VI AVANT-PROPOS
OU des charitains; mais, quel que fût son correspondant, quelque sujet qu'il traitât, qu'il fût ce jour- là joyeux ou triste, il était bien rare que son amour de Dieu et des âmes ne parût point.
J'ai dit que, par suite des circonstances, ce volume n'était pas, dans toutes ses parties, ordonné selon les règles; cependant tout ordre n'y est pas étranger. Après les lettres de la première époque, 1838 à 1845, vient une correspondance intime : c'est le père causant avec ses filles encore enfants, plus tard avec celle-ci mariée et celle-là religieuse ; c'est le frère parlant à sa belle-sœur, le chef de famille s'adressant à ses neveux et nièces. Le ton et la forme se modifient selon les âges et les situations. Ceux qui n'y sauront pas voir le cœur, y pourront au moins faire une étude littéraire. La dernière partie se compose de lettres adressées à une grande variété de correspondants : à côté d'amis intimes se trouvent des amis de combat, de doctrine ou d'occasion, des indifférents, des inconnus, et même des ad: versaires.
C'est chose inusitée et qui paraîtra hardie de publier si vite la correspondance d'un homme
AVANT-PROPOS. vu.
mêlé, comme le fut Louis Veuillot, à tant de luttes ardentes, et dont la mémoire a tant d'ennemis passionnés et haineux. Il est possible que ce soit hardi ; ce n'est pas imprudent. Louis Veuillot n'a rien à redouter d'une enquête, si malveillante qu'elle puisse être. Vivant, il habitait une maison de verre; pour qu'on le connût tout entier, il ne restait qu'à ouvrir ses tiroirs. Ma sœur et moi nous les ouvrons : qu'on y regarde, qu'on y fouille, et l'on n'y trouvera rien qui ne soit du grand chrétien auquel le monde catholique a rendu de si solennels hommages.
Eugène VEUILLOT.
^ A M. EUGENE VEUILLOT»
Rome, 19 mars 1838.
M'y voici, comme tu vois, mon cher enfant, et en bonne santé, grâce à Dieu. L'Italie est bien belle! Ceux qui disent, comme moi il y a deux mois, qu'ils n'ont pas envie de voir l'Italie, qu'ils en ont les oreilles rebattues, qu'ils la savent par cœur, sont de grands sots. Elle est jeune et brillante, et aussi pleine d'attraits que si jamais voyageur ne l'avait parcourue. Depuis quatre jours, je me promène au soleil, je vois partout de la verdure et des fleurs. Je serais réellement heureux, si j'avais ici tout ce que j'aime de la France, c'est-à-dire, cinq ou six personnes que tu connais bien; mais la patrie nous tient toujours par
I. Les lettres qui forment la première partie de la Correspondance de Louis Feuillot m'ont été adressées à Périgueux, où mon frère avait résidé près de quatre ans commf rédacteur en chef du Mémorial de la Dordogne, position qu'à mon tour j'occupais.
2 CORRESPONDANCE DE LOUIS VEl TLLOT.
ceux que nous v laissons. Au milieu des ivresses que j'ai éprouvées en mettant le pied sur la terre d'Italie, j'ai senti bien vivement dans mon cœur le regret de ne pouvoir goûter tant de bonheur en compagnie du petit nomlire d'êtres chers qui font ailleurs ma richesse et ma joie. Cette pensée donne plus d'épines qu'on ne croit aux roses qui fleurissent sur la terre étrangère. Enfin, « il n'est pas de plaisir sans peine »: je n'avais pas besoin de faire cinq cents lieues pour en être convaincu.
Je ne veux pas te parler de mon voyage (incidents, impressions). Je te dis en gros que notre traversée de Marseille à Civita-Vecchia a été fort bonne, sauf un léger coup de vent, qui a duré dix-huit heures à peu près. Je n'ai eu le mal de mer que le deuxième jour, mais je l'ai eu bon. J'ai cru que je vomirais mes orteils; heureusement cela n'a pas duré. I^e troisième jour, j'étais gaillard, et je me suis maintenu jusqu'à la fin; je me crois marin maintenant. Le pauvre Gustave n'en pas été quitte à si bon compte, et je crains un peu pour lui les traversées que nous aurons encore à faire'.
