‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 5 sur 132 · I. .l'avais fait une cliute de clioval · texte numérisé non relu

I. .l'avais fait une cliute de clioval

1. Albert de Calvimont, un IVrigonrdin qui avait écrit deux ou trois romans et fondé le lievcnarit , journal satirique royaliste. Il [écrivait alors dans la Gazette de France. Sous l'empire, il devint préfet de la Dordogne. Il avait beaucoup d'es])rit et de bonne grâce.

m'a donné une petite tape sur la joue^, ce qui est une très erande faveur.

A M. EUGÈNE VEUILLOT

Venise, 24 mai 1838.

Cher frère, je voulais attendre quelques jours avant de t'écrire; mais je pense que tu ne seras pas fâché de recevoir deux lettres au lieu d'une, et je te barbouille, avant de me coucher, quelques mots de satisfaction et d'encouragement. Je suis bien aise que tu continues de vivre paisiblement et surtout studieusement. Apprends l'anglais : c'est une langue bonne à connaître ; mais ne fais pas comme moi, qui n'ai jamais pu avancer dans aucune grammaire plus loin que les pronoms.

Je n'ai pas reçu ta dernière lettre adressée à Rome; j'espère que tu ne m'y disais rien d'important. Tu m'y parlais, à ce que je vois par un passage de celle qui m'est parvenue aujourd'hui, d'un tailleur de Rouen à qui je dois une soixantaine de francs pour fourniture de gants, etc. J'avais eu le tort d'oublier complètement cette affaire. Si l'on t'en parle encore, écris que je suis en Italie, que je reconnais la dette, et que je l'acquitterai à mon retour. Ne la paye pas maintenant : tu dois être à court d'argent ; ces braves Rouennais, qui ont attendu six ans, peuvent bien

attendre encore six mois. Quant au père IN..., il me paraît bien difficile d en tirer quelque chose, et je n'espère rien. Cependant j'ai prié ïoussenel, il y a quelques jours, de faire des démarches dans le cas où il V aurait lieu; tu peux écrire de ton côté et adresser ta lettre à Tousscnel, qui la fera parvenir. Cette afliiire pourrait être réglée par INI. Thureau-Dangin, à qui j'ai, en partant, donné pouvoir de payer et recevoir en mon nom. Outre les deux billets protestes^ le père X... me doit 150 fr,, en tout 550 fr. et les papiers timbrés'.

Ne t'inquiète pas de la pension de nos sœurs. J'ai donné à maman 750 fr., de sorte que la pension d'Annette est payée pour un an et demi.

Si le Mémorial est en retard, il faut demander de l'argent au général Bugeaud. Je vais lui écrire à ce sujet, ainsi qu'à M. de Marcillac; chauffe-les avant la fin de la session*.

Ma vanité, et je crois plus encore mon cœur, sont flattés du succès des feuilletons que tu as tirés de mes lettres. Je voudrais bien qu'il t'en restât au moins deux exemplaires; ne pourrais-tu te les procurer?

I. \.e pire N... ('tait rancien directeur du journal /a /^a/j, dont Louis Veuillot et Alphonse Toussenel, celui qui devint plialanstérien et qui a écrit CEsprh des bêtes, étaient les principaux rédacteurs. C'est à la Paix que mon frère vit pour la première fois M. de Montalenibert. Celui-ci avait envoyé au journal un exemplaire de je ne sais quelle publication, probablement V Histoire de sainte Elisabetli de Hongrie, et voulait savoir si l'on en parlerait. Cette entrevue n'eut pas de suite. Ce fut sans doute mon frère qui fit la réclame, car ses collaborateurs l'accusaient d'avoir du penchant pour les choses religieuses.

a. Le général Bugeaud et M. de Marcillac, maire et député de Périgueux, étaient les priiicij);uix patrons du Mémorial de la Dordogne.

Féburier m'en a demandé un, je serais aise de le lui donner.

C'est un excellent garçon que Féburier, et un admirable chrétien. J'ai fait sa connaissance intime pendant les deux mois que nous avons passés ensemble, et je m'en applaudis beaucoup, car c'est un ami pour la vie. Lui et sa femme m'ont vu dans des moments bien tristes, ils ont passé près de moi mainte et mainte heure où je n'étais guère aimable, et ils n'ont pas un moment cessé d'être pleins de patience et d'affection. Je les re verrai avec une joie vive, et j'en aurai une égale à te les faire aimer plus tard.

Songe bien à ce que je t'ai dit^ de te préparer à rester quelque temps à Paris, quand ton travail sera fmi: j'ai réellement des projets excellents et faciles, des idées à gagner honnêtement sa vie^ sinon à faire fortune, ce qui nous serait agréable à tous deux. Ton anglais, situ en viens à bout, nous servira pour cela. Mais il faut nécessairement qu'un des deux apprenne à fond le latin.

Je ne sais pas encore si je reviendrai bientôt en France ou si je pousserai plus loin. Je ne me soucierais guère de revenir, encore moins peut-être de partir seul. Pourtant, si je peux réunir assez d'argent^ c'est à ce dernier parti que je m'arrêterai probablement. Il promet plus d'ennuis que de dangers. On voyage aujourd'hui fort commodément en Egypte, et je serai bien recommandé. Ma première lettre, qui ne se fera pas longtemps attendre^, te fixera sur tout cela. Mais, que je parte ou que je rentre, rassure-toi sur ce que

pourraient penser Montalivet et Salvandy ^ Je n'ai plus le cœur à la politique courante, ni à la politique ministérielle. Indépendamment du dégoût que le tout m'inspire, il y a pour moi obligation de conscience de ne plus m'en occuper, et c'est une chose arrêtée. J'ai d'autres cordes à mon arc, Dieu merci.

