A MESDEMOISELLES AGNES ET LUCE VEUILLOT, AU COUVENT DES OISEAUX
Rome, 29 février i8fio.
Mes fillettes,
Vous savez que j'ai fait un Idoii voyage. Ni le vent ni la mer n'étaient favorables, il a fallu danser et un peu vomir ; mais le navire qui me portait se nommait le Vatican, un des noms de la barque de Pierre qui ne peut être submergée; il a tenu la parole de ce beau nom, et après un petit retard il a heureusement touché le port. Là, j'ai trouvé le soleil de l'été. A. travers tout cela la campagne commence à fleurir et, l'autre jour, j'ai cueilli des pâquerettes dans les champs.
Je voudrais bien vous raconter mon vovaije, comme vous le désirez; mais il faudrait du temps et mes affaires ne mi'en laissent point. Je suis ici plus occupé qu'à Paris; je fais plus de visites, j'en reçois davantage ; je suis obligé de lire, d'écrire, de courir. Je prends des notes pour un livre que je veux faire et que vous lirez. Ce que je ne mettrai pas dans ma lettre, je vous le raconterai pendant les vacances. Rome est une grande ville, toute remplie de belles et intéressantes choses. Je l'aime tant que je veux vous en faire cadeau, c'est-à-dire vous la faire voir. Je demande cette grâce au bon Dieu pour vous et pour moi. Je veux prier avec vous là où j'ai tant prié pour vous.
CORRESPONDA.NCE DE LOUIS VEUILLOT. 259
Il y a dans Rome plus de 3oo églises, la plupart très belles^ grandes, dorées, revêtues de marbres précieux, plus précieux encore par les souvenirs. Une quantité de corps saints y sont recueillis et honorés; dans quelques-unes, on en compte des milliers. Plusieurs de ces églises sont si vastes que je ne puis vous en donner une idée. Un seul bras de la croix de Saint-Pierre, à Rome, est grand comme Saint-Sulpice, et i5o ou 200 lampes d'or y sont toujours allumées devant le principal autel. Quant aux statues, elles sont sans nombre. Que je voudrais vous voir là dedans ! Une chose que j'aime beaucoup à Rome, c'est la simplicité. On a de grands appartements très peu et très pauvrement meublés; la richesse est pour les maisons du bon Dieu. On ne se préoccupe pas autant qu'à Paris d'être à l'aise et le mieux que l'on peut, comme si l'on voulait faire son paradis sur la terre, et qu'on ne dût pas avoir d'autre demeure. Il y a cependant à Rome des impies et des méchants, il y en a même beaucoup, mais je ne les vois pas et je ne fréquente que les saints qui sont aussi en grand nombre. Je vais voir les capucins, les jésuites et d'autres religieux. Ils habitent de pauvres petites cellules à côté de leurs églises de marbre et d'or; ils sont bons, aimables, savants, et je me plais infiniment dans leur compagnie. Enfin, mes mignonnes, si vous étiez à Rome avec vos oncles, vos tantes, vos bonnes mamans, c'est un pays que je ne voudrais jamais quitter, parce qu'il n'v en a pas un qui parle autant du bon Dieu, et où l'on voie un pareil nombre d'âmes occupées à l'aimer et à le servir.
