A SOEUR MARIE-LUGE
Au Minihic en Rotheneux, juin 1874.
Nous faisons un joli voyage, ma chère enfant. Si je ne savais que rien ne peut te faire regretter de n'être plus du monde, je n'oserais pas te parler de cette course où nous avons trouvé les vrais champs, la vraie mer, et le bon Dieu. Pour nous, pauvres mondains, nous regrettons bien que tu n'en sois pas. Tu aurais des étonnemenls, des ravissements et toutes sortes de surprises charmantes et charmées qui nous amuseraient. Car il est vrai qu'à travers tout cela, comme partout et toujours, voyageant poiu" nous
amuser, nous ne nous amusons pas assez. Nos joies ont des contre-parties qui rétablissent l'équilibre d'ennui au milieu duquel doit irrémédiablement se passer toute vie qui touclie au monde. La nôtre, quoi que nous lassions, y louche par bien des points. Nous en venons, nous y retournons : c'est assez pour qu'il nous importune et nous gâte au moins la moitié de nos bons plaisirs. Nous avons l'admirable spectacle des Petites-Sœurs, nous le contemplons comme nous contemplons l'admirable spectacle de la mer, errants sur un infranchissable rivage plein de sable et de vent. Nous avons beau aimer et admirer, nous ne sommes pas dans cet Océan grave, joyeux et salubre qui ne souffre rien d'impur et qui ne fait que la volonté de Dieu. Voilà la pointe qui déchire le cœur et que tu ne connais pas, mon heureuse tille, ou que bientôt tu ne connaîtras plus. Tu n'as pas besoin d aller voir l'Océan, tu en es.
Une chose qui nous charme pleinement c'est le bien que la bonne Mère Conception nous dit des visitandines. Elle est ici, échouée, impotente et heureuse, parce que c'est la volonté de Dieu. Elle nous conte, avec un esprit délicieux, ses voyages en Amérique pleins de labeurs et d'aventures. Toutes les fois qu'elle a rencontré une Visitation ou une visitandine elle a eu à s'en louer. Charité, bonne grâce, bon esprit, tout v est, dit-elle. Elle en rapj)orte des traits délicieux. — Ah! vraiment, mon petit Monsieur! que ce cher monde du bon Dieu est donc beau ! Je vous assiu'ons bin que c'est un grand bonheur de vivre là dedans.
Cette mère Conception qui parle avec cette simplicité son langage de Saint-Servan est une grande, très grande religieuse et même une grande femme. Elle a fait douze fondations en Amérique, sans un sou, douze fondations très belles et très florissantes, et il y en aurait déjà douze autres si les sujets étaient assez nombreux. Elle est large, éloquente, fine, intérieure, d'une fermeté à toute épreuve. Le Père Ernest Jjelièvre (mon enfant) qui l'a accompagnée, nous raconte des traits qui sont dignes de la vie des saints.
Voici ledit Père Lelièvre qui vient me chercher pour aller à Saint-Servan. Je termine brusquement. Je te verrai bientôt, s'il plaît à Dieu. Nous serons à Paris dans deux jours, mais j'avais besoin de t' embrasser et je t'ai écrit je ne sais quoi. Je suis heureux de toi, plus que d'aucune chose au monde, mon enfant. Tu es au port, tu ne serviras et n'aimeras que Dieu. Oh ! que tu fais bien.
Louis Veuillot.
CXïV