Tu as tort de douter de nos futurs voyages. Mes projets m'obligeront d'aller à Rome encore plus d'une fois, et tu y viendras. C'est une des probabilités les plus sûres de notre avenir.

Gustave est toujours bon garçon, mais terriblement indécis. Il a maintenant une violente envie d'aller à Jérusalem, seulement il voudrait n'aller que là ; pour moi, ce n'est pas mon aflliire : c est trop ou trop peu.

Nous irons à Thèbes, à Smyrne, à Constantinople, ou je reste à Venise et dans l'Italie encore un mois, puis je rentre par la Suisse, et peut-être (mais bien peut-être) je vais passer quelque temps avec toi.

C'est-à-dire que nous installons Lavertuj on rédacteur en chef, et que nous tournoyons dans les Pyrénées ou dans les Alpes pendant quelques semaines. Que veux-tu? Je me trouve avoir de quoi vivre pen^ dant cette année, et j'estime que le temps employé à courir est loin d'être perdu.

Je ne cherche pas à te faire une description de

I. M. le comte de Montalivet, ministre de l'inte'rieur, et M. le comte de Salvandy, ministre de l'instruction publique, qui avaient remarqué les articles de mon frère dans la Charte de i83o et dans la Paix, s'intéressaient beaucoup à lui; ils lui avaient dit qu'au retour de sa course en Orient, ils se chargeraient de son avenir. Je m'inquiétais de» dispositions de Louis à négliger et à mécontenter de tels patrons.

CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOl'. 19

Venise: e'esl indescriptible; il faut voir, entendre et toucher ceci. Tu peux, t'en fier à moi, qui grille du désir de te le faire voir.

Minuit sonne tout autour de moi: je vais fînircetle lettre, à laquelle je n'aurai pas le temps d'ajouter un mot demain. Ne la prends, malgré ses pattes de mouches, que pour un billet avant-coureur d'un volume.

Adieu. Sois bien sage, embrasse, bonjoarise et serre la main de ma part partout où besoin sera.

Ton frère dévoué,

Mille compliments à M. Romieu ' et à Madame sa mère. Annonce-leur une lettre de Venise. C'est le seul point où depuis mon départ j'aurai joui réellement de quelque tranquillité. Ils sont trop artistes, curieux, voyants et entendants tous les deux, pour ne pas me pardonner d'avoir flâné !

25 mai. — Encore un petit bonjour, pour te dire que j'ai enfin aujourd'hui à Venise le plus beau temps du monde, et que je vais voir toute la journée des tableaux de Paul Véronèse et du Titien.

li M. Romieu était ])réfet de la Dordogne; homme de beaucoup d'esprit, il avait naturellement pris en goût mon frère, et une grandt intimité s'était établie entre le jeune journaliste de 22 ans et le préfet.

A M. EUGÈNE VEUILLOT

Venise, 3 juin.

Cher frère, je viens de recevoir ta dernière lettre. Je l'ai lue avec tant de bonheur^ queje laisse tout pour causer un peu avec toi de notre passé et de notre avenir. Ce que tu me rappelles de notre vie à la Paix se retrouve bien souvent dans ma pensée. Hier surtout^ j'y songeais avec délices. Je me promenais, après dîner, en fumant mon cigare sur la Piazzetta. Toutes les merveilles de Venise étaient devant moi : Saint-Marc, le palais des doges, la mer, les gondoles, le ciel d'Italie, et le ciel vénitien, encore plus beau. Cependant j'étais triste : je songeais à nos après-dîners d'il y a un an à cette époque, quand nous quittions tous les deux la table Dugy, pour faire un tour de boulevard, causant de tout et de rien, fumant le fin cigare de quatre, en attendant \^. moment de s'atteler à la charrue [la Paix) ',

Nous avions bien nos peines, bien souvent la dépense du cigare absorbait tous nos fonds; mais du temps passé l'on ne se rappelle que le plaisir, et c'est un grand bienfait du Ciel, qui met ainsi un charme inconnu au fond de nos regrets. Combien ce temps

I. A cette époque, les cigares de quatre sous, nommés les havanes, étaient bons et regardés comme cigares de Inxe. Ils l'étaient certainement pour nous.

a passé vile^ cher frère ! Mais il a été assez long pour que nous ayons appris tous deux que nous avions l'un dans l'autre un grand trésor, un cœur dévoué, fidèle, indulgent. Nous avons alors appris à nous connaître , car auparavant nous ne nous connaissions pas, ou plutôt nous ne nous connaissions plus. Notre vieille amitié d'enfance a refleuri pour toujours. La rue de la Sourdière prend place dans nos souvenirs à côté du jardin des Plantes. Si, dans le cours de cette existence commune, je me suis montré trop souvent dur, colère, inégal, tu me l'as pardonné, car tu as lu au fond de mon cœur, tu as vu combien je t'aimais. Oui, va, je t'aime, mon frère, de toute l'ardeur de mon âme. Je l'ai bien senti le jour de ton départ, lorsqu'il a fallu te laisser aller seul pour la première fois. Que de transes j'ai éprouvées jusqu'à ce que je t'aie vu bien solidement et tranquillement établi! Et depuis, me sentant un frère, j'ai moins senti le besoin de placer ailleurs mes affections; je les ai, au contraire, retirées une à une, pour les mettre sur toi, mon seul frère et mon seul ami, mon enfant, pourrais-je dire, car il y a quelque chose de paternel dans la tendresse que je t'ai vouée. Ces cinq années que j'ai de plus que toi ont été pleines de tant de choses qu'elles m'ont rapidement vieilli. Il me semble qu'elles me donnent des devoirs que j'aime à remplir et des droits que tu ne contestes pas. Écoute-moi donc, cher enfant, quand je te donne un conseil, non comme un précepteur qui veut morigéner, mais comme un ami plein de soucis et d'inquiétudes, qui se rappelle ses fautes et ses souffrances dans la route