260 CORRF.SPOND.WCF. DF, LOUIS VEUILLOT.
Mais ce qui achève de rendre Rome incomparal)le, c'est la présence du Pape. Je l'ai vu ce bon Saint- Père; il m'a reçu avec une tendresse qui m'a fait pleurer. En me voyant, il m'a dit : Bienheureux ceux qui souffrent persécution puui' la justice, parce qiCun royaume leur est réser^'é dans le Ciel. C'est une parole de Notre Seigneur qu'il m'adressait à cause de la suppression de VUnivers. Il m'a dit beaucoup d'autres paroles bonnes et encourageantes. Il m'a gardé auprès de lui environ une heure, retardant sa promenade pour m'enlretenir. Je lui ai parlé de vous, des bonnes mères, je lui ai dit comment les Oiseaux ne cessaient de faire des prières et des pénitences pour lui, et il a pleuré en vous envoyant sa bénédiction. Je lui ai dit que l'une de vous lui demandait de prier pour elle, et que l'autre prierait pour lui; il a dit que vous aviez raison toutes les deux. Il a béni tous les rédacteurs de VUniuers et tous leurs parents. En donnant cette bénédiction, il tenait les mains sur son cœur, et il baissait les yeux comme si Dieu était devant lui. Vous ne pouvez pas vous imaginer comme le Pape est doux, vénérable, bon. Il a la plus belle et la plus sainte ligure qu'on puisse voir; aucun de ses portraits ne lui ressemble, parce qu'il n'est pas possible de rendre cette physionomie, toute formée de bénignité, d'esprit et de majesté. Sa présence vous pénètre d'un sentiment d'amour et de respect qui fait qu'on est tout à son aise et tout tremblant. C'est la neuvième fois que je le vois et que je lui parle, et j'ai toujours éprouvé la même émotion. Priez bien pour lui, mes chères petites, car il est toujours entouré de méchants qui
lui tendent des embûches, et qui déchirent son cœur si tendre et si bon. Il a beaucoup souffert, et il souffre beaucoup encore de l'ingratitude des hommes. Il est l'image de Notre Seigneur à qui tant de traîtres ont rendu le mal pour le bien ; il est sur le chemin du Calvaire, traînant sa lourde croix, où peut-être il sera attaché. Par vos prières, portez vos mains à cette croix pour la rendre moins lourde. Ne faites pas seulement des prières, faites aussi des bonnes œuvres, afin que vos prières soient plus efficaces. Appliquez-vous à vos devoirs, corrigez-vous de vos défauts, et offrez tout ce que vous ferez de bien pour que Dieu assiste son vicaire et lui envoie les inspirations et le courage qui sauveront l'Eglise et le monde. Voyez quelle est la gloire d'être chrétiennes, puisque vous pouvez, pauvres petites filles, demander à Dieu de si grandes choses et les obtenir. Demandez aussi bien ardemment que cette gloire reste dans votre famille et que vous ne la perdiez jamais. Aimez le Pape, aimez l'Eglise, méritez la grâce de souffrir un jour pour la justice. La justice triomphera et ceux qui l'auront aimée triompheront avec elle. Quand Notre Seigneur fut attaché à la croix, Pilate, Hérode et Caïphe étaient bien glorieux, bien puissants et se réjouissaient de leur victoire. Aucun d'eux ne songeait à envier le sort des apôtres, de Simon le Cyrénéen, du bon larron, des saintes femmes, et de tous les pauvres amis du crucifié. Mais, vous, vous savez bien qui étaient ceux qui avaient la bonne part. Formez bien la résolution de mériter la bonne part, ou plutôt de la garder, puisque déjà la grâce de Dieu vous l'a mise entre les mains. Toi surtout, ma
chère Agnès, qui vas Taire la première communion, dispose bien ton cœur pour qu'il soit toujours à Jésus- Christ. Quand je reverrai le Saint-Père, je lui demanderai une liénédiclion spéciale pour toi, et je ferai exprès un pèlerinage à l'église de ta sainte patronne. J'en ferai autant pour toi, mon Lulu, quoique le grand jour soit moins proche, quitte à recommencer lorsque nous aurons le bonheur d'y toucher. Voilà une longue lettre pour un homme qui n'a pas le temps d'écrire; mais cet homme est papa et il écrit à ses filles. J'en dirais bien plus long si je m'écoutais. Je vous laisse pourtant afin d'aller à la messe. Ce ne sera pas vous quitter.
Adieu, mes chères enfants, je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur. Présentez bien mes respects à vos Mères et assurez-les de ma profonde reconnaissance pour les soins qu'elles daignent vous donner.
Louis Yeuillot.
A MESDEMOISELLES AGNÈS ET LUGE VEUILLOT. Epoisses, 9 février 1861.
