I. L'hospice des aveugles
Ikà COIinESPONDANGK DE LOUIS VEUILLOT
A M. EUGÈNE VEUILLOT
Paris, 6 avril 1842.
Ne t'en prends qu'au Suù tuurn, cher frère : j'y Ira vaille avec une rage sans pareille. Ne pouvant plus du tout écrire le soir^ ni par conséquent lire, à cause de mes yeux, le temps qui me reste pour griffonner me devient si cher, que je n'en puis distraire un moment. Je me lève à six heures, et je me mets tout de suite à ce cher Subtuum, qui aura deux volumes; à huit heures, ordinairement, je vais au ministère; là, j'ai dans mon tiroir un autre chapitre en train, que je continue jusqu'à dix heures; alors, il faut aller déjeuner, déjeuner solidement, par ordonnance du médecin, mon estomac ne digérant plus que les viandes rôties. Après déjeuner, il faut se promener au grand air ; aussitôt, je tombe en plein sous l'empire d'une autre passion, tout aussi violente que celle du Suh timm et bien plus dangereuse : c'est la boufjuinomanie. Tu ne peux t'imaginer avec quelle frénésie je bouquine, et dans combien d'excès cela me fait donner. J'y passe des heures, au vent, au soleil, les mains gourdes : rien n'y fait. Je reste là devant les cases, planté sur mes quilles, des bouquins dans mes poches, des bouquins sous le bras droit, des bouquins sous le bras gauche, des bouquins dans les mains, et quels bouquins ! les plus laids, les plus sordides, les plus écornés. Si je voulais m'en défaire, il faudrait
CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT. Ikl
payer des gants à 1 homme qui les enlèverait. J'en rachète que j'ai déjà vendus et revendus. Il y en a que je prends pour le nom de l'imprimeur, d'autres, pour leur format, d'autres pour leur papier, d'autres pour leur saleté. Enfin ma digestion est faite, ma bourse est vide : je rentre à la maison avec des charges de ces horreurs, que je ne sais où fourrer, et qui sont entassées à la hauteur de trois pieds au beau milieu de ma chambre. Je contemple ce spectacle avec honte, je jure de ne bouquiner plus, et je recommence le lendemain. Mais, en attendant, pour me distraire, je me remets avec emportement au Subtuum^ à moins que Mallac n'ait quelque chose à me faire faire de bien pressé. La journée se passe ainsi, la nuit vient, je ne t'ai pas écrit, et je ne puis pas t'écrire.
J'ai vu tonami Cosnier, qui m'a fait l'efFet du meilleur garçon du monde, et sa femme, qui m'a plu infiniment par son air de douceur. Cela sent les braves gens tout à fait, et je te félicite d'avoir de pareils amis. M. Cosnier m'a paru t'étre fort attaché et ne pas regretter du tout ton illustre prédécesseur*. Il m'a parlé en homme de bon sens; je te répète qu'il m'a plu, et cela doit te tranquilliser sur l'accueil qu'il a reçu de moi. Je plais ordinairement aux gens qui me plaisent, et j'ai encore cela de commun avec tout le monde.
La seconde édition de Rome et Loretle sera un chefd'œuvre, si on parvient à l'imprimera Poissy. 1" Les épreuves seront corrigées par le père nourricier des enfants de Gustave; 2° Quelques-unes ne seront pas
ï. M. Léon Cosnier était l'un des propriétaires de riuiprimerie du Journal de Hlalne-et- Loire.
liiS CORHKSPOMUNCK DE LOUIS VEUILLOT.
corrigcos du tout. Gustave, ayant trouvé ce moyen de simplifier la besogne, se contente de me faire lire une première, me fait donner le bon à tirer en me jurant qu'il vérifiera les corrections lui-même, livre la chose au père nourricier et ne s'en inquiète plus. Deux ou trois feuilles sont tirées déjà sur cette révision sommaire, et ce sera joli. 3" La première partie du volume sera imprimée en caractères usés, et la seconde en caractères neufs, ce qui mettra dans l'ouvrage une agréable diversité. 4° H avait acheté du papier magnifique, qu'il a payé fort cher; mais ce scélérat de marchand (on ne sait plus à qui se fier) l'a trompé^ oui, Monsieur ! et le papier se trouve être de deux ou trois couleurs : il y aura des pages blanches, et des pages jaunes, et des pages vert-azur. 5° Pour établir une sorte d'uniformité, le tout sera tiré fort mal. Mais que veux-tu? l'imprimerie se monte; on ne peut pas faire bien du premier coup, et, comme dit Gabourd, f essuie les plâtres. Voyant ce train, j'ai refusé le bon à tirer sur la cinquième feuille, que j'ai reçue hier après l'avoir attendue quinze jours, et j'ai dit qu'on ne l'aurait pas que je ne fusse satisfait. Ce système de rigueur pourra nous conduire à n'avoir plus qu'une feuille tous les mois, en sorte que nous atteindrons dans une douce attente l'été prochain. J'ai pourtant trouvé que c'était fort, et j'ai déclaré que je ne livrerais le premier volume du Sub tuuni^ qui est achevé, qu'après que j'aurais vu la figure de ce premier travail. Je suis las d'être imprimé si détestablement, et je finirai, malgré mon extrême répugnance, par un coup d'éclat. C'est, me dit-on, un bon calcul
d'imprimer à très bon marché les auteurs qui se vendent bien, même lorsqu'on les vend cher. Moi, je trouve que c'est une sorte de tromperie envers le public. Je veux, décidément du papier passable et une espèce de correction. Au surplus, l'imprimerie n'est plus la marotte de notre ami, qui a, l'autre jour, vendu la moitié de sa librairie : maintenant, il fait la banque.
