liOuis-Âugustin de Montblanc, arclievtque de l'ours
peut légèrement le mettre en d'autres mains. Et puis enfin Dieu sait ce qui nous est bon.
Vous êtes aimable d'avoir songé à mon ami R***. Le pauvre garçon a grand besoin de se marier prochainement, parce que l'établissement qu'il va prendre est à payer et qu'il aurait besoin pour cela d'un peu d'argent. Il pourrait sans doute à la rigueur s'en passer, et, si on lui donnait une bonne femme, il la prendrait bien sans dot; mais il a une famille, des amis, qui jetteraient les hauts cris. Je connais ce supplice. Une fois, j'ai voulu épouser une honnête personne : elle n'avait rien, moi rien, et parents et amis et confesseur me forcèrent à tout rompre, en s' unissant à un peu de sagesse qui me le conseillait aussi. J'ai étouffé mes regrets. Ma vocation veut que, ne pouvant être libre comme le riche, je sois libre comme le soldat. Un peu de santé, une plume, de l'encre, et me voilà hors d'affaire. R*** n'est point dans cette position. Un établissement comme le sien veut une femme et quelques capitaux. La jeune personne doiit vous m'avez écrit, lui conviendrait parfaitement, puisqu'elle est pleine de foi et sans doute aussi de simplicité. Mais, si elle n'a que des espérances, elle conviendrait moins à l'horlogerie, et pas du tout aux parents. Recevez pourtant les actions de grâces de R*** et les miennes. II est venu me voir hier, et le charme aimable de son esprit nous a retenus à causer jusqu'à minuit. 11 se dépite d'une manière amusante contre la fortune, qui l'empêche de donner carrière à ses plans, à son imagination. Ce n'est encore qu'un pauvre ouvrier, mais il a plus d'avenir que tous les
\k2 CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT.
jeunes gens de ma connaissance; il fera faire des progrès aux sciences et sera de l'Académie avant moi, même dans le cas où il me prendrait envie d'en être. Adieu, très cher ami. Priez pour moi. Je vous aime de tout mon cœur.
A M. L'ABBÉ MORISSEAU.
23 février 1842.
Mon cher ami, voilà bien longtemps que je n'ai eu de vos nouvelles. Cependant, d'après votre dernière lettre, vous n'étiez pas bien portant. Ecrivez-moi, faites-moi savoir où en est votre santé. La mienne a un peu cessé d'être florissante. Je me suis beaucoup fatigué. J'ai été obligé de me mettre aux sangsues, aux tisanes, et le médecin m'a enfin reconnu un engorgement du foie, non pas dangereux, mais qui pourrait le devenir, ce qui m'oblige à des précautions très difficiles pour moi. Entre autres choses, je suis condamné à ne ])as écrire de quelque temps, ou du moins à n'écrire rien qui me fatigue et m'échauffe. Je vais donc me renfermer dans mes travaux d'employé, lire de vieux livres, et ne pas jeter les yeux sur un journal : car, ne pouvant faire d'articles, je mourrais d'iuie colère rentrée ; et, pour un chrétien, ce n'est pas là une fin convenable. Mon espérance actuellement est que mon médecin m'ordonnera de voyager. Avec quel plaisir, cher ami, je prendrais mon vol vers
Tours ! J'aurais un plaisir infini à voir comment vous êtes chez vous, et je prierais de bon cœur à voire messe.
Je ne sais si je vous ai répondu au sujet des abonnements de la Revue. Ce sera très bien de les payer à un libraire, qui les fera parvenir chez Debécourt. Je pense que vous recevez exactement vos numéros. Je veux que vous m'envoyiez quelques courts articles, et que vous soyez membre correspondant de notre pauvre petite confrérie.
