A MONSIEUR BRU VAS
Du 20 août 1695.
J*ai bien de la joie d'apprendre que Ton se soit enfin résolu de mettre un séminariste hors de la maison. Le renvoi d'un séminariste mauvais et scandaleux me donne plus de joie que la réception de plusieurs; quand, une fois, on peut prendre cette voie, de renvoyer ceux qui causent du scandale ou qui sont nuisibles à la maison, on la voit bientôt toute réformée; mais il ne faut pas croire que de simples passages de TÉcriture suflisenl pour cela, à moins que Dieu ne touche les cœurs. II seroit k souhaiter qu'au passage de Notre Seigneur qu'on vous a cité, on y voulût joindre quelques-unes des réflexions qu'y font les saints. Plerumque nimia resolutione leniiaiis ultra quant necesae est vigor districtionis emollitur, dit S. Grégoire (i). Non est ista charitaH seà languor : ferveat charitas ad covrigendum, dit S. Augustin (2). Et un grand pape s'écrie à ce sujet : Quœ est ista inimica benlgnltas palpare criminaf 0 pietas! ô misericordia! uni parcere et omnes per exemplum malum in discrimen adducere (3) : ce qu'un autre pape appelle pestifera pattentia (4).
Il est très fâcheux qu'on ne veille pas sur vos besoins. Si on ne tient une autre conduite, on découragera bientôt les
U) Gregor. May:. Liù. Regulx pu6toralis, part. III, cap. XVI, Admonit. 17; Patrol. lat. t. LXXVII, col. 75.
(2) August. In Epistolam Joannis ad Parthos, Tractât, VII, n. 11 : Opcr. ah Bcnedict. t. III, pag. 87G.
(3) Epist, per universas provincias, faussement attribuée par le P. Labbe au pape Hormisdas; Patrol. lat. t. LXIII, col. 527.
M) Léo Magn. Epist, l.XXVl.
hi% LIVRE SIXIKME
sujets; il n'y a rien, dans un séminaire, à quoi on doive pourvoir avec plus d'application, d'exaclilude et de soin, qu'à faire en sorte que rien ne leur manque, et rien ne me fait tant de peine, que de savoir que de bons ouvriers souffrent.
Pour le voyage de votre pays, où Ton vous presse d'aller ces vacances, si peu qu'il puisse contribuer à votre santé, vous n'y devez pas faire difficulté. Je m'imagine que le repos, le changement d'air et un peu d'exercice que vous procureroit ce voyage, ne vous seroit pas inutile. Je suis entièrement à vous. — L. Tronson.
LETTRE LXXXIX
A MONSIEUR TANGARN
Ce 30 mai 16%.
Je ne doute pas que vous n'ayez été bien touché de la mort de M. Maillard (1). C'est une perte qui nous est commune avec vous, et dont la douleur nous est d'autant plus sensible, que nous espérions le voir ici, au premier jour (2). Mais puisque Dieu ne nous a privés de cette consolation que pour lui donner plus tôt la récompense due à ses travaux, il faut nous soumettre avec amour aux ordres de sa Providence toujours adorable; le remercier particulièrement de toutes les grâces qu'il lui a faites, et lui demander l'accomplissement et la consommation de ses desseins, et sur lui et sur nous. Cette mort nous obligera d'avancer, s'il se peut, notre assemblée; car voilà quatre personnes qui nous manquent (3), et un cinquième qui n'est pas tout à fait hors de danger. Mandez-moi en particulier l'étal où est votre séminaire, et le temps que vous pourriez partir.
Monseigneur votre Archevêque a agréé M. Rigoley pour supérieur de son séminaire à la place de M. Maillard. Nous
(1) .\rrivée le 23 de ce même mois de mai.
(2) Pour prendre part à l'assemblée des Assistants de la Compagmie.
(3) MM. Baiiyn, Hardon, de la Barmondière et Maillard.