22 C01U\P:SP0M)\\CK DR LOUIS VEUILLOf.

OÙ tu marches après lui, et qui voudrait te les épar-

Je t'ai dit que Gustave m'avait laissé seul ici ; il m'écrit de Trieste qu il n'y reviendra pas. C'/esl assez pour lui d avoir vu \ enise trois jours; il vam'altendre à Ancône, où j'irai le rejoindre dans quatre jours, car Venise ne me lasse pas. A Ancône, il saura, me dit-il, ce qu'il doit faire: j'y saurai donc aussi ({uelle décision je dois prendre, ou plutôt ma décision est prise. Je ne le laisserai pas s'engager seul en Orient, et je ne reviendrai pas à Paris. I^aisse dire ceux qui croient Gustave fou, et qui diront peutêtre bientôt que je le suis aussi. Ceux-là , déjà couverts de cheveux gris, pères de famille, chargés de devoirs, courent misérablement après les plaisirs qui fuient la vieillesse; ils s'accrochent aux jupons d'une fille, ils mentent, ils vendent leur conscience à qui la veut; jeunes et forts, au contraire, ceux qu'ils prétendent railler, repoussent fièrement du pied ces joies honteuses; ils acceptent tous leurs devoirs, ils s'en créent de nouveaux plus austères et plus grands, ils demeurent libres de leur pensée, sous l'autorité de IJieu, ils ne mentent pas, ils dédaignent l'idole devant laquelle tant d'autres rampent à plat ventre. Dis maintenant quels sont les plus fous. J'ai vu Gustave à genoux dans l'église, prier Dieu pour sa femme et ses enfanls; j'en ai vu d'autres se prosterner, ivres,

I. Au mois d'août iSlj, n'ayant pas encore dix-neuf ans, j'avais quitté mon frère pour rédiger à P('rigueux le Mémorial de In Doi- Hogne. C'est à ce départ que se rapportent les lignes qu'on vient de lire.

devant une drôlesse, et recevoir avec larmes ses refus. Ai-je besoin de te dire qui m'a semblé plus digne de mépris et de pitié ?

Gustave possède un noble cœur, à travers toutes les incertitudes de son esprit; mais son esprit a été plus incertain encore, et son cœur pouvait devenir mauvais. Il doit à Dieu, à sa foi, à ses prières, à sa constante vigilance, aux avis de son confesseur^ tout ce qu'il a en lui de nobles qualités.

Mon enfant, regarde le monde, examine-le bien, et vois ce que c'est que l'honnêteté, la pureté, la pudeur, la sincérité des plus vertueux, lorsqu'ils ne sont pas chrétiens. Et puis enfin. Dieu n'est pas, ou il est: s'il est, il est juste ; s'il est juste, il y a punition et récompense. Mais il y a, diras-tu, dans la foi, des mystères qu'on ne comprend pas. Comprends-tu pourquoi naît un insecte, pourquoi germe un brin d'herbe? comprends-tu la plupart du temps comment tu penses et pourquoi tu agis ?

Je t'en prie, laisse dire, examine, et ne te joins jamais à ceux qui clabaudent contre la religion. Ces clabauderies ne peuvent se faire que pour le plaisir des bêtes ou la satisfaction des fripons et des farceurs. Un galant homme ne doit pas mettre son esprit aux ordres de ces espèces-là.

Parlons d'affaires. J'approuve tes projets au sujet de la rédaction du Mémorial. Si tu peux rester à Périgueux, tant mieux! si tu vas ailleurs, il n'y a pas de mal : je te crois assez fort pour t'en tirer honorablement; mais précautionne-toi à l'avenir. Ne te fie pas au cher ami de Léonidas, qui devient homme de

cour. Ne lui demande pas une grande ville, mais plutôt un petit pays pittoresque, pas trop connu, et ne te lance pas dans le grand format; reste autant que possible dans les bi-hebdomadaires. C'est le moyen de faire mieux et de s'ennuyer moins*.

N'envoie pas trop d'argent aux petites. Vingt francs, c'est trop; qu'ont-elles à faire de cela ? Quand le frère aîné a tant de peine à se corriger de ses façons grand-seigneuriales, n'habitue pas les cadettes à marcher dans la même voie.

Adieu, mon ami. Je te laisse ici pour ne plust'écrire que d'Ancône, où j'espère recevoir une lettre de toi, car après cela je ne sais où tu pourras m'écrire. Bien des choses à tout le monde. Je voudrais bien qu'il te fût possible de dire un petit mot de ma part à Mme ***; dès que sa fille sera mariée, je chercherai à faire ma paix.

Envoie-moi donc tes vers, s'il n'y en a pas trop.

Adieu, frère.

Louis Velillot.

Papier grand, écriture fune, lignes serrées.

I. M. Li'on Vidal, que nous appelions Léonidas à cause de sa manière de signer, et du contraste que faisait ce nom avec sa figure et sa tournure , avait au ministère de l'intérieur la surveillance de la presse conservatrice de province.

