‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 4 sur 132 · I. Loueur de voitures à Périgueux · texte numérisé non relu

I. Loueur de voitures à Périgueux

10 CDURESPONDANCK I)K l.OL IS VKUILLOT.

Ja lin de l'annco, moi ahs(Mit et le journal morl'. Je tâcherai que lu [misses Irouvci' un j)eii d'ari^ent chez mon homme trallaires. Cependant ne néglige pas toimènie de nielli-e de eôte ([ueUfues pierres pour la soif. Songe aussi à te munir d'avance d'inie rédaction, si tu ne trouves rien de passable, attends mon retour; si lu trouves quelque chose de bon, prends-le, j'irai l'y chei-cher. Voilà, mon pauvre enfant, tout ce que j'imagine de mieux. Je le dirais bien de rester r/iKind même à Paris, une fois Périgucux fini, si tu étais bien sur de pouvoir emj)loyer tout ton temps à bien travailler. Dans ce cas là, que j'abandonne à ta probité et à ta raison, je te dirais : Loge-loi dans mes meubles, vis de |)ommes de terie et attends-moi, fût-ce un an, car au retour j'atu'ai de la besogne certainement pour nous deux.

Ma chandelle se meurt, bonsoir.

A M. EUGÈNE VEUILLOT

Florence, 8 mal.

Je suis arrivé hier à Florence, par une pluie battante, et triste comme la mort. Aujourd'hui le temps est superbe. J'ai déjà couru une partie de la ville, renillé tous les grands souvenirs d'art, de littérature

i. Le Mémorial de lu DoiJo^'iic devail cesser de paraître, ou changer de titre et devenir la propriété de l'imprimeur, avec lequel je ne m'entendais guère.

et de guerre dont elle est remplie. Pourtant je ne me sens guère plus allègre. Éire à Florence ! c'est quelque chose quand on approche, c'est beaucoup lorsqu'on est loin, c'est peu ou rien lorsqu'on y est; c'est aussi peu qu'un désir accompli. Non que cette ville ne soit belle, au moins, et qu'elle n'ait un caractère fort étrange et fort charmant pour le Aoyageur : des monuments du plus beau style gothique, des maisons fermées encore comme au temps des Guelfes et des Gibelins, des statues de Michel-Ange, des peintures de Raphaël, des édifices d'Orgagna. Mais je n'y connais personne, je n'y aime personne, je n'y ai rien souffert, je n'y ai rien désiré, je sais tout ce que j'y dois trouver, et c'est là le supplice, car il n'y a au monde de neuf et de charmant que l'imprévu. Souvent je me prends à me vexer d'avoir quitté mon âtre. J'ai des envies folles de revoir la rue Vivienne, qui est plus belle cent fois que toute l'Italie ; je me dis que je suis un grand fou d'avoir perdu par ce voyage toute la belle galerie de tableaux italiens que

je m'étais faite à si peu de frais En voilà de ces

idées pour un jour ou deux peut-être, et puis tout redeviendra charmant. Pauvre machine à sensations que je suis!.,. Je me console presque de mon infirmité en regardant mon compagnon de voyage. Au moins j'ai de bons jours; il n'en a pas, lui. Tout lui est odiçux, tout le chagrine; il passe en criant : Oh! que c'est beau ! que c'est beau! et se sauve bien vite sans regarder, tant il voudrait être loin. Il n'a pas vu a Rome la moitié des choses que nous sommes allés visiter : aussi se plaint-il des mensonges que font les

voyageurs, et il s'en va, jurant très sincèrement que l'Italie ne renferme rien que des maisons mal bâties, ('est une chose incroyable que cette mobilité d'impressions et de désirs qui le fait ainsi marcher malgré lui, et qui le poussera à l'eculons je ne sais où. Plus je regarde Gustave, plus je le connais, et plus je m'étonne de la fermeté de sa foi chrétienne. C'est un miracle.