Les pensées qu'on a en mer sont grandes et sévères, mais elles deviennent bientôt monotones comme le spectacle qui vous entoure. Rien ne se ressemble plus que deux vagues. Aussi aime-t-on à se réfugier dans le sommeil, qui est un excellent remède contre
I. Louis avait connu Gustave à l'étude de M. F. Delavigne, et ils s'étaient retrouvés k Rouen comme rédacteurs de PÉclio. Appelé à Paris en i836 par les fondateurs de la Charte de i83o, mon frère avait revu intimement Gustave, devenu chrétien, marié, père de famille.
CORRESPONDANCE DE LOtTIS VEUILLOT. 3
la tristesse et les vomissements. Si, comme je le souhaite et comme j'essayerai d'y travailler^ tu viens un jour me rejoindre à Rome, à Venise ou à Constantinople, souviens-toi de cet avis.
J'ai été fort content de trouver à Marseille, où je ne me suis arrêté que six heures, une lettre de toi. Elle m'a fait du hien. Un premier embarquement est toujours une chose assez grave, et l'adieu d'un fi^re n'est pas de trop pour ragaillardir un peu l'âme. On est aise de se sentir suivi par les vœux d'un cœur qu'on retrouvera certainement au retour. J'ai été fort touché aussi de ce que tu m'as dit de M'"'" ***. Si j'en avais eu le temps, je lui aurais peut-être écrit de Marseille, et je ne dis pas que je ne le ferai point avant de quitter Rome. Quant à la demoiselle, qu'elle m'ait aimé ou non, qu'elle me déteste ou m'aime, cela m'est fort indifférent. Je suis maintenant hors de ses atteintes.
Je te dirai, mon enfant, qu'il se passe en moi depuis mon arrivée à Rome quelque chose d'assez grave et d'assez sérieux. J'ai vu un homme d'une très haute supériorité, dont les paroles m'ont grandement ému : c'est un jésuite français et l'un des hauts personnages de son ordre, qu'on appelle le Père Rosaven. INous avons eu de longues conférences, nous en aurons encore; je ne sais quel en sera le résultat. Dans tous les cas, j'espère sortir d'incertitude, et ce serait un grand point de gagné, car je suis cruellement persécuté depuis un an, non par Gustave, qui me laisse tranquille, mais par moi-même. IMes inquiétudes ont surtout augmenté depuis que je vois grandir
mes sœurs. Dans un an, ce seront des femmes : qu'en ferons-nous '? Le P. Uosaven m'a offert de les faire recevoir dans un couvent, où elles seraient rompues et façonnées au devoir, jusqu'à ce que nous puissions les marier. Elles recevraient là une éducation des meilleures, et qui ne courrait pas le risque d'être interrompue j)ar des revers de fortune arrivés à leurs frères. C'est bien tentant. Réponds-moi sur tout cela.
Connais-tu un ami de Gustave qu'on nomme Féburier ? Nous l'avons trouvé ici avec sa femme, qui est jeune et charmante, et d'une solide piété. Nous sommes logés tous ensemble. P'éburier est chrétien comme Gustave, avec moins d'enthousiasme et autant de solidité. Son exemple contribue beaucoup à me faire désn^er un changement dans moi-même. Nous partons tous ensemble ce soir pour Naples. Nous y resterons quinze jours, pour voir Naples et le Vésuve d'abord, Sorrente, Amalfî, Salerne, Caprée, Pompéi, Herculanum, etc. Puis nous reviendrons à Rome, et, six semâmes après, nous partirons pour Venise et toute la suite du voyage. J'emploierai le temps que nous passerons à Rome en études d'histoire et de langue italienne. La langue nous sera très utile pour tout le Levant, l'histoire ne sera jamais de trop, et c'est une chose qui s'apprend très bien sur les lieux.
La vie à Rome n'est pas chère. Pour cent cinquante francs par mois nous mènerons un train de princes*.
ï. Mon frère, toujours très occupé de sa famille, s'inquiétait un peu vite de l'avenir. L'aînée de nos sœurs venait d'atteindre quatorze ans; la seconde allait on avoir treize.
a. Que le lecteur n'oublie j)as que celle lellre date de i838.