COURESPOiNDANGË AVEC LE SÉMINAIRE DE LYON 525
aurons pour cela bien des mesures k prendre, dont nous vous entretiendrons de vive voix quand vous serez ici. Je suis tout à vous. — L. Tronson.
LETTRE xc
Ce 11 septembre 1696.
J'ai bien de la joie de votre heureuse arrivée à Lyon, où je suppose que vous êtes arrivé en bonne santé, puisque vous avez déjà fait vos principales visites et que vous travaillez à un sujet d'oraison. Ce qui augmente ma joie est que vous ayez trouvé la maison en bon ordre par les soins de M. Bourlier. Car cela me fait espérer qu'il veillera sur les besoins du séminaire, qu'il s'y appliquera avec zèle, et qu'il vous y sera d'an grand secours.
Tous ceux qui nous ont écrit de Lyon témoignent une si grande joie de vous avoir, que je ne doute point que la confiance ne réponde à leur estime, et que Notre Seigneur ne se serve de vous pour perfectionner son œuvre. Je suis en lui tout vôtre. — L. Tronson.
LETTRE xci
Ce 5 mai 1697.
J'ai toujours cru que l'on seroit bien content de vous à Lyon, et ce que vous me mandez me le confirme. C'est une bonne marque que ceux qui sont venus pour le sous-diaconat au séminaire ne veulent pas en sortir après les six mois; que tous achèveront l'année, et qu'une partie reviendra prendre le reste des Traités l'année prochaine. Ce que l'on dit dans la ville, qu'il y a un bon supérieur, et ce qu'en disent MM. les Curés marque assez l'estime qu'ils en font. Il
oiG LIVRE SIXIÈME
y a lieu d*espérer que cela servira à la gloire de Dieu et au bien de son œuvre.
Pour la relraile des personnes de qualilé qui sont sous la conduite de M. Bourlier el qui travaillenl si utilement au service de Notre Seigneur, vous ne devez faire aucune difficulté de raccorder, puisque vous avez des chambres à leur donner, et que cela ne détournera point les exercices du séminaire.
C*est un inconvénient que le supérieur ne puisse pas voir tout ce qui se fait dans les coins les plus reculés el les plus obscurs du réfectoire. Si vous remarquiez que vos séminaristes se prévalent de cette obscurité pour se donner plus de liberté et pour ne pas observer un silence si rigoureux et une si exacte modestie, je crois qu*il seroit très bon qu*un directeur s*y mit pour contenir par sa présence chacun dans son devoir. Il vaut mieux prendre cet expédient pour leur l'aire garder le silence, que de leur laisser la liberté de faire des choses qu'on auroit peine à découvrir. Je ne sais pas ce que j*ai mandé autrefois sur cet article; mais si j*ai répondu autre chose que ce que je vous marque ici, il faut ou qu'il n*y eût pas tant de monde dans le séminaire, ou que Finconvénient que vous craignez ne fût pas à craindre, ou qu'on eût mandé quelque raison qui ne me paroit pas présentement. Je suis toujours très cordialement ii vous. — L. Tronson.
LETTRE xcii
Ce 13 février 1698.
