Locution très usitée en Périgord
mande à tes souvenirs. On ne sait pas ce que Toussenel est devenu. Je vois toujours Durangel, et il est toujours fort bon pour moi '.
Adieu, frère. Écris-moi un peu plus souvent.
A M. EUGÈNE VEUILLOT
Paris (sans date).
Vraiment, cher Eugène, tu as du talent pour la critique. L'auteur des Pèlerinages trouve que tu as jugé son livre avec une impartialité charmante: il te fait des remerciements très humbles; et moi ton frère, moi public, je te fais mes compliments. Ton article est très gentiment et très facilement tourné. Il y a progrès dans ton stvle, et à ton âge je ne faisais certainement pas mieux. « On se soucie peu d'apprendre une vérité, et l'on tient à n'avoir pas la migraine » : c'est un trait fort joli. Pourtant je te conseille de braver la migraine quand l'occasion d'apprendre une vérité se présentera devant toi.
Je te remercie d'avance des cinquante francs; je suis peiné de te gruger ainsi, mais vraiment les cinquante francs viendront à propos. Les peliles ne laissent pas que de me coûter, bien qu'on les fournisse à peu près de tout au couvent, avec une bonté qui
I. M. Durangcl, après avoir appartenu à la j)rosse niinisti'rielle de province, où il s'était fait remarquer, avait obtenu un emploi au ministère de l'intérieur. ■
n'a vraiment pas d'égale; mais il faut encore une foule de broutilles, et, maman n'aimant pas à y contribuer, je n'aime pas à lui en parler.
Je veux bien être de la Société de Taille, surtout si cela ne coûte pas trop cher, et je suis fort flatté de la proposition qu'on t'adresse pour moi. Remercies-, en ceux qui t'ont parlé, et dis-moi ce qu'il faut faire.
A M. EUGÈNE VEUILLOT
Aoiit 1840.
Mon cher enfant, j'ai prié Dieu pour toi de bien bon cœur, et je ne suis pas seul à prier. Mais parmi tant de voix qui vont demander grâce pour toi, aux pieds de ton Dieu et de ton père, la tienne manquera-t-elle toujours? Implorons Dieu dans nos nécessités : il n'y a que lui qui puisse nous tirer de peine. S'il ne juge pas à propos de nous accorder les faveurs que nous demandons, il en est toujours une qu'il ne refuse jamais : c'est le courage dans la mauvaise fortune, la résignation qui rend l'adversité elle-même préférable au bonheur. L'Église nous enseigne que celui qui souffre pour l'amour de Dieu et avec l'amour de Dieu, se rapproche de Dieu même. Est-il, après cela, faveur préférable à la souffrance? et les travaux de l'homme, quoi qu'il fasse, peuvent-ils atteindre un plus haut prix? Je ne te conseille pas, toutefois, de te borner à lever les mains au ciel. Conduis-
loi selon les inspirations de la sagesse humaine, tente tous les eflbrts honnêtement possihles pour sortir d'embarras. N'y épargne ni les soins, ni la vigilance, ni la j)ersévërance. Mais quand tu auras fait ce que tu dois, dis : Advienne ce que Dieu voudra. Prends confiance.
Je n'ai pas besoin de te dire, cher ami, qu'en tout cas nous ne te laisserons pas plier tout seul sous ce fardeau'. J'en ai parlé à l'abbé: je suis bien sûr qu'il viendra à ton secours ; et moi-même, j'aurai le bonheur de t'offrir mon aide fraternelle, car dans un an je n'aurai plus de dettes : nous pourrons alors partager mon superflu. Sais-tu qu'à la fin de ce mois-ci je ne devrai plus que trois cents francs à mes tailleurs, cent cinquante à Dupré, et que les mille francs de Gustave seront avant la fui de l'année acquittés par la livraison de Pierre Saintlve? Ce n'est pas tout. Je refais Rome moderne^, et j'en tirerai certainement quelque chose. J'aurai l'approbation de deux évêques. Rien qu'aux Oiseaux, l'on en vendra beaucoup, beaucoup. Espère donc, mon ami : l'avenir n'est pas si mauvais.
Lorsque, dans ma dernière lettre, je te promettais des événements, je comptais presque l'annoncer ma sortie du ministère. Je croyais avoir à me plaindre de Mallac, et je me sentais fatigué d'habiter le cul-de-sac
1 . Je devais quelques centaines de francs et, comme je voulais rentrer à Paris, cela nie gênait fort.