Pourras-tu lire ce gribouillage ? Il le faut bien ; il faut que je m'habitue à écrire sans encre, sans plume et sans papier; de ton côté, apprends à déchiffrer ce qui en résultera. — Nous sommes ici pour une huitaine de jours. Après quoi nous irons à Venise, pour nous embarquer ensuite à Trieste, ou peut-être, laissant Trieste et Venise de côté, irons- nous d'ici à Livourne, de là à Malte, puis à Alexandrie. Je te le dirai en posl-scriplum avant de partir.

9 mai.

Décidément je vais à Venise, et, comme Gustave est forcé d'y attendre la réponse à une lettre qui part pour Paris en même temps que celle-ci, tu peux m'écrire encore une fois avant mon départ, en ne perdant pas de temps. Les probabilités les plus fortes sont que je ferai seul une grande partie, sinon le tout de mon voyage en Orient. Ainsi la chose devient assez grave; j'en suis réellement plus content que fâché. Il ne me déplaît jamais d'être seul. Mais je m'attends à broyer du noir en assez grande quantité. Le retour de Gustave à Paris m'offrira un autre avantage : il sera une sorte de tuteur pour toi et pour mes sœurs,

correspondant: de r.ouis veulllot. 13

quand tu en auras fini de Périgueux. Je lui en ai parlé, il me l'a promis, et de ce côté-là je compte sur sa parole.

Adieu, mon enfant. Ecris-moi longuement et fin, ne mets pas de papier inutile dans tes lettres. La dernière me coûte cinq fi^ancs, et elle contenait à peine un post-scriptam. J'aurais voulu la payer plus cher et qu'elle fût pleine de toi. Des masses de compliments à tous nos amis, tant célibataires que mariés. Je pense à eux bien souvent. Ecris chez nous que je me porte bien et que je suis toujours content de mon voyage. Ne néglige pas non plus nos sœurs. Songe que jusqu'à mon retour elles n'auront plus que toi.

Ton fi:'ère, Louis.

Donne-moi des nouvelles de Mme d'Hautefort et de son nouveau-né. Je plains ce pauvre d'Hautefort de tout mon cœur : il va mortellement s'ennuyer à Arras. C'est un bien triste cadeau qu'on lui a fait là. As- tu vu le général Bugeaud à son dernier voyage? Que dit-il ? que fait-il ? Je viens de lire deux ou trois journaux; depuis Naplesjen'en avais pas ouvert un seul, et il m'a semblé que je n'avais pas cessé de les lire depuis mon départ de Paris. Que ces animauxlà sont l>étes! Lavertujon est-il toujours content de toi ? Il voudrait peut-être te prendre à ses gages à la fin de l'année. J'espère bien que, pour rien au monde, lu ne feras cette bètise-là; j'aimerais beaucoup mieux

te voir voler ton pain que de penser que tu le gagnes de cette façon.

Dis donc aux amis de mettre un petit spécimen de leur écriture sur ta lettre, et fais mes comj)liments à M. Saint-jMarc ; je lui suis toujours reconnaissant de l'avoir soigné. Tes blessures te font-elles souflrir aux changements de temjis, mon vieux balafré'?

A propos, j'ai des moustaches. C'est de nécessité lorsque l'on va en Orient; et puis, il est charmant de n'avoir plus de barbe à faire. Mais quelles moustaches! Je crois que notre ami Eugène Delisle n'en serait pas jaloux. Chaque poil s'avance isolément; tout effrayé de se voir si seul, il attend les autres qui ne viennent pas ; la barbiche et la mouche sont aussi fort médiocres, sans cependant en être à ce degré de misère qui caractérise les ornements en ce genre que croit porter Calvimont'. Ce qui me console, c'est que tout cela est parfaitement noir et deviendra magnifique en s'allongeantun peu. Mais qu'importe aux Pyramides?

Je serais enchanté pour toi que Calvimont vînt passer l'été à Périgueux. Si tu lui écris, dis-lui de ma part toutes sortes de tendresses et que je lui écrirai du Caire ou de Jérusalem.

J'ai vu le Pape : c'est un solide et bon vieillard. Il nous a reçus très gracieusement, et pour moi surtout i! a été fort aimable. Quand nous l'avons quitté, il

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