J'ai eu une véritable joie en voyant dans la lettre que vous m'avez écrite la confiance que vous me témoignez. Car, quoique je sois touché sensiblement de votre mal, je le tiens déjà à demi guéri par la découverte que vous m*en faites. J*espère que Dieu bénira la fidélité que vous avez eue au mouvement de sa grâce qui vous a porté à me le faire connoîlre. Outre que je puis vous assurer que votre mal n>sl
COitBESPONDANCE AVEC LE SEMIKAIRE DE LYON niH
point si grand, que le scrupule el le démon vous le représentent : et si vous voulez renoncer pour quelque temps à vos vues et à votre propre jugement pour entrer dans une conduite d'une obéissance aveugle, vous verrez bientôt combien votre imagination vous trompe. Je vous dis ceci parce (|uMI faut absolument vous résoudre à obéir, el à vous soumettre à ce qu'on vous dit : sans cela, votre imagination échauffée et occupée de sa peine vous fournira toujours de nouvelles objections contre ce que Ton pourroit vous répondre pour vous mettre en paix. Il faut que vous fassiez comme un bon Docteur que nous avons eu ici, qui étoit sous la conduite de M. de Poussé, et qui étoit extrêmement tourmenté de ces sortes de peines. Il lui disoit quelquefois : a Au nom de Dieu, Monsieur, ne me donnez point de raison quand vous me répondez; car, pour une que vous me dites, ma peine m*en fournit plusieurs pour répondre à la vôtre. Mais contentez-vous de me dire : Faites ceci, ou : faites cela. Car alors, comme je sais qu'il y a sûreté à obéir, je n'ai rien à dire contre l'obéissance ». C'est pour vous réduire à ce point, que je me contente de vous assurer, i" que c'est un pur scrupule que la pensée ou le doute que vous avez eu, d'avoir manqué d'intention d'absoudre plusieurs de ceux que vous avez confessés; — S*» que vous ne devez point leur reparler de leurs confessions, ni leur en demander la permission, ni leur redonner l'absolution, quand môme vous auriez occasion de le faire très facilement; — 3* que ces personnes ne seront point assurément damnées par votre faute; — 4' que vous auriez très bien fait de ne pas leur redonner les absolutions que vous avez réitérées; — 5' que, pour avoir dit Spiritu Sancti, au lieu de Spiritus Sancli, vous ne devez point vous en embarrasser pour le passé, ni vous imaginer que ce défaut ait rendu vos absolutions nulles. Si vous voulez me croire, au lieu de raisonner suc ces peines, vous ne les regarderez que comme de pures tentations, et vous n'y chercherez point d'autre remède, que dans la soumission à ce qu'on vous a dit, et dans Tobéissance qui seule peut vous guérir et vous redonner la paix. Je prie Notre Seigneur de vous la donner
entière, et de vous faire connoilre les ruses de Tenneini qui, par les agitations qu'il vous donne, vous veut décourager et vous rendre, s'il pouvoit, inutile dans l'Église. Je suis en Jésus tout vôtre. — L. Tronson.
LETTRE xcill
Ce 15 mars 1698.
Le R. P. La Motte, supérieur des Barnabites de cette ville, s'en va à Milan pour assister à un chapitre de leur ordre. Son chemin est de passer par Lyon où ils n'ont point de maison, et il nous veut bien faire la grâce de loger dans votre séminaire et y passer les fêtes de Pâques. Je crois qu'il ne vous en faut pas dire davantage pour vous obliger à le bien recevoir et à lui faire tout l'accueil qui est du à une personne de son mérite. C'est un excellent religieux et un grand prédicateur, dont toute la communauté ne peut être que fort édifié; car, assurément, il ne manquera pas de vous donner à tous quelque bon exemple de vertu, et il y ajoutera bien quelques petits discours de piété qui pourront être utiles à plusieurs (1). L'occasion d'ailleurs est bien favorable pour témoigner à tout rOrdre en sa personne l'estime que nous en faisons, et que nous n'avons pas perdu le souvenir des bontés qu'ils onl eue en pareille rencontre pour M. de Bretonvilliers, et où vous-même qui étiez de sa compagnie avez eu bonne part. Nous nous attendons que vous nous donnerez des nouvelles de son arrivée et de son séjour à Lyon. Je suis toujours très cordialement tout à vous. — L. Tronson.
(1) Voir plus haut page 447.
CORnESPONDANCB AVEC LE SÉMINAinE DE LYON 529
LETTRE xciv
A MONSIBUn LCFÊVRE (1)
Ce 4 avril 16Ô8.
Je me suis aperçu que je if avois pas encore répondu à voire letflre du mois dernier. II est juste que je le fasse présentement pour vous donner quelque soulagement à vos peines, et pour vous faire connoitre combien elles sont peu fondées.