Nous sommes dans de grandes affaires à tUnivers. Il est probable que j'y vais cesser ma collaboration, toute gratuite jusqu'à présent, mais fort active. Ma retraite ne tient pas du tout à ce que je voudrais être payé; je ne demande rien de semblable, puisque je peux pour le moment, grâce à Dieu, m'en passer. Ma retraite tient à des considérations politiques. On veut faire de VUn'wers un journal absolument ministériel, et je ne l'entends pas du tout. Cela me semblerait un métier de .ludas. Ne dites rien encore de cette affaire, que je vous expliquerai plus au long, et qui n'éclatera que trop tôt, je le crains bien, et avec trop d'évidence, à moins que les propriétaires n'aient la bonne pensée de se vendre à F Union, auquel cas je me retirerais encore, mais plus satisfait \ Adieu. Priez pour le pauvre journaliste, que voilà de toutes façons sous la remise pour un bout de temps. Votre dévoué.
i. VUiihers se tira de cette crise. Le journal ITnion que mon frère nomme ici, était V Union catlioliquc.
A M. EUGKNE VEUILLOT.
Paris, le février 1842.
Cher petit frère, j'ai vu le bon abbé Fourré, qui m'a paru très aimable et ne m'a pas dit grand mal de toi. Nos sœurs sont ici. On les a fait venir pour voir une prise d'habit. Annette est toujours mal portante, elle a beaucoup maigri. Élise atteint les proportions maternelles. On ne peut rien voir de plus gros, de plus riant, de plus frais, de plus noir et de plus charmant quelquefois; elle a des yeux d'ange et des épaules de maçon. Sans être d'une vertu idéale, il me paraît qu'elles ont, l'une et Tautre, de bien bonnes et de bien sérieuses qualités, et surtout une innocence céleste, avec une droiture de cœur qui leur fait tout pardonner; bref, elles ne sont pas des moins bonnes parmi les saints anges, lesquelles sont au nombre de vingt-trois dans tout le pensionnat : il n'y a donc de meilleures qu'elles que les vingt ou vingt-cinq enfants de Marie. Je les ai menées à ma mère. La situation est toujours la même : notre mère parle de vendre sa maison, mais elle ne peut s'y décider. J'hésite à la presser davantage.
Il y a bien des moments, cher frère, où je ne suis pas rassuré sur l'avenir. Je ne puis me dissimuler que ma vue baisse sensiblement, et je sens que le dernier terme de cette brillante course dont il était ques-
tion jadis, pourrait bien être une nuit soudaine. Mon palais sera celui des Quinze-Vingts ', et l'homme qui se proposait de mener les autres, finira par être sous la conduite d'un caniche. Ainsi plaît-il à Dieu ! ainsi soit-il ! Là m'attendent peut-être beaucoup de consolations que je n'ai pas trouvëesjusqu'à présent. Je n'en suis pas moins résolu à vivre jusqu'au dernier crépuscule pour les combats de Dieu. Mais je t'en prie, au nom de mes sœurs et au tien, rappelletoi bien qu'il est probable que je vous manquerai, et travaille en conséquence. Je voudrais que tu pusses te marier. Quant à moi, me voici dans de grandes inquiétudes : je ne me sens toujours pas de vocation ecclésiastique, et cette crainte de devenir aveugle m'éloigne de tout; ce n'est pas le moment de porter aux communautés des consommateurs inutiles, et, d'un autre côté, quels projets d'établissement former ? Le Père Yarin ne cesse de dire qu'il faut que je me marie, beaucoup de raisons me portent au même sentiment; mais de quoi vivra cette femme, si je perds la vue? Voilà quelles distractions me bercent quand mon travail est fini, et il n'y a guère de moyens, quand on vit seul, de se distraire d'un mal d'yeux.
Je t'afflige, pauvre frère ! cependant il faut bien que tu saches cela. Fais comme moi, remets-t'en au bon Dieu, et prépare-toi à tout recevoir avec reconnaissance. Il n'y a rien de plus chrétien, et par conséquent rien de plus sage.
Ne parle pas de tout cela à nos sœurs et à notre mère.