Mes chères fillettes, vos petites lettres m^ont fait grand plaisir. Vous avez bien tort de croire que vous n'avez rien d'intéressant à me dire. C'est quelque chose de très intéressant pour moi de savoir que vous travaillez, que vous m'aimez et que vous avez
une Joëlle poupée à laquelle on pourra remettre un bras et une tête. Voilà une heureuse poupée ! Quel avantage pour beaucoup de gens si l'on pouvait leur remettre une tête. Les uns se feraient refaire le nez, les autres le teint, les autres toute la physionomie. On verrait alors que beaucoup de personnes qui semblent charmées de leur visage n'en sont pas si contentes en secret ; mais comme la plupart de ceux qui se feraient refaire le visage ne songeraient pas du tout à se faire refaire la cervelle, ils seraient aussi désagréables et aussi laids, et ils s'étonneraient de passer leur vie chez le fabricant de têtes pour être toujours les mêmes, c'est-à-dire sots, ennuyés et ennuyeux. C'est en quoi, nous autres chrétiens, si nous le voulons, nous sommes plus heureux que les poupées. Il y a un fabricant dont je peux vous donner l'adresse qui fait de petites retouches au cerveau et qui, par ce moyen, sans rien changer en apparence au visage, le réforme néanmoins considérablement et même le change du toutautout.il le rend ouvert, avenant, gracieux, aimable, en dépit de toutes les défectuosités qui s'y peuvent trouver. Il y maintient l'innocence candide, candida, blanche, qui est le plus beau teint que l'on puisse avoir, et le plus solide : il y fait luire l'intelligence, c'est l'éclat qui passe tout éclat; il y fait rayonner enfin la bonté, charme suprême qui réjouit tous les regards et attache tous les cœurs. Là où s'épanouit la bonté, on ne voit plus rien de laid; il n'y a plus ni gros nez, ni petits yeux, ni vilaines dents; il n'y a plus de laideur. Envoyez votre poupée chez le fabricant qui fait les visages, mais vous, très chères fillettes,
26i (:ORRESl»ONDANŒ DI-: LOUIS VEUILLOT.
allez chez Celui qui retouche et raccommode les cervelles, si toutefois vous en avez besoin.
l'oul va bien ici et l'on vous aime beaucoup; ]\Ille Marie n'a point perdu son talent de fromagère, ni Antoinette son amitié pour vous, ni M. de Guitaut sa charmante belle humeur. Gredi'net'd perdu ses robes, il se croit habillé en homme. Adieu mes enfants, à bientôt; oh! comme on s'embrassera.
Louis Yeuillot.
cm
A MESDEMOISELLES AGKÈS ET LUGE VEUILLOTi Paris, G septembre 1870.
Mes chères petites, je trouve un moment entre deux épreuves. J'en profite pour vous dire bonjour. Nous sommes tristes. Paris est tranquille, mais la France estperdue, je ne crois pas qu'il reste d'espoir, ni contre la honte, ni contre la ruine. Il est ])robable qu'on traitera, car le cœur manque j^our se défendre et tout s'en va par grands morceaux. Les vengeances de Dieu sont terribles, et nous voyons à ces traits sanglants que Napoléon n'est pas le seul coupable et que nous avions mérité de l'avoir pour chef. Cependant, ces châtiments sont des grâces; c'est une grâce d'être réduit
I. Cet'e lettre a été adressée à mes nièces au Mans pendant la guerre. Mon frère, voulant rester à Paris, les avait mises au couvent de la Visitation. Il ne croyait pus, j)ersonne ne croy;iit, (jiie l'ennemi pût aller jusque-là.
à la pauvreté et à l'humilité; seulement il faut qu'on ne la refuse pas. La grâce est pour les nations comme pour les individus, mais il faut que la nation se refasse, comme l'individu, au pied de l'autel. Mes pauvres petites, la porte s'ouvre sur un avenir laborieux, mais le bon Dieu, à cause décela, s'y rencontrera plus heureusement qu'ailleurs. Profitez de la retraite que les événements vous ont ménagée pour vous résoudre inébranlablement à ne pas vous séparer de Dieu. Alors, quoi qu'il arrive, tout ira bien et très bien.
Je vous embrasse. Voici l'épreuve qui arrive de l'imprimerie. J'espère pouvoir écrire prochainement à Mme la SiqDérieure afin de la remercier de toutes ses bontés pour vous.
Louis Veuillot.
A MESDEMOISELLES AGNÈS ET LUGE VEUILLOT. Paris, 17 septembre 1870.
Chères filles, puisque l'on est partout dans la main de Dieu, nous avons décidé de rester dans la main du bon Dieu, ici. Vous savez qu'on a pris et repris conseil. Je ne saurais dissimuler que vous pesiez beaucoup dans l'avis de partir. Mais enfin, il a paru que si l'on se trouvait mieux dehors pour embrasser ses filles, on serait mieux dedans pour faire son petit devoir. La résistance à l'ennemi rouge ne serait pas si efficace de loin. Après tout, Paris est
un endroit aussi sûr (ju'un autre, quoique plus désagréable. En admettant qu'il y pleuve des bombes, cette pluie, comme l'autre, ne tombe que là où le bon Dieu veut mouiller pour des raisons à Lui, excellentes étant à Lui.