Nous avons loué via Capole Case,soUo nwrite Plncio, un vaste appartement tapissé d'un bout à l'autre, avec terrasse et jardin d'orangers, moyennant trente francs par mois pour chacun. La nourriture est dans la même proportion. Le beau soleil, l'air tiède, les fleurs, les tableaux magnifiques, les immenses et solennelles ruines, sont par-dessus le marché. Une grosse fille, qu'on nomme Innocenza, nous sert de valet de chambre et nous comble d'attentions, à raison d'une piastre par tète et par mois. On conçoit parfaitement les gens qui, venus ici pour y passer quelques semaines, y ont passé leur vie. Bien certainement, tôt ou tard, il faudra, mon bon petit frère, que nous voyions ensemble ce beau pays.
Je vais finir ma lettre, sauf à t'en dire plus long bientôt ; mais il faut que je fasse mille choses d'ici à ce soir, et je voudrais aussi écrire un mot aux petites. Dans quelque temps, quand nous nous serons enfoncés dans le Levant, mes lettres seront rares, les pauvres enfants n'en recevront guère : il faut que je les régale d'ici là. De ton côté, ne les néglige pas, ne sois point paresseux pour leur écrire, et recommandeleur fréquemment, comme je le fais moi-même, d'accomplir soigneusement leurs devoirs de religion. Je ne sais pas où est notre refuge, mais évidemment celui de nos sœurs est là et ne peut être que là.
Quant à toi, mon ami, je n'ai pas besoin, j'en suis sûr, de te renouveler mes recommandations. Tu m'as promis de ne plus être l'habitué de la Philologie * : je
I. Le cercle de Perigueux.On y jouait beaucoup ; j'y avais joue' ua peu.
6 CORRESPONDANCE DE LOUIS ^^EUILLO'r.
compte sur ta promesse. J'ai parlé à Gustave de ton projet de taire des petits livres; il t'engage beaucoup à y donner suite, persuadé que tu trouveras, lui aidant;, à les placer. Je suis de cet avis. Gustave m'a de plus parlé le premier de ce que tu as déjà fait; il est toujours dans l'intention de l'en donner le prix.
Mille compliments à tout le monde^ et très nominativement à d'IIautefort. Dis-lui que je veu\ lui écrire de JNaples. N'oublie ni Catoire^ que je voudrais bien avoir dans ma poche; ni Parrot, qui ferait bien vite fortune ici, s'il voulait y venir; ni personne de la maison Delisle. Demande à Sauveroche ce qu'il veut que je lui rapporte de Constantinople. Le nom de Sauveroche me fait penser à un avis que je me suis bien promis de te donner en arrivant ici : apprends une langue étrangère, n'importe laquelle. C'est de la plus haute utilité. Je ne sais pas ce que je donnerais pour savoir le syriaque. Hors de France, le français est la seule langue qui ne serve à rien'.
Adieu, mon frère. Ecris-moi serré, poste restante, à Rome. Quand pourrons-nous nous embrasser, mon pauvre ami?
Louis Veuillot.
La deuxième lettre de cette correspondance estdate'edu 5 mai : elle est donc j)ostcrieure de six semaines à la première. Mon
I. Les amis nommés dans le dernier paragraphe de celte lettre appartenaient, sauf M. Parrot, médecin, à la société officielle de Périgueux : d'Hautefort était inspecteur des postes; Catoire, architecte du département; Sauveroche, j)rofesseur de rhétorique; la maison Delisle était celle du substitut du procureur du roi.
Mon frère s'était lié avec M. Parrot après une polémique qui menaça de touriiei- au duel, et aboutit à une solide amitié.
CORRESPONDANCE DE LOLIS VEUiLLOl". 7
fi'ère n'était pas resté tout ce temps sans m'écrire. Il m'avait, au contraire, écrit plusieurs fois; mais de ses lettres j'avais fait, après suppression des passages les plus intimes, des feuilletons pour le Mémorial de la Dordogne. Ils eurent grand succès, surtout une description humoristique de Naples, reproduite en partie dans Ronif et Loielte.
Je n'eus pas l'idée, malheureusement, de garder les passages supprimés, qui seraient aujourd'hui les ])lus intéressants, car on y trouverait quelque chose du travail d'esprit et de cœur qui agitait Louis Veuillot, et qui, en décidant de sa vie, décida de celle de tant d'autres, et eut une si grande action sur les affaires religieuses de son temps.