Vous craignez, dites-vous, d'être dans un état de tiédeur, ou d y tomber insensiblement, parce que vous ne voyez plus dans les vertus les mêmes charmes, et ne sentez plus pour leur pratique les mêmes attraits. — J*approuverois fort cette crainte si elle n*avoit point d*autre effet en vous que de vous rendre attentif et vigilant à la pratique des vertus, et à ne rien omettre de celles qu on vous conseille et que Tobéissance vous marque. Mais je ne puis approuver cette crainte quand elle cause dans Tàme du chagrin, du trouble et de Tinquiétude. Que savez-vous, si les charmes que vous ne sentez plus dans les vertus n*est point Teffet d'une conduite de Dieu sur vous, qui veut vous les faire pratiquer d'une manière plus pure, en vous ôtant le goût sensible, le plaisir et les charmes que vous y sentiez autrefois? Peutêtre veut-il éprouver par là votre fidélité, en vous les faisant pratiquer avec plus de peine et de répugnance. Peut-être aussi que ce ne sont que des tentations du démon qui veut par là vous dégoûter des emplois de votre vocation, et vous rendre, à la fin, inutile à TÉglise. Ce n'est point à vous à porter sur cela aucun jugement, ni à raisonner là dessus. C'est à votre directeur, au jugement duquel vous devez vous sou-
(l) Nicolas Lefèvrc, né à Saint-Amand, au diocèse de Bourges, entré au séminaire de Saint-Sulpice le 9 Juin 1695, était arrivé au séminaire de Lyon le 3 septembre 16%. 11 alla ensuite à Tulle en novembre 1700, â Anfîrers en 1704, à Orléans en 1707, à Clermont en 1713, à Bourges en 1716. Il mourut dans le séminaire de Bourjres le 16 janvier 17x^2, iï^ré de 57 ans.
*iiU) LlVnE SIXIÈME
incttre, à qui il appartient de voir ce qui en est. Mais quoiqu'il en soit, pourvu que vous continuiez d'être fidèle à vos exercices, et que vous conserviez ce désir que Dieu vous a donné d*étre à lui par dessus tout, vous ne laisserez pas de vous avancer et de lui plaire, quoique vous n*ayezni goût, ni attrait, ni consolation en ce que vous faites. Ce sont des privations qui, portées en patience et avec fidélité, peuvent d'autant plus contribuer à la perfection, qu'elles font connoître qu'une àme cherche plus Dieu que sa propre satisfaction en ce qu'elle fait.
Ne croyez point surtout que ces privations viennent de vous être relâché sur l'exactitude et le désir des mortifications. Car, quoiqu'il soit vrai, comme vous me le dites, que la souveraine Majesté de Dieu demande qu'on ne néglige rien, pour petit qu*il soit, et que tous les Saints ayent été de grands amateurs de mortification, il est vrai pourtant qu'ils ont encore plus estimé l'obéissance, et qu'ils l'ont recommandée par dessus tout, comme étant la voie étroite de l'Évangile. Ainsi, ne craignez point d'entrer dans la voie large en suivant les sentimens de M. Rigoley; et souvenez-vous bien, pour vous mettre en paix, de ce que disent les Saints, que l'obéissance est tmmediata apud Deum excusatio (1). Je ne puis donc vous donner pour cela de meilleure conclusion, que de craindre le découragement plus que tous les autres sujets qui vous font peine; car je suis persuadé que, pourvu que vous ne vous découragiez point et que vous demeuriez en paix, tout ira bien.
Si vous ne profitez pas dans vos études autant que vous voudriez, vous en saurez toujours assez pour travailler utilement dans un séminaire, pourvu que vous y conserviez la paix; Dieu vous y appelle. Dieu vous donne assez de talent pour y rendre beaucoup de service. C'est une tentation toute pure, de penser à d'autres états : Unusquisque in ea vocatione in qua vocatus est in ea permaneai (l Cor. VII, 20).
