A M. PIERRE VEUILLOT
Nice, 6 janvier 1873.
Mon cher petit Pierre^ je suis bien content de tes promesses,] 'espère que ta les tiendras. Il est temps mon cher enfant. Il faut donner cette joie à ton père, à moi, à nous tous et surtout au bon Dieu, car le bon Dieu est joyeux quand nous remplissons nos devoirs. La peine que nous prenons pour remplir un devoir, est bien courte, et le contentementen est très long. Ainsi, mon enfant, rends-toi attentif à faire ce que ton nom t'impose, non seulement ton nom de Veuillot, mais ton nom de chrétien ; tu me le promets, je veux le croire et j'y compte. Dis-toi bien que, tout jeune que tu es, tu as cependant le pouvoir de nous rendre heureux ou malheureux.
Je suis ici dans un très beau pays. On voit partout des orangers, des citronniers couverts de fruits et de fleurs. 11 y a des forêts d'oliviers, des palmiers en abondance, des haies de rosiers dans les champs. On s'as-
sied au soleil sur le hord de la mer, à l'ombre des poivi'iers et des lauriers. J'écris sans feu, ma fenêtre ouverte. Avec tout cela, je m'ennuie, parce que je ne travaille pas, et il me serait plus doux de vous voir tous autour de moi que de me trouver sans vous au milieu de ces merveilles. Fais mes compliments à ta bonne mère et à Marguerite.
Ton oncle et parrain, Ix)Uis Veuillot.
A M. PIRRRK VEUILLOT.
Arcaclion, avril 1877.
Mon cher Pierre,
Je suis bien content. Ton excellente mère m'avait écrit qu'elle te laisserait le plaisir de me dire ta place aux derniers examens. Je savais dès lors que ta place était bonne, autrement elle aurait gardé le déplaisir de la savoir mauvaise. C'est une bonne place en effet. Premier en discours français! Je ne désirais rien de mieux, et je me serais même contenté du second rang. Je regrette que ma main malade ne me donne pas la joie de t'applaudir avec plus d'éclat et plus lisiblement. Mais, quoique j'aille mieux, je ne suis pas encore guéri.
Ce qui vaut encore mieux que la place, c'est la ferme résolution de la garder. Je suis content surtout
de cela. Très bien, mon Pierre ! Quand on est bien résolu à faire son devoir, on peut manquer le prix que donnent les hommes, on a celui que Dieu promet à la bonne intention. C'est le prix de Dieu que nous te demandons surtout de mériter. Dieu laisse les hommes couronner quelquefois la main adroite; il couronne toujours la main diligente, et alors les derniers sont les premiers. Applique-toi en tout et à chaque instant à faire d'abord ce que Dieu te demande: tu seras content, et nous aussi.
Je n'en suis pas moins très satisfait, et même, pour tout dire, très fier de ce premier rang. Adroit et diligent, c'est pour le mieux. Tu dois être humble; il m'est permis d'être fier, et de jouir profondément du contentement de ton père, dont je fais le mien. Je voudrais être à Paris pour causer un peu avec toi de cette grande affaire et voir ce que tu as tiré de Bossuet pour te faire « un bon style ». Mais prends bien garde! Bossuet est plus qu'un maître. Il a des éclats particuliers, qu'on peut croire qu'on imite parfaitement, et qui imités deviennent plus facilement des défauts. Bossuet peut faire de très mauvais élèves. Le maître sûr est Bourdaloue. Il n'est peut-être pas très malaisé de faire une ou deux phrases de Bossuet et un vers de Corneille; il faudrait se donner plus de peine et probablement inutile pour imiter Bourdaloue et Racine, Tacite, « le plus grave des historiens ». Il y avait sans doute des réserves que tu as faites dans la causerie littéraire contre le tacitomane et contre l'érudit. Si tu les as négligées, je te les ferai. Un juge de dix-sept ans ne doute de rien. Plus tard, on objecte
30k CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT.
et on distingue. Tacite, en son particulier, n'avait que les vertus qui n'empêchent pas d'être s('nateur. Or un sénateur, du temps de Néron, devait donner à la morale des largeurs qui l'empêchaient d'être « le plus grave des historiens. » Il n'était pas chrétien. Sans christianisme, point de morale assez grave pour l'histoire. J'aurais bien voulu te voir aussi dans le personnage de Néron, de Britannicus où Racine a voulu peindre « un monstre naissant* ».
Adieu mon enfant. Ma main ne veut plus aller, mais mes bras sont bons et forts pour t'embrasser.
Je suis ici sous le plus beau ciel que l'on puisse voir, l'œil sur une forêt verte, nu-tête et sans gants sur le doux sable de la mer tout étoilée de petits bateaux, tranquilles. Que n'êtes-vous tous autour de moi! Si Marguerite était près de moi, je ne la tiendrais pas quitte à moins d'un quatrain. Elle ferait du Racine ou du Corneille*, à son choix, et elle serait la plus aimable des poètes.
Louis Veuillot.
A Mlle MARGUERITE VEUILLOT.
s4 juin iSfi'î.
IMa nièce Marguerite,
Je te donnerai une poupée, puisque tu crois que je te l'ai promise. Mais ce sera une toute petite ])Ou-
1. Il s'agissait d'uiuî de ces fêtes littéraires qui font, en quelque sorte, partie de renseignement des jésuites.
2. Allusion à un débat très vif que mon fils et ma fille avait eu sur Corneille et l^aeine devant leur oncle.
pée^ qui, comme toi, ne se trouvera pas assez grande pour étudier : car, si je te donnais une poupée assez grande pour étudier, elle serait honteuse d'être si grande et de ne savoir ni écrire ni lire, et elle voudrait apprendre; mais comment ferais-tu pour lui montrer ce que tu ne sais pas ?
Quand tu sauras lire et écrire, je t'aimerai encore plus qu'à présent, et je te donnerai une grande poupée, qui aura un chapeau à fleurs, une robe à queue, un cerceau sur le ventre et quelque chose de bon dans ses poches.
Adieu, Marguerite. Je t'embrasse. Embrasse Pierre pour moi.
Ton oncle