2. Sous ce titre : Rome moderne^ Louis avait publié une assez longue étude dans le Dictionnaire de la conversation. Cette étude a été reproduite en appendice de lionie c' Lurette.
du cabinet*. Mais Mallac m'a promis de nouveau un avancement prochain; il m'a autorisé à ne venir qu'à midi; à partir^ si je veux, à trois heures; il m'a dit enfin que je pourrais faire, à mon gré, d'ici à peu, dans le Moniteur parisien^ où l'on veut introduire de la littérature, des feuilletons qui me seraient payés cinquante francs. J'ai cédé. Je consens à attendre encore un peu. M. de Marcillac, toujours parfaitement obligeant^ m'y a aussi fortement engagé, me promettant de remuer ciel et terre à la session prochaine pour me mieux placer; et, s'il le veut, il y parviendra.
J'ai pris un congé, dont je vais aller jouir pendant quinze ou vingt jours à partir du l""" septembre, à Aubigny (Cher), chez un nouvel ami, membre récent de llnstitut catholique % très savant auteur d'une Histoire des Jésuites^ dont le premier volume, prêt à paraître, et que j'ai lu, démolit à coups de pied Thierry, Michelet, Chateaubriand, etc. Ce qui m'en plaît, c'est que j'avais parfaitement deviné tous les mensonges de l'histoire, et que ce fruit de dix années de piochage aux sources primitives démontre clairement, au point de vue historique, l'exactitude des conséquences que j'avais tirées. Ce brave garçon se
1. Éloi Mallac, que la révolution de i848 trouva préfet, était alors cheFdu cabinet du ministre de Tintérieur. Homme charmant, très loyal, très dévoué et des plus distraits, il faisait volontiers des promesses, voulait toujours les tenir, et parfois les oubliait.
Mon frère avait été détaché de son bureau pour être attaché au cabinet.
2. Société libre, qui devait, sur un plan nouveau, continuer l'ancienne Société des Bonnes Etudes.
nomme Leclère; il sera le plus précieux, et le plus savant, et le plus actif des rédacteurs du journal que nous finirons par fonder. Nous nous sommes joints comme deux frères. Mêmes sentiments, mêmes désirs, mêmes convictions. Je suis jusqu'à présent meilleur écrivain, mais il est terriblement meilleur raisonneur et très terriblement plus savant.
Voici la brochure des Oiseaux'. Si tu en veux encore un exemplaire, je te l'enverrai. Je te recommande pourtant d'en être excessivement sobre: cela ne doit pas paraître un prospectus. Sois aussi très réservé sur les prospectus de l'Institut catholique : on n'est de l'Institut catholique qu'après avoir communié.
Que je te réponde enfin au sujet de ton petit livre. Eh bien ! notre éditeur est tellement à sec, que j'ai eu la charité de ne pas lui en parler. Cette grande débine est le secret de tous les beaux systèmes qu'il invente pour ne pas faire annoncer mon livre. Nécessité est mère d'industrie.
L'al)béa été malade, il va mieux. I^e 27, il partira pour Toulouse; le 25, Lafon part; dimanche prochain, Gustave part; Féburier est parti. Le père Varin luimême doit s'absenter. Je me serais trouvé à Paris bien malheureux et bien seul, si Dieu n'avait permis que je pusse aussi aller respirer un peu d'air pur à Aubigny.
I. Cette brochure sur le couvent, et particulièrement sur la chapelle des Oiseaux, n'était pas destinée au j)ul)lic. C'était la reproduction du premier article que mon frère publia dans l'Unirers, sans avoir encore aucune attache avec ce journal. Il ne l'avait pas signé.
Toussenel est allé à Belley pour déposer en foveur de son ami Peytel, injustement retenu dans les cachots^ sous le misérable prétexte qu'il aurait assassiné son domestique et sa femme ^ Après avoir payé sa dette à l'amitié, notre brave phalanstérien prétend qu'il prendra le gouvernement de la ferme de Cîteaux. J'ai bien peur, au contraire, qu'il ne revienne battre misérablement le pavé. Je n'espère presque plus rien de Toussenel : il se perd^ et c'est dommage, en vérité.
Adieu, mon cher enfant. Bon courage et écris-moi.
Balzac annonce à ses amis qu'il est le dernier gentilhomme et le dernier catholique !