Quelque désir que vous ayez d'être à Notre Seigneur, ne
(1) Joann. Climao. Scafa Parailisf, Orad. IV, De Obedientia.
VOUS faites point d^effort pour en conserver la pensée et Funion actuelle, dont il semble que vous voudriez faire votre capital. Contentez-vous de le bien conserver dans votre cœur et de suivre doucement, et sans vous gêner, l'attrait qu'il vous donne de temps en temps de retourner à lui.
Il est vrai qu'il y a beaucoup à gémir et k craindre pour plusieurs personnes qui s'engagent dans les saints Ordres sans y être suffisamment préparés; mais ce que vous pouvez faire sur cela, de votre part, pour ceux qui s'adressent à vous et que vous conduisez, c'est de leur défendre de s'y présenter s'ils ont des indispositions formelles; et s'ils n'en ont point, et qu'on ait sujet de douter de leur vocation, de leur témoigner que, comme vous ne voulez pas vous rendre responsable de leur ordination, vous ne pouvez pas leur conseiller positivement de prendre les Ordres, et que c'est à eux à bien penser à ce qu'ils auront à faire.
Pour la confession, suivez bonnement les règles qu'on vous adonnées; et quoiqu'il vous vienne des doutes et des scrupules dans le temps que vous les appliquez, soyez fidèle à prendre un moment pour vous élever à Dieu et lui demander lumière; et faites ensuite simplement ce que vous croyez devoir faire en conscience, sans écouter les peines qui vous reviendroient, et demeurez en paix. C'est la grâce que je vous souhaite de tout cœur. — L. Tronson.
LETTRE xcv
A MONSIEUR Rir.OLEY
Ce 30 juin 1Ô98.
Pour maintenir l'union entre des personnes qui travaillent dans une même communauté, il est de l'ordre que le supérieur propose dans les assemblées les affaires ordinaires qui surviennent. Mais quand on dit, les affaires, on n'entend pas cent minuties qui ne méritent pas d'y être proposées, et que le supérieur seul peut déterminer. Dans celles même qu'il propose, quand il voit quelque inconvénient à faire ce
r>32 LIVRE SIXIÈME
que la pluralité des voix a déterminé, il peut en suspendre Texécution, écrire ses raisons à Paris^ en attendre la réso lution, et la proposer à rassemblée, afin que personne n*ait peine contre lui.
Pour les plaintes des dévotes et des religieuses qui ne trouvent plus dans le séminaire ce qu'elles y trouvaient autrefois, il faut leur laisser la satisfaction de murmurer et se plaindre, ne pouvant pas leur donner d'autre satisfaction.
Je ne m'étonne pas que la lettre de Monseigneur de Paris vous ait effrayé (1). Vous le serez encore bien davantage quand vous aurez vu la Relation du Quiétisnie contre M?** de Cambrai, faite par Monseigneur l'évéque de Meaux. H explique toute la procédure que Ton a faite dans cette affaire, et il y a nombre de faits capables d'accabler M. de Cambrai, et dont je pense qu'il aura bien de la peine k se relever; car ils sont appuyés sur plusieurs de ses lettres qui y sont rapportées et dont on conserve l'original écrit de sa main. Il y a apparence qu'il (aie) sera bientôt imprimé à Lyon, et que vous ne serez pas long temps sans l'avoir. On n'a encore rien fait de si fort contre sa conduite. Je suis tout à vous. — L. Tronson.
LETTRE xcvi
A MONSIEUR DOURLIER
Ce 3 août 1698.