A M. EUGÈNE VEUILLOT

Ancône, 12 juin i838.

Ne te réjouis pas de mes nombreuses lettre::, cher frère : comme je ne puis me plaindre qu'à toi et que je suis souvent triste, je t'écris souvent. Si par hasard tu éprouves jamais de ma part ce qu'en style épistolaire nous appelons un long silence, dis-toi : Tout va bien. Mais quand mes gribouillages se succèdent comme les coups de vent dans la tempête, mauvais signe. C est le moment de boire à ma santé. Le fait est que je suis horriblement triste, et du vieux fond que tu me connais et de ce qui s'y ajoute chaque jour, et enfin de la peur que me fait éprouver ce continuel accroissement, quand je viens à y songer. Or, je suis forcé d'y songer souvent. Je vois la mer envahir mon champ, et je commence à pouvoir préciser l'époque où le dernier épi sera submergé. Situation peu gaie pour un propriétaire. J'ai beau faire, je ne puis me tirer de là. Il faudrait un miracle, chose facile à qui les fait, difficile à qui les espère. Pour me sauver, j'ai essayé du sacrifice. Soit que le sacrifice ait été mal fait, soit qu'il n'en ait pas valu la peine, je n'en ai point reçu le prix. Jamais je n'ai été plus ballotté, plus secoué, plus tiraillé, je dirais presque plus désespéré qu'en ce moment. Et pourtant, j'aime encore mieux l'incessante fatigue de ce combat que l'espèce de tranquillité stupide où je moisissais il y

a quelques mois. Oui, certainement, je préfère mon état actuel; malheureusement, je ne le préfère que dans mes heures de force, de courage et de raison. Ce sont toujours les plus rares.

La pensée, l'esprit, l'inlelligence, enfin tout ce qui est supérieur en nous, ne vit pas souvent en bon accord avec les appétits, les goûts, les instincts d'en bas : tu l'as éj)rouvé certainement comme tout le monde, et tu as éprouvé aussi que, la plupart du temps, l'esprit se soumet en grognant à la matière, et suit comme un laquais ce maître qu'il méprise. On goûte alors une sorte de paix honteuse, où beaucoup finissent par se plaire et s'endormir tout à fait. C'est là que j'allais peut-être, lorsque ce voyage, m'arrachant à toutes mes habitudes, m'a placé dans un centre nouveau, et m'a donné tout le temps de réfléchir sur ma situation. J'ai pensé qu'il était temps de changer les rôles, et de soumettre enfin la matière à l'esprit. Mais j'ai trop vécu et trop fait de vaines tentatives dans le même but, pour ignorer qu'on n'entreprend pas tout seul ces révolutions-là, lorsque l'on veut sérieusement triompher. Je n'avais qu'un parti à prendre : car, en pareil cas, il n'en est pas deux bons. J ai donc frappé à la porte de l'arsenal où de plus braves, de plus forts, de plus grands que moi sont allés chercher des armes contre eux-mêmes. A cet égard, il y a réellement en nous une voix qui ne permet pas d'hésiter, et nous avons tous sous les yeux des expériences qui lèvent jusqu'au moindre doute.

Eh bien, mon ami, te le dirai-je? C'est justement depuis ce moment-là que je souffre le plus. Le com-

J3at a réellement commencé à l'acte quidevait le finir : ce qui était évidemment clair à mon esprit, devient douteux; ce que j'ai abandonné avec le plus de facilité, me devient cher; enfin, jen'avaisrien couvert de mon mépris, de mon dégoût^ qui ne réapparaisse avec une sorte d'attrait, maintenant que j'v ai renoncé. C'est une dure et épouvantable situation que celle-là. C'est un des plus curieux, mais aussi un des plus pénibles, un des plus horribles spectacles que l'homme puisse se donner; et l'on ne résisterait pas à la violence des émotions et des regrets qu'on éprouve, si, au milieu de tout cela, l'on ne se sentait point parfois une force qu'on n'avait pas auparavant. Oui, l'on résiste mieux, tu peux m'en croire : ce n'est ni mon bonheur ni mon courage que je vante en ce moment. Ces actes, ces fautes, ces plaisirs pour lesquels on avait du mépris, on s'y laissait entraîner; maintenant qu'ils inspirent un attrait horrible, qu'ils vous donnent une soif d'enfer, vous n'y cédez pas. C'est la récompense: elle est lente, elle est rare; elle est maudite parfois, lorsqu'elle vient; mais il est impossible que cette fleur n'ait pas un fruit. Cette conviction reste au milieu du désespoir : c'est une barre à laquelle on se tient et qui ne rompt pas dans les mains. Mais en s'y cramponnant, que de fois l'on désire mourir ! que de fois l on demande à la vague de triompher et d'emporter au loin sa victime! Ce que je te dis là va peut-être te surprendre : sans doute, tu ne me croyais pas si avancé dans la roule où je te disais il y a quelque temps que j'avais envie d'entrer, .l'ai voulu, avant de tout te confier, atten-

dre un résultat; eh bien, le résultat, le voici : c'est, jusqu'à présent, une lutte dont tu n'as pas l'idée, des souffrances aiguës, des satisfactions rares, des tentations hideuses; et une immense volonté de triompher. Evidemment, cette lutte doit se terminer par le triomphe du bien; mais elle est longue et douloureuse en raison du mal qu'on a commis : car on n'a pas fait une faute, si odieuse soit-elle, qu'on ne désire la faire encore et faire pis. Chaque vice de la vie passée laisse au cœur une racine immonde, qu'il faut en arracher avec des tenailles ardentes. Cela semble une chose épouvantable d'être tenu à une vie honnête et réglée par le grand devoir divin.

