‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 20 sur 132 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

A M. EUGÈNE VEUILLOT

12 juillet 184 a.

Mon bon frère, j'espère que maintenant tu vas m'écrire, d'autant plus que le succès de la bonne cause n'avant pas été fort brillant dans ton pays, voilà tes espérances changées et des destins inconnus. Je pourrais bien me trouver dans une position autre, par suite de ces ridicules élections. Il n'est pas impossible que quelque décampement n'en soit la suite. Quant aux 500 francs par mois, je comptais bien qu'ils ne dureraient pas une éternité. Dieu me les a donnés, il peut me les reprendre. Que sa volonté soit faite comme elle est bénie. Le plus plaisant est que

I. Un de nos amis, l)on musicien, qui ne pouvait vivic de ses notes et que mon frère avait fait jouinalistf. Il rédigeait un journal à Valencîennes et s'y ennuyait fort. .

je suis sous-chef sans appointements réguliers. On m'a mangé les miens pendant mon Afrique. Pour les retrouver^ il faut trouver une besogne régulière, un chef de bureau, des employés et le terrible moment de dix à quatre heures. Je verrai ce qu'il conviendra de faire et je ne prendrai rien qu'avec le projet de te le repasser. Les années ne me rendent pas plus sage, et plus je vais plus j'ai peur du bureau et de la régularité. Néanmoins il faut vivre; c'est une idée bien consolante. Humainement parlant, il semble que ces élections sont venues mal à propos. J'étais depuis le i '"■juillet regrimpé à 700 francs par mois, au moyen de 200 que je puise dans la caisse de VUnwers (en vérité) représentée par Taconet*. Dieu sait à quoi je vais retomber, et voici déjà que je regarde mes bouquins avec horreur; qu'ils seraient bien plus jolis et portatifs en écus blancs! D'aujourd'hui également je commence une réforme : je mangeais deux plats à mon déjeuner : une tasse de chocolat, une assiette de fraises; je vais supprimer les fraises. Oh ! ciel, mon frère ! ne vois-tu pas à l'horizon quelque chose d'affreux qui ressemble au fantôme de Cuvigny!

Parbleu, je m'entends en administration ! Voilà deux ans passes que par livres ou appointements je me trouve à 700 francs par mois, et je ne suis pas

I. Ainsi, de iSSg à juillet 1842, mon frère donna une collaboration gratuite à VUnh'ers, et cette collaboration, déjà très remarquée, fut parfois très active. Notons que l'on disait dès lors dans certains groupes royalistes que V Univers appartenait au gouvernement et que Louis Veuillot était de ceux qui avaient négocié « l'affaire s. Or, dès son entrée à la rédaction, il avait dit qu'il se retirerait si l'indépendance du journal était compromise.

plus riche que si j'avais été toujours à 50 écus ou 200 francs. A quoi dial)Ie cela tient-il? Je veux être pendu si mes dépenses personnelles vont à 250 francs. Mais voilà pourquoi les positions me sont indifTérentes. Puisque jamais il ne m'en reste davantage, qu'est-ce que cela me fait de gagner plus ou moins?

Lemacliois a été bien heureux, et l'a bien gagné.

Fais-moi vite savoir où tu en es.

L'homme de la cathédrale et de la fille à marier, me presse, au nom de la famille qui partage sa sympathie pour l'auteur de VËpoux imaginaire, de l'aller voir. J'ai accepté, je me suis dédit, j'ai accepté de nouveau pour dans quelques jours, et j'en suis là, fort perplexe.

On ne s'occupe plus des pèlerinages de France, depuis qu'il faut de l'argent, et que je ne parais pas déterminé à faire tous les frais.

Ni la Sœur Saint-Louis ni Rome et Lorette ne sont prêts. I^'imprimeur a dépassé en cette occasion toutes ses anciennes lenteurs. Un ouvrage qu'il peut faire en trois semaines, ilme 1 aura faitattendre plus de quatre mois, et j'aurai manqué la vente des prix. La raison trop légitime en est qu'on lui a fait imprimer des livres que les auteurs devaient payer immédiatement, et qu'on ne se gêne pas avec ses amis.

M. de Dumast m'écrit de Prusse que tous mes ouvrages sont traduits en allemand et tantôt épuisés. Cela me fait bien la jambe.

Adieu, cher frère, prions Dieu, il n'y a que cela. La pauvre Annette est toujours languissante. Elle a été

obligée de se mettre au lit ces jours-ci. N'oublie pas d'écrire à maman pour le jour de sa fête.

Tout à toi.

Louis Veuillot.

A M. L'ABBÉ MORISSEAU.

29 juillet 1842.

Mon cher ami, je ne suis ni mort^ ni malade, ni ingrat; mais j'ai été fort occupé, fort mal portant, et obligé de voyager un peu. Voilà toute la cause d'un silence que j'ai bien souvent songé à rompre sans pouvoir y parvenir. Pendant quelques jours, j'ai dû, assez souffrant moi-même, aller et revenir de ma mère à ma sœur, qui gardaient toutes deux le lit. Maintenant ce petit orage est passé; Dieu l'a bien ménagé, comme toutes les épreuves qu'il lui plaît de m'envoyer à longs intervalles : que son saint nom soit béni !