Ce que vous me mandez de vot4'e état présent et passé me touche très vivement. Vous me paroissez digne de compassion, et il faudroit avoir un cœur de pierre pour n'y être pas sensible. Vous pouvez bien dire avec le prophète : Tribulatio et angusiia invenerunt me (Ps. CXVlil, 143). Je souhaite seulement que vous y ajoutiez comme lui : /n te, Domine, speravi,
(1) Réponse de Mv l* Archevêque de Paris aux quatre lettres de Afsr l'Archevrque de Cambrai, in-S». « Le prélat, dit Ledieu, y est poussé sur les faits avec encore moins de ménagements que dans la Relation de Bossuet ». Voir Œuvres de Fénelon, édition de Versailles, 1820, t. IV, p. XXXV, XXXVI ; t. V, p. 3H3, 443.
non confundar in œiernum (Ps LXX, 1). Et il me semble que vous le pouvez dire avec une humble et parfaite confiance; car, après tout, ayant bien considéré la nature de vos peines, c est-à-dire leur commencement et leur continuation, leur cause et leurs effets, je ne les puis regarder que comme une conduite particulière de Dieu sur vous, qui veut vous sanctifier par les tentations, par les épreuves, par les souffrances et par les humiliations; en un mot, par le chemin royal de la croix. Et voici sur quoi je me fonde. Par votre propre aveu, vous n*avez jamais douté de votre vocation à l'état ecclésiastique; votre attachement au séminaire ne vous a fait nulle peine; vous vous y êtes acquitté fidèlement de vos emplois; vous y avez travaillé utilement jusqu*à présent : peut-on douter avec raison, dans toutes ces circonstances, que votre état et votre conduite ne soit appuyé sur la grâce et ne soit Tœuvre du Saint-Esprit? Ainsi, je ne vois pas sur quel fondement vous pouvez dire que Dieu s*est retiré de vous, aussi bien que sa grâce; ce qui fait le grand sujet de vos peines.
Il vous paroit, dites-vous, que vous ne réussissez en rien. — Mais ne sais-je pas le contraire? Et combien de fois m*a-fon dit que vous faisiez un bien considérable, et au dedans et au dehors de la maison? Ainsi, quelque pensée qu'il vous vienne sur le succès de votre travail, qu'il vous suffise, pour le continuer en paix, de savoir que vous y avez fait la volonté de Dieu.
Quant à cette privation de douceur et de consolation que vous portez depuis si long temps, combien y a-t-il de saints ouvriers qui ont été traités de la sorte? El ne savez-vous pas que la croix est le partage le plus ordinaire des élus ? Sîcut aurum in fornace probavit electos Dominus (Sap. lll, 6). Dieu est le Maître, mais un maître plein de bonté. 11 faut donc le laisser faire, étant bien persuadé qu'il use de son droit, et qu'il ne fera rien qui ne nous soit avantageux. Soumettonsnous amoureusement à tout ce qu'il permettra nous arriver, et recevons-le comme venant de la très aimable main de notre bon Père. C'est dans ces dispositions qu'il faut entrer, quoiqu'il en coûte. Quelque incurables que vos peines vous pa-
03l LIVIIE SIXIÈME
roisscnt, j'espcro néanmoins que vous y pourrez trouver quelque remède, si vous recourez k la Très Sainle-Vierge, qui est appelée par les saints insanabilium vulnerum medicina. Elle vous y obtiendra au moins quelque soulagement, et la grâce d*en faire un saint usage pour sa gloire. C*est ce que je lui demanderai de tout mon cœur avec vous; car je serois bien aise de vous voir travailler en paix, et je suis entièrement à vous. — L. Tronson.
LETTRE xcvii
Ce 28 août 1699.
M. Precelles est trop de nos bons amis pour le laisser partir sans lui donner un mot de recommandation auprès de vous. Je crois que vous savez que c'est un docteur de la maison de Sorbonne, et des plus habiles, des mieux intentionnés et des plus consultés. Il va, avec M. Dalo, aussi docteur de Sorbonne, k la Grande-Chartreuse. II m'a dit qu'il ne manquera pas de vous voir en passant, et je crois que vous ne manquerez pas de lui faire un bon accueil, comme k une personne que nous estimons et k qui nous avons même beaucoup d'obligation. Je suis entièrement k vous. — li. Tronson.
