poaaum,
r/esl une grande résolution que celle de plaider contre votre Chapitre, et les suites m'en paroissent si fâcheuses que j*aurois peine à conseiller de faire cette démarche, à moins qu*il n'y eût quelque sorte d'obligation de conscience. La consultation des avocats est bonne à examiner le droit, et s'il y a raison suffisante de plaider : mais j*aurois peine, dans
(1) Ce n*esi donc pas le 7 février, mais le 7 janvier 1689, que M. de la Rarmondière se démit de la cure, ainsi qu'il est affirmé dans VHititoire de l'église Saint-Sulpice, par Ch. Hamel, p. 135.
4fti> LIVRE ONZIÈME
rétat où vous êtes, de in*arrêter à leur avis, à moins qu*ils ne convinssent que votre droit est non seulement probable, mais certain. Car je ne croirois pas que vous dussiez vous exposer aux chagrins, aux embarras, à la non résidence, aux autres mortifications qui sont inséparables d'un procès, que vous seriez peut-être en danger de perdre. La réputation de chicane qui s*est répandue ici, au Palais, touchant les procé* dures et Tesprit de Limoges, les engagemens où vous vous trouveriez, de venir en cette ville solliciter votre affaire; les jugemens que le monde en feroit, après une si longue résidence, et toutes les autres mortifications qu*il faudroil essuyer chez vos juges et ailleurs, m'obligent à vous supplier de ne vous point engager sans une grande nécessité. Je ne puis vous dire tout ce que je pense là dessus; et aussi ne le dois-je pas faire, parce que je ne sais pas jusqu'où va celle nécessité, qui pourroit être assez considérable pour justilier votre conduite devant Dieu et devant le monde. Je ne doute pas que vous Fexaminiez bien avant que de rien entreprendre, pour ne pas faire tort à la dévotion.
La raison pour laquelle nous avons changé de curé n*est pas facile à deviner; car chacun de ceux qui ont eu part à ce changement a eu la sienne, et ceux même qui y ont été présens, mais qui n'y ont nulle part en ont inventé selon leurs passions ou leurs caprices. Les uns on! dit que M. de la Barmondière se retiroit pour se faire chartreux. Les autres qu*il se retiroit à Lyon, où il avoit fait bâtir un magnifique séminaire aux dépens de la paroisse. D'autres, qu'il quittoit parce qu'il avoit été cause de la taxe qui avoit animé les Religieux et tout le monde contre lui (i). Cependant je puis vous dire qu'il n'a jamais été d'avis de la taxe, et qu'il est 1res vrai qu'il n'a rien contribué, ni à celle que l'on a faite sur le faubourg on général, ni ù celle de l'abbaye Saint-Germain en particulier, dont la mense est taxée à quatre-vingt-huit mille et tant de livres, et dont les religieux doivent porter le tiers, el
(1) Sur cette taxe et les discussions auxquelles eUe donna lieu» voir Histoire fie l'éfflisc Saint-Sulpice, par (h. Haniel, cliap. XVIII, !!| :•,
COnnRSPONDANCR AVEC L*ÉVêgUE DE LIMOi.KS 'l07
la mensc abbatiale les deux autres tiers. Quelques-uns aussi ont cru que le factum des religieux en étoil la cause, et que le perquiratur (1) et les résignations qui y paroissent avoient fait craindre un dévolut. Mais M. do la Barmondière a été si éloigné d'avoir cette crainte, que ni M. TOfficial que vous savez ôlre très habile, ni M. Talon avocat général, ni M. le Procureur-général, auxquels il en avoit parlé, n*y ont vu nul fondement. Ce qui in*a extrêmement édifié en lui est que, voyant les calomnies, les jugemens téméraires et les emportemens de plusieurs de ses paroissiens prévenus au sujet de celte taxe, et le grand nombre do péchés que Ton commettoit à son occasion, il a cru qu'il ne pouvoit rien faire do plus agréable à Dieu et de plus utile pour son Église, que de suivre le conseil qu'on lui donnoit, de quitter la cure pour faire cesser le péché : ut obstrualur os loqueniium iniqtta (Ps. LXIÎ, 12). C'est cette vue qui le tient dans une paix profonde et une joie sensible, qui n'est pas ordinaire h ceux qui quittent de pareils postes. Je dois vous dire que le prieur de l'Abbaye et le Général (2) i\ qui M. de la Barmondière a parlé de leur factum, ont désavoué y avoir eu aucune part. C'est ce qu'ils auront peine à persuader à ceux qui ne jugeront paj charilahlement de leur ronduile. Tout à vous. — L. Tronson.