Demain ou après-demain paraissent les Mémoires de la sœur Saint-Louis^ dont la publication a été retardée par la faute de l'imprimeur. C'est un ouvrage sans conséquence : je ne l'ai pas signé, parce que j'éprouve de la répugnance à voir mon nom dans les journaux, et que d'ailleurs le travail n'est pas assez sérieux. Néanmoins je vous le garantis pur et orthodoxe. Peut-être plaira-t-il dans les couvents. Je désire

vivement qu'il serve à toutes les femmes élevées dans ces saintes maisons. C'est pour elles que je l'ai écrit. Lisez-le; recommandez-le, si vous le trouvez l)on; indiquez-moi les corrections que l'on pourrait faire en cas de seconde édition. Je vous avoue qu'il n'y a pas un livre de moi dont je désire autant la réussite, car j'en ai réservé le prix pour la dot de mes sœurs.

Adieu, très cher ami. Ne m'oubliez pas dans vos prières, et croyez-moi toujours tout à vous en Notre- Seigneur.

A M. L'ABBÉ MORISSEAU.

31 août i84'>..

Très cher ami, je voudrais bien, moi aussi, vous voir enfin et vous embrasser; mais plus je vais, plus la possibilité d'un voyage vers vous s'éloigne. Je comptais un peu sur mes vacances, et tout le temps dont j'aurais pu disposer v^a être pris par mes sœurs. J'ai promis à l'aînée, qui est toujours un peu malade, de lui faire voir la mer. Pourquoi la mer n'est-elle pas de votre côté? vous nous auriez vus trois au lieu d'un. Nous partirons ces jours-ci. Mes pauvres sœurs ont tant compté sur cette distraction, qu'il faudrait de bien grands obstacles pour m'empécher de la leur donner. Je pense que nous serons revenus du i5 au 20.

Et vous, très cher ami, vous est-il donc impos-

sible de faire un tour jusqu'à Paris, où il est toujours si facile de venir? Je serais enchanté d'avoir vos avis sur la Sœur Saint-Louis , pour y fliire, s'il est possible, quelques corrections, car il sera bientôt nécessaire d'en publier une seconde édition. Les jugements sont divers sur ce livre : les uns aiment mieux le premier volume, et les autres le second. On ne peut contenter tout le monde. D'ailleurs, ce livre ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe beaucoup. Il est fait pour un public particulier, et je désire seulement qu'il arrive à ce public-là.

Je ne travaille pas maintenant : je suis extrêmement fatigué, et toute application m'est impossible. Mon confesseur, ma mère, mes amis me pressent pour que je me marie. Je ne m'y oppose point, car souvent je m'ennuie un peu bien fort, mais je ne puis me marier tout seul, et je ne puis trouver une femme, puisque je ne vois personne. N'en auriezvous pas une à m'envoyer pour mettre fin à ce tracas? Si vous connaissez une bonne fille, qui ait beaucoup de piété, beaucoup de douceur, de la simplicité, de la santé, qui puisse me faire un peu de musique, et qui possède à peu près de quoi se nourrir, c'est tout ce qu'il me faut. Vous rendrez contents, par ce moyen, tous ceux qui m'entourent et qui me voient dépérir. Peut-être me contenterez-vous aussi, vu rexcellente habitude que j'ai prise de ne pas attendre de la vie grand 'chose de bon. Que ne puis-je devenir un moine? Mais l'on me rit au nez quand je parle de cela, et je crois que l'on a raison : pourtant je n'en suis pas plus gai.

172 CORRESPONDANCK DE i.OUIS VEUILLOT.

Adieu, très cher ami. Écrivez-moi un peu plus souvent. Vos lettres me font du bien, je vous réponds et je me distrais par ce véritable plaisir. Tout à vous en Noire-Seigneur.

A M. L'ABBÉ MORISSEAU.

28 septembre 1842.

Très cher ami, que de bonnes choses cet excellent Lafon m'a rapportées de Tours! votre lettre, votre portrait, et tout ce que vous lui avez laissé voir de votre amitié pour moi. Je vous aime de tout ce qu'il m'a dit, mais c'est bien comme cela que je vous avais imaginé. Notre voyage a été très heureux, quoique bien court. Mon frère était venu nousrejoindre, en sorte que nous avons passé dix jours sans nous quitter un instant. Jamais nous n'avions été aussi longtemps ensemble, et nous rendons de Grandes actions de crâces à Dieu de ce bonheur. Ma sœur aînée s'est presque rétablie. Quant à moi, j'aurais eu besoin de trois ou quatre semaines de ce régime ; mais pourtant je ne suis plus malade, je ne suis que fatigué. Il me faudrait maintenant aller passer huit jours en Touraine : cela vaudrait vraiment quinze jours ailleurs.