LETTRE xcviii
Ce 22 décem])re 1699.
Je vois par votre lellre du 10" de ce mois Toccupalion que vous donnez k vos séminaristes aux heures perdues. Je ne puis encore vous rien dire Ik dessus. Car, comme ces matières de prédication que vous leur diclez est une chose qui n'a point encore été en usagc*dans les séminaires de Sainl- Sulpice, il faut que l'expérience fasse connoitre le fruit que Ton en doit attendre, avant que d'en bien juger. Si la chose
CORRESPONDANCE AVEC LK SEMINAIRE DE LYON o3o
n*éloit poinl commencée, nous examinerions ici s'il seroit à propos ({^introduire cette nouveauté, et nous vous en manderions notre sentiment; mais puisqu*elle est introduite, vous pouvez la continuer toute cette année; sauf à examiner, la prochaine, par le succès qu'on pourra remarquer, celle-ci, s'il sera à propos de la continuer encore Tannée suivante. Tout à vous. — L. Tronson.
LETTRE xcix
A MONSIEUR RIGOLKY
Ce 15 janvier 170o.
.le ne vois pas qu'on ait sujet de trouver k redire au re- Irancbemenl que vous aviez fait du gâteau des Rois. On n'a pas eu raison de vouloir rétablir celle coutume, surtout sans vous en rien dire, laquelle vous aviez abolie depuis trois ans.
Quant au peu de monde que vous avez au séminaire, il n'y a nulle apparence que cela vienne de la qualité des pensions, puisque Saint-Joseph, où elles sont plus forles, ne laisse pas d'être rempli. Je crois bien que la régularité et l'exactitude qui est plus grande à Saint-Irénée, en écarte plusieurs; mais ce seroit bien afToiblir le séminaire que de se relâcher là dessus. J'ai appris de quelque personne de dehors du séminaire, que vous donnez d'un vin mixlionné à vos séminaristes, dont on se plaint beaucoup. Je ne sais pas ce que c'est ({ue cette mixtion, car on ne me Ta pas assez expliquée; mais quoiqu'il en soit, je crois qu'il est bon que vous sachiez ce qu'on en dit. On m'a rapporté aussi que l'on s'étoit raillé dans la ville de quelques extraits de sermon que vous faites dicter. Je crains fort que cela n'ait pas une grande approbation, surtout pour ceux qui aimeroient mieux qu'à la place des sermons on fît quelque conférence de l'Écriture-Sainle.
Jamais les Jansénistes n'ont été plus hardis qu'à présent. 11 est très fâcheux qu'on enseigne à Lyon, à Saint-Joseph, colle doctrine, et qu'elle s(» répande dans la ville. Mais le remède
en est dirPicile, car on n*y peut rien faire d*utiie qui ne vienne de Monseigneur votre Archevêque. Le P. de La Chaise lui en a parlé. Le Prélat en a écrit à M. le Doyen (1), afin qu*il parlât à ces Messieurs pour en arrêter le cours; mais on doule que cette démarche soit assez forte pour les obliger à changer de sentiment et de conduite. G*est à Messieurs ses officiers à lui faire connoitre combien sont dangereux les écrits que Ton donne, et les leçons que Ton fait aux jeunes gens de son diocèse. Après cela, je ne vois point d'autre chose à faire que de prier Dieu qu'il éclaire ceux qui y peuvent mettre ordre, et leur en faire connoitre Timportance.
Je suisy Monsieur et très cher en Notre Seigneur, entièrement à vous. — L. Tronson.
(1) Roger-Joseph Damas de MariUat du Rousset, qui était aussi vicaire général de Claude de Saint-Georges, archevêque de Lyon, avait été élu doyen le 25 avril 167G, et mourut le 21 mara 1713.