LETTRE XLIV
A Issy, ce 14 mai 1689.
Ce n'est pas une petite affaire que la commission que le Uoi vous a donnée d*assister au chapitre provincial des Au-
(1) Terme emprunté à la Daterie de Home, où Ton appelait de ce nom Tordre ou la commission donnée par le Dataire de i*echercher si, en tel temps, telle ou telle date a été retenue dans les registres de la Daterie. V. Durand de Maillane, Dictionnaire de Droit canonique» v Perquiratur.
(2) Le prieur de l'Abbaye était D. Claude Bretagriie depuis 1684, et le Général était D. Claude Boistard, élu au cliapitre de 1687. V. Ant. de Lantenay, Les Prieurs cf austraux de Sainte-Croix de Bordeaux ; Bordeaux, 1884, in-8«, p. 71-74. Vanel, X^crofogr dos retigiov.r de la
46S I.IVKB ONZlkUE
guslins. Je m'imagine que vous y verrez de bonnes liisloires. I/ouverlurc que vous en avez faite me fait espérer que Dieu vous y donnera bénédiction. On m*a mandé le sujet du pre* mier discours que vous y avez fait, et il ne se peut rien, à mon avis, de plus juste. Si Ton n*en profite pas autant que vous le désireriez, vous en remporterez toujours le fruit devant Dieu qui récompensera vos travaux : si ad illoa non perveneril, pax ad te revertetur (Math. X, 13). C*est la grande consolation de ceux qui travaillent dans son Église. Rien n>st perdu de ce que Ton fait pour son amour et pour sa gloire. Après avoir lu avec application la première partie de votre Pastoral (1) que vous avez eu la bonté de m*envoycr, je ne puis vous en dire autre chose sinon que vous ne sauriez donner rien de plus utile à votre clergé, et que les devoirs des ecclésiastiques y sont si solidement et si nettement expliqués, qu*ils ne trouveront aucun livre où ils puissent apprendre aussi bien, aussi a fond et en aussi peu de temps toutes leurs obligations. Ceux même qui auront à parler sur des matières ecclésiastiques, soit dans des entretiens, ou dans des conférences, y trouveront de quoi le faire utilement et sans beaucoup de peine; et si Ton veut faire oraison sur ces mômes matières, on aura, sans chercher ailleurs, des sujets très utiles pour s'y occuper avec beaucoup \le fruit.
Gongrégation de Sainf-Maur décèdes à Sut nt'Gm^naiu-deS'Prrs ; PaLTÏB, 1896, in-4", p. 82, 341, 345. Le factum auquel M. Tronsou fait allusion est sans doute celui-ci : Moyens d'opposition pour tWOLê f't les Refigieux de VXbbnye, les communautés et les syndics des propriétaires des maisons du faubourg Saini-Oermain , contre l'arrêt du Conseil d'État du i Janvier 1C89, ronceriiant les dettes de la fabrique de la paroisse de Saint-Su l pice ; Paris, împr. de C. Guillery (s. d.), in-folio.
(1) Le Pastoral du diocèse de Limoges, où l'on explique les obliifutions des ecclésiastiques et des Po^^^ur^; composé par Tordre de M»' Louis d'Urfé, évèque de Limoffes; Limoges, Pierre Barbou, 1690, in-12. Le second volume parut en 1694, et le troisième en 1708. Cet excellent ouvrage est l'œuvre de M. Michel Bourdon, frère de M. Jean Boui*don, supérieur du séminaire de Limoges, et vicaire général du dioef*se. Voirsanoliee dans Grandet, Les saints prêtres français du XVII sii'rlo, '2" série; Angers et Paris, 1897, in-8% p. 4<»9-4îîJ,
COUUESrUNDANCF: AVEC i/ÉVÈQL'E DE LIMOGES W)\)
J'espère que Dieu répandra sa bénédiclion sur cet ouvrage, cl qu'il n'y aura point de diocèse en France qui n'en profile. Toul vôtre mille fois plus que je puis dire. — L. Tronson.
Ce 23 Juinet 1689.
Vous aurez su la nr)orl de M. le doyen du Puy (1), el je ne doute point que vous n'ayez été bien consolé d'apprendre les saintes dispositions où Dieu Tavoit établi pour le préparer k ce redoutable et terrible passage. Il m'écrivoit peu de jours auparavant en des termes qui me faisoient connoîlre son entier abandon aux ordres de la Providence, el la paix intérieure que Notre Seigneur lui donnoit au milieu de ses douleurs (2). Je Testime heureux d'avoir si bien fini son sacrifice.
