A MADAME AGNÈS PIERRON
5 avril 1876.
Vous savez ma fille que papa a des accès de tendresse qui n'en finissent pas. La quinte de l'autre jour dure encore. Elle l'a repris hier au bois de Boulogne, elle le secoue de plus belle ce matin. Vous rappelez-vous cette grande matinée de bois de Boulogne avec Iaicc? Était-on jeune et en fiiisait-on des excès de jambes! Les excès à présent sont uniquement de mémoire; Luce n'étant plus accessible, tout retombe sur vous. N'y prenez pas garde ; faites vos afTaires. Donc, bonjour, mon Agnès, comment
allez-vous^ enfant chérie? Je vous trouve charmante comme une branche d'avril, avec la petite fleur d'aurore et de rosëe que vous portez sur votre bras. Quand votre mère vous portait de la sorte, elle vous faisait sauter et elle disait, d'après un dicton de Versailles : M Pour deux liards de beurre ! » Quant à moi, si je ne vaux pas deux liards, je pèse bien cent kilos de foin. J'ai encore de la goutte par-ci, de la névrose par-là, et autre chose partout.
C'est comme ma tendresse, cela ne finit pas. J'ai donc fait une course au bois de Boulogne reverdissant; j'étais seul. Dans ce lieu, quasi sacré pour moi, je serais mal avec un autre que toi ou Luce première. Vers la fin de l'automne 1874 nous nous étions promis ce pèlerinage. Voilà ce que deviennent les vœux. En 1875, rien; en 1876, moi seul, moins que rien, si nous n'avions cette chose précieuse qui s'appelle la mémoire, et cette autre, plus précieuse, le cœur. Eh bien! en somme, avec la soumission renaissante à la volonté divine, c'est gentil. J'ai passé par nos petits chemins. Les anciens jeux de la nature y sont encore : cascades, rochers, etc. ; le même imbécile d'autrefois écrit sur les mêmes bancs de sa belle écriture de sergent-major. Il est toujours conservateur : sur un banc tout neuf, aux environs du pré Catelan, il a écrit : Conservateurs, aux urnes! Tu penses si j'ai été remué ! mais un autre remuement s'opérait par les jeux du printemps qui fait bien d'autres fariboles. Une épine qui se couvre d'un feston, un bouquet blanc sur un arbre encore noir, une feuille naissante qui tombe dans la rivière comme si c'était
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de la vraie eau; une pie sur une branche, un pierrot sur un buisson, c'est cela qui est l^eau. Il y a même dos pompons d'or et des marguerites dans l'iierbe, même des violeltes. J'en ai cueilli quelques-unes sur le bord de notre sentier, en ton honneur. Je les ai rapportées avec mille soins et je te les envoie. Je n'en ai pu trouver luie qui ait le moindre parfum, mais tu as le nez du cœur et tu ne refuseras pas de leur reconnaître une petite odeur fine d'amour paternel. A présent, mignonne, adieu. Aime-moi bien, tu ne seras que juste. J'embrasse Lucette, mes grandes amitiés à ton mari.
Louis Veuillot.
A MADAME AGISÈS PIERRON.
Paris, 26 août 1878.
Chère fille, tes lettres mettent le comble à mes félicités. Bon sens, bonne humeur, bon style et même bonne écriture. Tout cela est infiniment doux à un père qui est du métier. Reste telle que tu es, mon Agnès chérie. Garde ton bon sens, ton humeur joyeuse, ton style clair, ta solide écriture, passe cela à mes ])etites-filles, afin qu'un jour un autre bon soldat les rencontre et en remercie le bon Dieu.
Je pars tout à l'heure; ce soir, s'il plaît à Dieu, nous serons à Bordeaux, et demain chez le très aimable
curé de Paiiillac, homme de pain, de vin et d'or, comme au surplus tous mes amis curés, ce qui fait bien un peu mon éloge. Après Corbini nous irons chez les Compans, autre cuisine cordiale; nous trouverons l'abbé Louis et le tout durera bien un mois.
Je félicite le colonel de se plaire à la lecture de M. de Maistre : c'est un passe-temps de vrai soldat, nécessaire pour apprendre à conduire, non des régiments, mais des hommes.
Adieu, bien aimée, je t'écrirai plus longuement d'ici quelques jours; pour le moment, j'ai une forte fièvre de partance. Je vais bien, mais un peu de repos ne sera pas surperflu. Merci de ton bouquet, de tes fruits; tout cela est de bon style comme tes lettres. Bonjour à l'heureux colonel, bonjour aux mignonnes !
Louis Veuillot.
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