Vois, mon ami, si tu peux tirer parti pour ton âme ou ton cœur de ce que je te dis là. Je ne te cache pas qu'on souffre beaucoup : mais il semble qu'on souffre ici plus vivement ; dans l'indifférence, plus honteusement, et peut-être plus longuement. Je dis peutêtre pour cette vie ; pour l'autre, je n'en doute pas. Il y a un Dieu et une âme : s'il y a un Dieu, il est juste ; s'il y a une âme, elle est immortelle. Justice de Dieu, immortalité de l'âme, sont deux idées qui font frémir un chrétien, et qui doivent longtemps arrêter la pensée de celui qui ne l'est pas.

Or, Dieu étant, et Dieu étant juste, il a dû laisser une règle pour le servir. Cette règle, tu la connais. Étudiela; tu verras qu'elle vient d'en haut bien certainement : car elle seule, dans ce qui en a été observé, a pu soutenir le monde ; et, s'il y a malheur, c'est évidemment parce qu'on ne l'observe pas. Quant aux commandements de l'Eglise, ce que tu connais maintenant de

la vie, avec ce que tu as de bon sens, doit sufTire, à défaut de sentiment chrétien, pour convaincre au moins ta raison de la nécessité d'une règle, de la nécessité d'une pratique. Tu sais que les plans de vie, les belles résolutions, les changements de conduite bien décidément arrêtés, ne sont pas rares, et s'évanouissent encore plus vite qu'on ne les forme ; tu sais que la maison non habitée se dégrade, que le fer qui ne sert pas se rouille, que l'autorité qui n'agit pas s'éteint: tout cela est vrai pour l'âme, même chrétienne, qui ne pratique pas. Il y a vraiment auprès de nous un ennemi qui profite de toutes ces négligences, et qui s'empare de tout ce que nous ne défendons pas vigoureusement.

Je ne te demande pas de te convertir, quoique naturellement je le désire beaucoup, parce que, ayant commis moins de fautes, tu auras moins à souffrir; mais je te demande de songer quelquefois à ce que je viens de te dire , d'accorder quelque attention et quelque étude à ces idées; de lire l'Evangile; surtout de ne jamais te laisser aller, comme j'ai eu trop souvent le tort de le faire, à de misérables plaisanteries sur un sujet qui est toujours digne de nos respects, dans quelque situation d'esprit que nous nous trouvions. Songe qu'en définitive , ces sortes de plaisanteries ne peuvent réjouir que des sots, des fripons et des coquines, et qu'un galant homme ne doit rien à ces espèces-là. Ne prends pas non plus pour des arguments contre la religion la conduite ou le caractère de certains dévots, ni le scandale donné par les mauvais prêtres :

ceux qui s'éloignent de Dieu parce qu'ils ont vu un mauvais prêtre , prennent bêtement jxirti pour cet homme contre Dieu. Pour les chrétiens que tu pourrais voir abandonnés à leurs passions ou à leurs ridicules^ qu'importe? Le chrétien cherche la perfection; il n'est pas parfait. Il lutte comme toi contre le mal; mais il a beaucoup [)lus de chances de ne pas succomber. Lutter, c'est déjà tant! Compare ensuite le plus fautif des chrétiens sincères au plus vertueux des philosophes, à toi-même, si tu veux, danstes meilleurs moments, et il sera bien étonnant et bien rare que tu puisses trouver le philosophe meilleur. Un homme qui croit, qui pratique , et qui fait des fautes en ferait bien plus s'il ne croyait ni ne pratiquait. Tu peux m'en croire, mon ami : je sais maintenant de quoi il est question.

Tu peux, si bon te semble, lire cette lettre à nos amis. Je ne suis pas encore assez sûr de moi-même, assez affermi pour appeler leurs regards; mais je suis assez convaincu pour ne pas les fuir. Quant à toi, je t'écris, parce que ton àme m'intéresse plus directement, parce que tu as une part dans mes prières, et parce tjue, obligé de tout te dire sur ce point désormais, je me tiendrai plus ferme.

Quelle que soit, au surplus, l'issue de la lutte, je proteste d avance contre la lâcheté qui me ferait succomber : si le mal triomphe, ce n'est pas que la religion ne soit point bonne; c'est que je suis trop mauvais, c'est que j'ai trop énervé mon cœur dans les misérables joies du monde, et que ma faiblesse me condamne ù rester dans le bourbier.

Tu m'engageais à étudier l'Italie : c'est l'Italie, plus que tout le reste, qui m'a fait catholique. Elle renferme, dit-on^de mauvais prêtres. Mais les plus sincères confessent qu'on en a exagéré le nombre; pour moi, j'y en ai vu d'excellents, charitables, dévoués, éclairés autant qu'un homme peut l'être, vertueux comme un chrétien l'est seul. Ensuite ce pays est tellement rempli des grandes œuvres de la foi, le catholicisme y a produit tant d'hommes de génie et tant de merveilles en tout genre, qu'il faut incliner la tète et fléchir le genou. Ce temps est passé, sans doute, et surtout pour l'Italie; mais les simples fidèles vont maintenant prier en aussi grand nombre que jamais devant ces beaux témoignages de la foi et du génie de leurs pères, et Dieu seul a le secret des temps.