(1) Emmanuel d'Urfé mourut au séminaire de clermont le 13 Juillet 1689. A rexemple de son frèi'e révèque de Limoges qui faisait du ^^rand séminaire le lieu de son habitation, le doyen du Puy s^était également fait l'hôte du séminaire : Vir morum candore et innocentta spectabiliSj disent les auteurs de la Gallia christiana, regularem vttam in seniinario Antciensi degebat, (Gallia christiana, t. II, col. 746).
(2) La lettre était datée « De Clermont, ce 6"« Juin 1689; Recevez, Je vous prie, Monsieur et très honoré Père en Notre Seigneur, cette dépèche comme un des derniers témoignages de confiance que J'ai toujours eue en vous. Je suis attaqué d'une hydropisie appelée tympanite depuis huit Jours, qui augmente visiblement aux Jambes, et qui me tient tout le ventre tendu d'une manière très douloureuse, qui demande bien le secours de vos prières pour moi. J'ai tâché de chercher partout ici dans ces provinces quelque bon successeur à qui Je pouvois remettre mon bénéllce, mais inutilement. D'ailleurs J'ai peine à surmonter celle de n'y pas pourvoir pour les raisons que vous pouvez savoir ou présumer; de sorte que Je vous supplie très humblement de faire remplir la procuration ci-Jointe de quelque bon sujet, si vous en savez de la qualité qu'il faut. L'unique vue que J'avois eue, mais assez douteuse, étoit de remettre le bénéllce à mon frère l'abbé; mais vous verrez si expédiât. Je suis très content, et vous le proteste par avance, du choix que vous ferez, et vous aurai même une singulière obligation de le faire tel que vous voudrez; sinon que vous jugiez d'abandonner le tout à la Providence... Jamais Je ne fus plus (îontent pour les secours temporels et spirituels; po«r\'U que Dieu le
Je ne sais pas ce qu'on aura fail ici pour vos Augusliiis; mais une personne qui en peut bien savoir des nouvelles m'a (lil que, pour le fonds, on éloit satisfait de votre conduite; mais qu'on devoit vous avoir averti d*un défaut essentiel dans la forme, qui est que les lettres patentes n'avoient été vérilices au Parlement auquel elles avoieni été renvoyées, ce (jui rend nul ce qui a été fait et donne lieu à casser le chapitre. Il y a, en effet, des lettres patentes en vertu desquelles ou agit sans qu elles soient enregistrées, parce qu*on les envoie directement à la personne que le Roi commet sans autre adresse. Mais pour celles qui sonl adressées à quelque cour souveraine, il faul qu*elles y soient enregistrées avant (ju'on s en puisse servir. Celles pour la tenue du chapitre des Auguslins ayant été adressées au Parlement de Guyenne cl n'y ayant point été vérifiées, ce défaut annule toutes les procédures. Ces sortes de commissions sont toujours difficiles el embarrassantes : vos missions sans doute vous seront plus agréables. Tout vôtre et de tout le cœur. — L. Tnoxsox (il.
soit de moi, me donne patience et me fasse miséricorde. C'est un peu votre affaire ; obtenez-la moi, et me croyez Jusqu'au dernier moment tout à vous sans réserve. Je crains la durée à cause des douleur» considérables de mon mal, qui alors m*ùtent même beaucoup de ma liberté d'esprit. Voilà mon unique peine présente, que Je vous prie de représenter à feu M. Olier, Notre (vS'il m'est permis de le dire) Très Honoré Père; mais surtout à la Très Sainte Vier^ et à notre divin Sauveur souffrant, aux volontés duquel Je me consacre totalement, et y veux vivre et mourir avec sa sainte grâce par vos prières. Amen. — Em. d'Urfé, Doyen. Je reçois, s'il vous plaît, de cœur et en esprit votre bénédiction, que je vous demande très humblement ».
(1) L'évêquede Limoges ne mourut qu'en 1695; mais les lettres que M. Tronson lui écrivit durant les cinq ilemières années de son épiscopat ne nous sont pas parvenues; cette partie de la correspondance de M. Tronson avec le séminaire de Limoges, au milieu de laquelle ces lettres, comme les précédentes, étaient mêlées, étant depuis long* lemps i>erdue, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, tume I", pag. 113.
FIN !>r LIvnK ONZtKME ET DT SECONU VOLUME