Les deux lettres suivantes sont adressées à M. l'abbé Morisseau, aumônier à Tours et cbanoine honoraire. Elles font partie d'une correspondance qui dura plus de vingt ans. M. Léon Aubineau les a publiées, avec d'autres, que nous reproduirons aussi, dans la Revue du Monde catholique. \[ a en même temps donné de ce prêtre zélé, naïf, aimable et affectueux, un portrait dont nous extrayons les lignes suivantes :
« L'abbé Morisseau avait un goût très vif et très délicat de la littérature. La lecture des Pèlerinages de Suisse fut pour lui une fêle dont il se sentit enthousiasmé et ravi. Son àme sacerdotale comprit, goûta, aima le cœur et le zèle du jeune écrivain catholique. Il relut le livre à diverses reprises, pleura sur ces pages pénétrantes, en savoura la piété, crut en aimer davantage les saints, l'Église, Dieu lui-même, et, touché de reconnaissance et de tendresse pour le jeune auteur, ne put s'empêcher de lui écrire. Nous ne savons ce qu'était sa lettre; mais elle fut telle que
I. Ce Peytel était notaire. Il fut condamné à mort. Son procvs fît grand bruit. Balzac prit sa défense par une brochure dont on parla beaucoup, mais qui n'eut pas de succès près du jury.
Veuillot y répondit l)ien vite. La correspondance, nouée de la sorte, ne se rompit pins : elle se continua jusqu'à la mort du cher et bon abbé Morisseau, en 1882. Les deux amis avaient appris à se connaître, et ils s'écrivaient depuis plusieurs années, lorsqu'il leur fut enlin donné de se voir. »
A M. L'ABBÉ MORISSEAU.
5 septembre (i84o).
Monsieur et cher ami,
J'ai manqué ce matin d'une minute la visite de M. C. F***, et je ne sais si je pourrai le voir. Je crois que le bon Dieu veut que, sans intermédiaire et sans que nous puissions nous reconnaître autrement que par le cœur, nous nous trouvions dans les bras l'un de l'autre un beau jour. Sera-ce dans le ciel? sera-ce ici-bas? Je voudrais que ce fût ici-bas et au ciel. Si le gouvernement voulait me faire cadeau de deux semaines de congé, j'irais vous voir. J'en ai un désir extrême. J'ai passé deux ou trois fois à Tours, sans m'imagincr que mon cœur dût y être un jour si vivement attiré.
J'ai maintenant auprès de moi mes sœurs, et j'admire, dans la joie d'une reconnaissance inexprimable, combien Dieu les a clian"écs. Il a redressé ces petites ronces stériles; il en a fait des arbres qui donneront, tout le fait espérer, de bons fruits. Je vous remercie de l'intérêt que vous portez à ces enfants. Elles sont vos nièces, en effet, puisqu'elles sont
mes filles, et mon cœur attache au vôtre toute ma parenté. Priez pour elles, priez aussi pour un pauvre jeune frère, qui est loin de moi, et que Dieu n'a pas encore touché. Je ne crains pas, vous le voyez, d'user de votre affection ; je veux l'attirer et la répandre : je ne croirais pas la mériter assez si je ne lui demandais pas tout ce qu'elle peut donner.
Je vous envoie le Rosaire^. Puissiez- vous trouver à le lire la moitié du plaisir que j'ai pris à le composer! Je l'ai écrit en invoquant la sainte Vierge; je l'ai commencé le premier jour du mois de Marie, et je l'ai fini le dernier. Il n'est point de travail auquel j'attache de plus doux souvenirs. Vous apprendrez à m'y connaître, car vous verrez aisément, par les conseils que j'y donne, toutes mes faiblesses et tous mes besoins.
J'avais cessé d'écrire dans lUnivers; les circonstances qui ont motivé cette interruption n'existant plus, je reprends ma collaboration à cette feuille, dont j'aime l'esprit, dont je connais et dont je respecte les bonnes intentions. Tous ceux qui la rédigent sont mes amis, gens honnêtes, gens désintéressés, presque tous jeunes et pauvres comme moi, qui font cette œuvre pour rien et avec tant de conviction, qu'ils ne regrettent qu'une chose, de n'avoir point d'argent à donner en même temps qu'ils donnent leur travail.
Aidez-nous, Monsieur et très cher ami. Sovez notre
I. Le Saint Rosaire médité. 3Ion frère venait de publier ce petit jivic de prières.
6i CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILT.OT.
correspondant. Unissons-nous là encore, comme nous nous unissons clans nos prières.
Puisque vous aimez à lire ce que je fais, l'article intitulé D'un Manifeste lUléraire^ , à propos de la ^<?i7/e publiée par M. de Balzac, votre compatriote, est de ma façon. Vous l'aurez trouvé sans doute un peu brutal : il est bien difficile de se retenir sur de pareils sujets, et les amis sages ne lisent les articles de journaux que quand il n'est plus temps d'y rien corriger.
Adieu, Monsieur et très cher ami. Ne m'oubliez toujours pas, ni les miens, près du bon Dieu.
Je vous embrasse en Notre-Seigneur.
A M. L'ABBÉ MORISSEAU.
lo décembre (1840).