‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 48 sur 132 · AU COMMANDANT EDOUARD PIERRON · texte numérisé non relu

AU COMMANDANT EDOUARD PIERRON

4 décembre iSjS.

Mon cher fils, j'ai particulièrement pensé à vous hier^, et j'aurais voulu vous écrire, mais cette neige m'a tout à fait détruit. Mes jambes étaient dans un désordre où je ne les avais jamais vues. jMa main, remise aujourd'hui, me faisait les mômes farces. Élise

I. Anniversaire Jii mariage de sa lillc Ayiiès avec le commandant.

était malade de son côtë^ jaune de migraine, })âmée de toux et enfin, au lit, mesure qu'elle ne prend jamais pour rien. Il me restait seulement mon cœur et vous en étiez la seule joie. Il y a un an, grâce à Dieu, que je concluais avec vous la meilleure affaire de ma vie; il y a un an, grâce à vous, que ma chère Agnès est heureuse. Dieu a exaucé mes vraies prières, rempli mes vrais désirs. Cet anniversaire est assez joyeux pour se passer de violons. Aujourd'hui, d'ailleurs, les violons reviennent. Ma sœur va mieux, ma jambe renaît, ma main obéit et votre lettre m'arrive sur un rayon de soleil. Je vous remercie, mon cher ami, de ce billet qui m'en dit plus qu'il n'est gros. Je suis ravi de savoir par vous qu'Agnès répond à toutes mes espérances et à tous mes vœux. Que vous soyez content d'elle, elle sera contente de vous, et moi je serai heureux par elle et par vous. Rendons grâce à Dieu. Le bonheur que l'on tire des autres est le bon. Il est rare en tout temps et surtout en ce temps-ci. C'est celui de la primitive Eglise qui a fait les premiers honnêtes gens et leur a rendu méprisables les délices ordinaires du monde.

Je lisais hier le volume que vous m'avez laissé. Il est bon, mais il y manque la vue de l'Eglise. Grande lacune. M. Janet, homme très capable d'ailleurs, a manqué ce regard dans son excellent article sur les protestants américains. Leur empire n'a pas duré ou, pour bien dire, vécu, parce qu'ils n'avaient pas de sacerdoce. Ce n'est pas l'émigration qui les a pourris si vite, ils se sont pourris eux-mêmes. L'absence du principe vivifiant a suffi. Le Canada résiste

et résistera au flot des émifi;ranls. Réfléchissez làdessus. Ma main se falii^iio trop pour poursuivre.

Le docteur m'inlerromj)!, m'examine et veut absolument que je m'en aille à Arcachon ou Biarritz. Il me défend surtout le voyage de Clermont à cause de la neige. Voilà nos plans terriblement contrariés. Ne vous pressez j)as de le dire à Agnès. Le temps peut changer d'ici là. S il y avait impossibilité décisive, ne faites pas attendre le baptême. On peut être parrain par procuration ; M. Thibaud ou tout autre chrétien serait un très bon procureur. Ah! je suis vieux et il est temps que je renaisse.

Je vous embrasse l'un et l'autre.

Louis Vkiiillot.

ex

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