Je dois noter cependant que, dans ses premières lettres, il me parlait peu (et ce peu suffisait à m'inquiéter) de ses aspirations vers Dieu et des luttes de son âme: il craignait, comme il me l'écrivit plus tard, de provoquer d'inutiles discussions dans le milieu tranquillement incrédule où je vivais; et puis il voulait être plus sur de lui.
A M. EUGÈNE VEUILLOT
Leoane (Toscane), 5 mai i838.
J'ai besoin de l'écrire ce soir^ mon enfant ; j'ai tant pensé à toi toute la journée, qu'il faut que je me donne^ avant de m'endormir, la satisfaction d'une petite causerie de cœur. Le voyage m'a joué, aujourd'hui, un de ces tours qui ne manquent jamais leur effet sur les esprits tournés comme le mien. Depuis cinq jours nous avons quitté Rome, et nous sommes sur la route de Florence, où nous arriverons demain. De Florence à Rome, il y a bien soixante lieues : lu vois que nous prenons notre temps, mais je ne m'en
8 CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOl'.
plains pas. Le temps est superbe : verdure de mai, soleil d'août; les champs sont parfumés, les collines verdoient. Nous cheminons au milieu du plus magnifique spectacle et des plus magiques souvenirs. Je m'arrange fort bien de partir tous les matins entre cinq et six heures, de déjeuner à midi, et d'aller, pendant que les chevaux se reposent, visiter une ville qui se nomme ou Barni ou Spolète, ou Pérouse ou Foligno, qui renferme toujours quelque tableau de Raphaël, quelque ruine romaine, quelques arceaux gothiques; enfin, il ne me déplaît pas de me coucher le soir à neuf heures, après avoir dîné et fait, comme hier, par exemple, une petite promenade nocturne sur le lac de Trasimène.
Mais me voici assez loin du tour en question; j'y reviens et veux te le raconter, bien qu'il soit des plus simples. Aujourd'hui donc, je me trouvais, vers six heures du soir, sur les limites de la plaine d'Arezzo; j'occupais seul le devant de la voiture, et je m'y livrais à des pensées plus ou moins noirâtres, tandis que mes compagnons chantaient gaiement dans l'intérieur. Le ciel était assez couvert; l'air était tranquille, frais, embaumé. Je pensais à toi, à nos sœurs, à nos parents aussi, lorsque tout à coup mes pensées changèrent de cours. Nous étions arrivés sur une petite colline couverte de chênes, de bruyères et de fougères, avec un petit ravin à gauche, et, de chaque côté de la route, des fossés creusés dans une boue rougeàtre, le tout si semblable à la route de Château-1'Evéque*,que je ne savais où j'en étais. Même végétation,
I Village près de Périgueux.
même parfum, même disposition des lieux; un attelage et une voiture qu'on pouvait croire à Dameron^, des mots français derrière moi, devant moi des interjections de cocher qu'on pouvait prendre pour du patois !... Oh ! mon pauvre enfant, je suis fou de vouloir te peindre une pareille sensation; pour comprendre mon tableau, il faudrait le regarder comme je le vois, avec des lunettes que je ne te souhaite pas. Mais, vois-tu, les plus belles heures de ma vie, et dans cmquante ans je le dirais comme aujourd'hui, les plus belles heures de ma vie se sont passées sur cette route de Château- l'Evêque. J'y ai goûté d'un bonheur que je ne goûterai plus, dont je ne voudrais plus peut-être, mais que je regretterai éternellement. Je l'en prie, va quelque soir, en mémoire de moi, te promener sur cette route; arrête-toi à l'endroit où elle commence à monter rapidement, entre un petit chemin qui file à droite dans la plaine et un ravin à gauche. Là l'odeur des arbres et des herbes est plus pénétrante : tu reconnaîtras bien la place; quand tu y seras, tu penseras à moi, comme j'ai pensé à toi dans un lieu semblable, et tu souhaiteras pour l'âme de ton pauvre frère un peu de paix, comme il te souhaite, mon enfant, d'échapper mieux que lui et plus vite à tous les pièges que nous tendent sans cesse le désir et l'illusion.
Mes idées, au surplus, n'ont pas été toutes en l'air, elles ont eu leur côté positif : c'est pour cela que je t'écris. J'ai songé à la position où tu te trouverais a