J'étais malheureux en commençant cette lettre; je me suis calmé en te l'écrivant : me voilà tranquille pour le présent, résigné en ce qui regarde le passé, confiant pour ce qui est de l'avenir. Bientôt peutêtre je serai fort loin de ma famille et de mon pays; il est très possible que je m'aventure seul où nous devions aller deux. Eh bien, mon frère, au milieu des solitudes et des privations, peut-être demanderaije à Dieu de te donner le même repos, la même tranquillité, le même bonheur qu'à moi*

vn

A M. ET Mme FRANÇOIS VEUILI,OT.

Ancône, i6juin i838.

Chers parents, j'ai été bien heureux de recevoir une lettre de vous à Venise, d'apprendre que vous vous portez bien^ que mes sœurs vous donnent de la satisfaction, enfin que tout va pour le mieux. Je puis dire que rien ne m'a fait plus de plaisir dans tout mon voyage; seulement, j'ai vu avec peine qu'on vous avait donné quelques inquiétudes au sujet de mes résolutions, et qu'une personne à qui j'ai dû faire un peu de chagrin, vous avait affligés. J'espère que cela est bien passé maintenant. J'ai fait ce que je devais faire, et j'ai bienfait. I^es idées qui m'imposent le devoir de rompre certaines liaisons, m'imposent bien plus encore celui d'aimer mes parents, de veiller à l'avenir démon frère et de mes sœurs, d'être affectueux et soumis envers mon père et ma mère. Soyez donc bien persuadés que, pour avoir un peu de religion, je n'en serai pas plus mauvais frère ni mauvais fils. Mon ami Gustave m'a rendu et à vous aussi un très grand service. Quanta ceux qui prétendraient le contraire, laissez-les dire: ils parlent dans leur intérêt; j'agis dans le vôtre et dans le mien, vous en aurez un jour la preuve. J'ai renoncé à beaucoup de plaisirs pour consacrer au travail le temps que ces plaisirs me prenaient. Aucun de nous n'y perdra. Pour ceux que cela dérange, ils iioiit s'amuser ail-

leurs^ s'ils n'ont pas le courage de m'imiter. Je ne suis pas forcé de les divertir toute ma vie.

J'avais, quand je suis parti, le projet de faire un très grand voyage; je vous l'avais caché, afin de ne pas vous affliger. Nos projets ont changé en route;' cependant je n'en serai pas moins absent quelque temps encore. Je m'en vais à Fribourg en Suisse, afin de pouvoir y achever promptement des études indispensables au succès de ce que je veux entreprendre par la suite. On n'est pas toujours jeune, on ne peut pas s occuper toujours de niaiseries et vivre dans le désordre, comme je l'ai fait jusqu'à présent. J'ai vu que Tàge me gagnait, que je n'avais pas encore une position indépendante ni les moyens de m'en créer une, et j'ai pensé qu'il était temps d'en finir avec tout cela. C'est ce que j'ai fait; mais c'était bien difficile : il m'a fallu beaucoup de courage, de fermeté, de bonheur, et encore je n'en serais jamais venu à bout, si la religion ne m'avait pas aidé. Enfin, grâce au bon Dieu, sans fortune, sans argent, j'ai fait depuis quatre mois, et je vais faire ce que des jeunes gens qui ont vingt mille livres de rente ne peuvent pas réaliser. Quand je reviendrai, je n'aurai plus besoin ni des ministres, ni des députés, ni de tous ces messieurs qui font de belles promesses quand on les sert et qui oublient quand on les a servis; je n'aurai plus besoin de faire dans les journaux lin travail qui m'abîme et me dégoûte : mon existence sera sûre et ne dépendra que de moi.

Mais, pour arriver là, il faut un peu de patience. Patientez donc, chers parents, modérez le désir bien

3k COIUŒSPONDANCE DK LOUIS VEUILLOl'.

partagé que vous avez de revoir votre fils. Songez qu'il vaut mieux être un peu éloignés maintenant que séparés plus tard, et que c'est d'ailleurs le seul moyen d'être réunis un jour. .Sans doute, il est triste de n'avoir point ses enfants autour de soi. Cependant, songez à ceux dont les fils sont soldats, matelots, à ceux dont les enfants sont dans la misère ou ont une mauvaise conduite : ils sont bien plus malheureux que vous. En définitive, aucun de nous n'est très loin ; en quelques jours, nous pouvons être tous rassemblés; aucun n'est malade^ aucun ne se conduit mal. Eugène est très bien, les petites sont charmantes, et pour moi, chers parents, je vous promets bien de ne vous donner volontairement aucun molif de plainte.

Ainsi, je vous en conjure, n'ayez pas moins de courage que moi. Vous sentez qu'il me serait plus agréable de rester à Paris auprès de vous et de mes sœurs, que d'aller à mon âge en pays étranger, m'enfermer tout seul dans un collège comme dans une prison, n'ayant d'autre comj)agnie que de vieux professeui's et de vieux bouquins. Cependant je le fais, j)arce que la sagesse le commande et que l'intérêt de ma famille le veut. Résignez-vous comme moi.

Soyez tranquille, chère mère : tout s'arrangera. J'espère que je ferai face à tout. Non seulement je me charge de la pension d'Annelte, mais de tout son entrelien. Je vais l'aire des économies dans ma prison de Fribourg : j'y vivrai presque pour rien, et, si peu quejegagne, il m'en restera encore plus qu'à Paris.

Adieu, chers parents. Répondez-moi tout de suite à

Friboiu'g, poste restante. Je vous prie bien de ne pas vous opposer à mon projet, parce que ce n'est pas un coup de tête, mais une chose mûrement réfléchie et que je veux absohiment exécuter. Donnez-moi de vos nouvelles et de celles de mes sœurs. Je vous embrasse de toute mon âme et suis pour la vie votre fds affectionné et soumis.