Nous sommes en grand travail d'enfantement pour le Nouveau Correspondant , mais je ne vois pas que nous marchions beaucoup. Il nous manque quinze mille francs ; et ce qui épouvante tout le monde, c'est que Gustave doit être l'imprimeur. Avec tout son esprit et toute son habileté à traiter les affaires, le pauvre garçon en manquera de fort belles. C'est une grande vertu, mion cher enfant, que la tenue et la suite, et c'est un grand talent, lorsque l'on sait faire beaucoup de choses, de n'en vouloir faire qu'une. Je ne puis m'accoutumer aux façons d'agir de Gustave. Ne veut-il pas m'entraîner à faire de la camelotte et du style analogue à son papier et à ses impressions ? Mais je tiens bon, malgré les eldorados qu'il sait me dépeindre; et, quoique je me soucie fort peu de la gloire de l'écrivain, je ne fais point si bon marché de sa dignité. Non, je ne consentirai jamais, pour des mines d'or, à ne pas écrire le mieux, que je puis.
Ma santé n'est ni bonne ni mauvaise. Avec des précautions, je me porte bien ; mais le moindre écart de régime me vaut des malaises. Quant aux yeux, c'est autre chose : ils sont de plus en plus mauvais. Le médecin dit que cela tient à l'état du reste du corps, et
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que la machine a l)esoin d'être remontée, mais qu'elle est bonne. Ainsi soit-il. Je t'eml)rasse, mon chei* frère. Prie pour moi. iVImc Gabourd m'a raconté un feuilleton de ton journal qui est bien amusant; mais je crois qu'il gagne en passant par sa bouche, car elle a vi'aiment beaucoup d'esprit pour une femme.
Ton frère dévoué,
Louis Vfu[llot.
Paris, i4 avril 1842.
Mon cher enfant, c'est M. Paulze d'Ivoy, ancien préfet de la Vendée, que l'on portera contre M. Chambolle*. Vois donc à caresser ce M. Paulze d'Ivoy. Il est possible qu'il ne vaille pas le diable ; mais certainement il ne peut valoir aussi peu que Chambolle, et il y aurait quelque honneur pour la France à ce que le rédacteur en chef du Siècle ne la représentât plus.
Il faut que je fasse réparation à Gustave ou au père nourricier de sa géniture. Les cinq premières feuilles tirées de Rome et Lorette ne sont pas précisément laides, et je n'aurais pas précisément à me plaindre, si le reste y ressemblait. Cependant je compte sur la bigarrure des papiers et sur celle des caractères; quant aux fautes d'impression, je n'en ai guère vu
I. Il s'agissait d'une candidature à la députation en Vendée.
qu'une dizaine. C'est très beau, cela. On vend maintenant les derniers exemplaires de la première édition, dits \,H'lin. Ce vélin est tel, que Gustave lui-même a jugé convenable de le donner au prix du papier ordinaire.
Mes remontrances ont produit quelque effet. On m'a montré du papier acheté pour le Siib iuum^ qui est collé et même assez solide. Ce papier pourra durer une quinzaine d'années. Voilà donc mon immortalité accrue de cinq ans : car le papier actuel, au bout de dix ans, retourne à la poussière ; ce qui fait qu'après le plaisir d'être auteur, on a le plaisir bien plus grand de ne l'être plus.
J'achève enfin ce long Suh ^«^</7z ; quelques chapitres encore, et j'aurai fini. Jamais ouvrage ne m'aura tant coûté : non pas qu'il ait été long à faire, mais j'avais commencé par les derniers chapitres, et c'est une mauvaise méthode. Depuis un mois je ne fais qu'aller d'un endroit à l'autre, bouchant des trous, rajustant des pièces, etc., comme s'il s'agissait de réparer une marqueterie. Je ne sais trop ce que vaudra cet ouvrage : il m'a tant ennuyé, que j'en ai mauvaise opinion.
Adieu, cher frère. Cette lettre est courte ; mais je ne veux pas remettre pour la finir au mois prochain, ce qui pourrait fort bien arriver. Je t'embrasse et je t'aime en Notre-Seigneur.
Louis Veuillot.
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