11 y a aussi des jjarapluies pour la pluie de feu. Nous en sommes munis. Si le parapluie est traversé, que faire? c'est qu'il doit l'être. Alors, qui fuirait la pluie tles bombes rencontrerait la pluie des tuiles, et le résultat voulu de Celui qui laisse tomber la tuile et la bombe serait obtenu. Vous entendez de quel parapluie je parle. La bombe le traverse; la mort éternelle ne le traverse pas. Ainsi, cbères filles, point d'inquiétudes : nous sommes sous le parapluie avec beaucoup d'autres dont le nombre augmente sans cesse. A ne regarder que le spectacle extérieur, rien n'est plus borrible ; mais il faut considérer autrement ces épouvantables calamités. Dans ce déluge de feu, de fer, de sang et de larmes, beaucoup lèvent les mains vers le ciel. Les corps et les biens périssent, les âmes se sauvent. Il meurt plus d'âmes dans les lits de plume que dans les lits de feu. Donc ce volcan formidable n'est cependant qu'une grande lumière de salut, et ce monstre prussien qui semble vomir la destruction universelle, c'est tout simplement Jonas qui vient sauver Ninive. Quand on veut regarder de près les choses de Dieu, on y trouve toujours plus, beaucoup plus, de miséricorde que de justice.
Vos lettres me font grand plaisir, chères enfants. J'en aime l'écriture et l'esprit; j'y sens votre ten-
dresse. Je suis bien touché de tous les petits détails qui me montrent la bonté qu'on a pour vous. Que ce sera doux de parler de cela autrement que par le trou de la serrure ! Quant au jour de la réunion^ Dieu seul le connaît. On n'ose pas lui demander de le rapprocher. Il faut que l'épreuve ait son cours, que les cœurs se purifient et que le repentir y entre : il faut que le miracle de la résurrection soit visible pour n'être pas méprisé. Nous sommes manifestement dans le grave état de la maladie du péché, où la miséricorde elle-même est intéressée à sévir. Priez beaucoup, offrez largement toute votre part, jusqu'à présent si légère, de l'expiation commune; acceptez d'avance, en vraies filles de la sainte Église, tout le surcroît que Dieu y voudra ajouter.
Nous allons bien ici. Un fonds de joie tranquille demeure en nos âmes et nous n'avons pas même perdu une certaine gaieté. Dame ! ce n'est pas bruyant, mais enfin cela va.
Je vous embrasse et je vous bénis.
Inouïs Veuillot.
A MESDEMOISELLES AGNÈS ET LUGE VEUILLOT. Paris, 2 janvier 1871.
Bien-aimées, je vous souhaite une bonne année, une bonne sainte Agnès, une bonne sainte Luce, et que la paix nous rejoigne enfin ! c'est tout ce qu'elle
268 CORRESPONDANCE DE LOUIS VF.UILLOT.
aui-a de consolant. Je n'ai pas été trop inquiet sur votre comj)te, parce que, depuis un mois, je vais fidèlement a Notre-Dame-des- Victoires demander votre retour. Je prie saint Joseph, saint Pierre, surtout la sainte Vierge. Saint Joseph, par ses angoisses quand il ne savait plus ce que l'Enfant était devenu; saint Pierre, comme un homme juste qui donne de bons pourboires aux facchini qui font ses commissions; Marie, parce qu'elle est la vraie mère et qu'il n'y a pas de mère qui ne soit dans l'occasion maman. Moyennant ces béquilles, je me suis soutenu. Durant le bombardement, j'ai même su être heureux, mais le temps se fait long!
Oh! 1870, voilà une année qui a mangé son pain blanc le premier!
Comme tuteur, je ne sais pas du tout où en sont vos affaires. Vous aviez une hypothèque sur une maison de la banlieue. Vous avez toujours l'hypothèque, mais la maison, où est-elle? Job nous a laissé une bonne prière qui tient lieu de toutes les maisons. Quel que soit le naufrage, nous avons pensé qu'il fallait d'abord promettre que nous doublerons l'aumône des Petites-Sœurs et celle de la Propagation de la Foi. Nous verrons ce qu'il faut doubler encore. Que le bon Dieu soit avec vous ! Offrez mes respects très reconnaissants à Monseigneur et à vos Anges gardiens.