Louis Veuillot.

Poste restante, à Fribourg (Suisse).

YIII

A M. EUGÈNE V UILLOT.

Fribourg, g juillet i838.

Cher enfant, je n'ai pas le temps de t'écrire bien long aujourd'hui, mais je ne veux pas tarder à t'apprendre une nouvelle qui me paraît devoir te faire plaisir. Je ne reste point à Fribourg, je retourne à Paris. Es-tu content, sermonneur'!* Quant à moi, je ne te dirai pas que je t'annonce cette décision sans plaisir: je ne suis pas insensible au bonheur d'embrasser nos parents, nos chères petites sœurs, six mois et peut-être un an plus tôt que je ne croyais. Cependant je me serais privé de cette joie et j'aurais maintenu ma résolution première, si la personne à qui j'ai remis la décision de l'affaire l'avait décidée dans ce sens. On a beau considérer un projet mûrement, toujours on oublie quelque chose lorsqu'on veut

hâter l'exécution. Arrivé à Fribourg, quelques objections que je ne m'étais point faites se sont présentées. La principale te regardait, mon ami.

Depuis quelque temps, je me sens un grand désir de te retirer du journalisme; je me suis demandé ce que tu ferais dans six mois, et la haute protection de Vidal ne m'a pas rassuré. A cette pensée est venue se joindre celle de nos soeurs, que je voudrais surveiller d'un peu près. Enfin, j'ai pensé que les arrangements que j'avais pris avec Gustave, pour nous assurer la becquée à tous, pourraient bien souffrir quelques petites difficultés. Néanmoins, comme les avantages pouvaient balancer les inconvénients, et que je me défiais un peu de certain désir secret qui me poussait à la grande ville, j'ai dressé un état consciencieux du pour et du contre ; je l'ai remis, avec de nombreuses explications, au bon Père qui me dirigeait (car, aussitôt mon arrivée à Fribourg, je suis entré en retraite, au séminaire, et j^y ai passé huit jours pleins) ; je ne lui ai rien caché de ce que je pourrais trouver de mauvais et de bon à Paris ; je lui ai confessé mon ignorance aussi bien que ma faiblesse, et je l'ai prié de décider, promettant d'obéir, et très décidé, en effet, à suivre comme un ordre l'avis qu'il me donnerait. Je ne pouvais rien faire de mieux dans le doute où j'étais, et je n'ai demandé à Dieu, j)Our lui, qu'un avis utile à mon âme; pour moi, que la vertu d'obéissance. Pendant trois jours, il a réfléchi, prié; et ce matin, il m'a fait connaître sa décision. Elle est que je dois retourner à Paris, avec la résolution bien ferme d'éviter tout ce qui pourrait

CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOr. 37

me faire chanceler, et de fuir, si le danger devenait trop pressant.

J'ai promis, j'obéirai. Ta position et celle de nos sœurs ont servi à le déterminer; mais sa principale raison, c'est que la retraite et la méditation ont mis en moi des bases de foi qui n'y étaient point encore, et une force contre le passé que j'étais loin d'avoir quand je suis arrivé ici. J'avais si bien pris ma résolution d'obéir, que j'ai vu avec sang-fi^oid se lever la barrière, reçu tranquillement mon bon de sortie ;'^2i\\.rais, avec une soumission égale et presque la même indifférence, vu les portes du séminaire, où j'étais décidé à me mettre en pension, se refermer sur moi pour six mois et plus. A cette heure même, je te l'avouerai, j'ai besoin de ma confiance en Dieu pour croire que le bon Père a pris le meilleur parti. Heureusement, je suis bien sûr qu'il s'est décidé sans complaisance, et je me crois, comme lui, plus ferme et plus décidé dans ma route nouvelle que je ne l'ai été jusqu'à présent. O cher frère, c'est un grand trésor que celui-là, qui s'appelle confiance en Dieu. Bien plus que le désir d'apprendre le latin, c'était le besoin d'oublier le passé qui me poussait dans la retraite. Je voulais, avant d'y poser le pied, laisser refroidir les cendres deGomorrhe; et maintenant que l'herbe y pousse, j'irai là, aussi bien qu'ailleurs, attaquer le rudiment.

Tu m'as sans doute écrit à Ancône une lettre que je n'ai point reçue, et que je ne recevrai pas, vu l'intelligence postale des Etats italiens.

Je veux te faire un compliment, mon ami : je vois du progrès dans tes lettres; le style s'y forme, sans que