Lafon est arrivé assez à temps pour que mon frère vît votre portrait avant de partir. Ce pauvre garçon est tout confus d'avoir tardé à vous répondre et de

n'avoir plus osé le faire ensuite. Il s'excusera néanmoins, car il vous aime infiniment, comme tous ceux qui sont avancés dans mon cœur, où l'on vous trouve à une place de choix. Mes sœurs sont bien sensibles à votre souvenir. N'oubliez pas de prier pour elles : voici l'âge où elles en ont grand besoin. L'aînée a maintenant dix-neuf ans faits^ et je songe à la marier : car^ quoique pieuse et bonne fille, elle n'a pas plus que sa cadette la vocation religieuse. Au milieu de tant de dons qu'il nous fait, Dieu nous refuse à (ous les quatre celui-là, qui nous irait pourtant, à ce qu'il semble, si bien. Priez-le de m'envoyer un bon garçon, bon chrétien, qui puisse se contenter de dix mille francs, que je veux donner à cette chère sœur, la moitié à peu près tout de suite et le reste en quelques années : car, en me dépouillant jusqu'à la chemise, je ne puis rien de plus.

Votre idée d'une galerie de femmes pieuses me sourit extrêmement. Un pareil travail en deux volumes compléterait la dot de ma sœur. Vous qui êtes plus familier que moi avec les saints, indiquez-moi donc quelques noms. Je m'y mettrais bientôt et de grand cœur, si vous vouliez un peu m'aider.

Combien je désire pouvoir vous remercier un jour tout à mon aise de tant songer à moi ! Ce que vous me dites au sujet du mariage et des refus possibles est admirablement sage, et je suis content de pouvoir vous dire que je suis bien dans cette disposition-là. Cette circonstance s'est déjà présentée. Dieu m'a visiblement protégé en faisant manquer un projet dont je désirais aveuglément la réussite. Aussi, quoique

je me laisse aller bien souvent à l'ennui, à la tristesse, à la lassitude, personne plus que moi n'est convaincu lie sa persévérante bonté. C'est toujours par là que je me relève et que je reprends courage.

Adieu, très cher ami. Ne tardez pas trop à m'écrire. Bien à vous au fond des sacrés cœurs de Jésus et de Marie.

F. -S. — Lafon m'a remis aussi votre petit livre. Il sera bien souvent dans ma poche.

A M. L'ABBÉ MORISSEAU.

Dimanche, 27 novembre 1842.

Très cher ami, je vous écris en hâte un petit mot, avant d'aller à la messe de six heures du matin, que je vais bientôt entendre sonner. Vous voyez que je m'y prends de bonne heure. C'est à peu près le train que je fais tous les jours. A force de le vouloir, je suis parvenu à remplacer l'habitude de travailler le soir par l'habitude de travailler le matin. Je vais à la messe tandis qu'il fait encore nuit, je suis prêt à lancer la plume au galop dès qu'il fait jour, et, sans trop me fatiguer les yeux, je parviens à ne pas perdre tout mon temps. Du reste, je ne sais à quoi je m'occupe : je n'ai préparé aucun livre, et je me disperse en petites choses, mais en petites choses nécessaires.

J'ai change de logement. Je demeure actuellement

rue Vanneau^ 38, clans un nid de couvents et d'églises, qui me sonnent les prières de tous côtés. Si vous n'avez pas peur de monter cinq étages, quand vous viendrez à Paris, vous logerez chez moi, car j'ai une chambre à offrir, en bel air et en belle vue. Je suis tout à fait logé en poêle : il n'y manque, Dieu merci ! que Cidalise, la folie et la misère. Sur Je même palier que moi habite un excellent homme, fort pieux, que je vous ferai connaître ' ; et nous vous mènerons tous deux dire votre messe aux Sœurs de la Providence, ou aux Oiseaux, ou aux Missions, ou aux Lazaristes, ou au Sacré-Cœur, ou au Bon-Pasteur, ou aux Bénédictins : tout cela est à notre portée. Enfin nous avons une bonne vieille qui nous fait assez de soupe et de bœuf pour soutenir le corps : nous chercherons une troisième assiette, une troisième cuiller, et vous ferez notre partie. Ainsi, quand vous viendrez, et que ce soit bientôt, j'en prie Dieu, ne cherchez point d'autre auberge. Je ne veux pas vous voir si vous ne venez demeurer rile Vanneau, 38, au cinquième étage, chez votre ami. On vous donnera Bossuet, Bourdaloue, un bréviaire, dom Guéranger, etc. Vous serez chez vous, à votre feu, point gênant, point gêné; et nous méditerons, quand nous serons de loisir, un voyage en Chi nouais.

Mon frère m'a fait un agréable récit de votre visite. Je suis charmé d'apprendre ainsi par ceux que j'aime combien vous m'aimez. Je vous le rends bien; je n'ai personne plus près que vous de mon cœur.

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