38 CORRESPONDANCK l)F, LOL IS VEUU.I-OI .

le cœur y paraisse moins. Cultive cela : nous en tirerons profit. Nous avons rudement à travailler, et il faut entrer en besogne, non pas demain, non pas ce soir, mais à l'instant. Nous avons fait des brioches tous deux. Tu dois mille francs. Sais-tu jusqu'où vont les agréables restes de mon beau passé ? sais-lu ce qui me reste de tous mes essais de plaisir, de mes rages, de mes colères, de tant de pleurs versés et de temps perdu ? Je viens d'en faire le calcul : cinq mille francs de dettes, dont mille francs pressent et devraient être déjà payés. Des dettes oubliées se sont réveillées au fond de ma conscience; et ma conversion n'eût-elle produit que cela, nous devrions tous la bénir. Tu me crois peut-être abattu? Jamais je ne me suis senti autant de courage ; jamais bon cheval, enfermé depuis longtemps à l'écurie, ne s'est plus réjoui de partir pour la course, et n'a considéré d'un œil plus satisfait l'étendue du champ. J'accepte avec joie l'immensité de mon devoir, et je me réjouis d'avoir des croûtes à manger; du reste, je compte bien l'en faire avaler une partie. Véritablement, ma confiance est extrême. I^e Pape m'a conseillé de lire la Vie des saints : j'ai suivi son conseil, et je m'en trouve à ravir. Confiance en Dieu ! Le Père Geoffroy me disait : « Si, par hasard, vous aviez besoin d'un petit morceau de la lune, il faudrait le lui demander: il n'y a pas de raison pour qu'il ne vous l'accorde pas. Dites, comme sainte Thérèse, qui remua l'Espagne et toute la catholicité avec son seul vouloir : Veuillot et son désir, ce n'est rien ; mais Veuillot, un bon désir et le bon Dieu, c'est beaucoup. » Partant de ce principe, j'ai brave-

ment usé hier pour la première fois de mon droit, en demandant au bon Dieu de t'aider dans tes affaires, et j'y compte si bien, que je te le dis.

Je n'ai pas besoin d'ajouter, comme un imbécile à un autre imbécile, que je ne m'endors pas pour cela sur les feuilles de rose de la foi. C^'est un devoir de travailler, et l'on s'accuse au confessionnal d'av ir négligé les devoirs de son état. Comprends-tu quel outil c'est qu'une pareille obligation dans la main d'un chrétien?

Ainsi , bien-aimé frère , n'aie pas peur : nous nous reverrons ensemble, et nous utiliserons notre temps mieux que nous ne l'avons fait à la Sourdière*. J'ai grande hâte de te tenir près de moi; je ne suis pas sans quelque jalousie de jM. Saint-Marc. Pardonne-moi : j'ai si longtemps oublié que mon frère devait être le plus cher de mes amis! Tu n'auras pas peur, je pense, de ma direction : elle ne te tourmentera point. J'admire celle de Gustave ; mais mon caractère ne me pousse pas à v conformer la mienne, et, si Dieu permet que tu sois séduit, je t'abandonnerai aux embûches de M. et Mme Féburier. Le nom de Mme Féburier me rappelle que, de ton côté, tu commences à être jaloux de ma future. Rassure-toi. Tu sais c{ue nous avons nos sœurs à pourvoir d'abord. Après cela, nous verrons. Dans la position d'esprit où je suis, avec les lumières qui me sont venues, et du point d'où je regarde le monde, il se pourrait (ne t'effraye pas : je n'en sais rien, je n'ai ni projet ni enga-

I. Rue de la Sourdière, oii étaient les luireaux du journal la Paix et où nous demeurions.

40 CORRESPONDANCE OK I.OIIS VIUTIJ,OT.

gement),il se jxiiiiTait que ma future fût la Très Sainte Trinité. Je te répète que je n'ai point d'engagement. Je te dis cela seulement pour te montrer quels hommes ce sont que les Jésuites. Mon directeur n'ignore pas la situation de mon esprit ; il lui était facile de l'entretenir, de me faire demeurer ici, de m'engager peutêtre au bout de quelque temps. Cependant il me renvoie. Il est vrai que, comme on disait à Féburier, qu'ils ont empêché de se faire prêtre et qui pouvait les doter de quinze mille francs de rente, je serai leur esclave dans le monde. Oh! mon ami, que le Constitationnel est bête (appuie) !

Ta lettre ma fait rire et presque pleurer, car je Fai lue dimanche (depuis huit jours j'avais le courage de ne pas envoyer à la poste), et le père Geoffrov n'avait pas encolle prononcé. Ce que tu m'y dis de mon père, de nos sœurs, de toi-même, frère, me touchait beaucoup; mais je riais bien en dedans, et des commérages de la ville, et des points d'exclamation de nos bonnes dames, et de l'entreprise de Catoire, qui voulait te prouver qu'au point positif l'affaire était bonne, et enfin de tes propres lamentations sur le sacrifice de mon beau talent et de mon bel iwenir littéraires. Tu as donc encore la superstition des Débats^ cher enfant? et sincèrement tu regrettes de ne pas me voir, après bien du temps et des peines, arriver tout essoufflé juste au-dessus de l'échelon que M. Frédéric Soulié occupe avec tant de gloiie'? Ecoute-moi, maintenant que

I. Peiulanl que mon frtre était à la Paix, et un j)eu plus tard, au moment où il partit poui- Home, on lui avait parlé d'entrer au Journal (les Drhats. Frédéric Squlié était alors feuilletoniste de ce journal.

j'ai la modestie de n'être ])lus modeste. Dans ces huit jours de retraite^ j'ai jugé beaucoup de choses, et entre autres mes moyens, ce que tu appelles mon talent. Cela est pauvre et juste au niveau de nos fonds. Je voudrais en avoir, et je serais heureux de sacrifier à Dieu ce que nous nommons encore un bel avenir; mais je ferai bien de chercher d'autres offrandes à déposer sur l'autel. Je pense que ma plume nous fera vivre modestement d'un tas de petits travaux obscurs, mais n'espérons rien de plus. Quant à la réputation, l'éclat, la manipulation des articles, tout le sabbat infernalet immonde des journaux, je fais bien mieux que de n'y point pouvoir arriver : je n'en veux point, et l'on m'offrirait demain l'infecte royauté de la presse telle qu'elle est, que je l'abandonnerais certainement à Teysonnière \ ou tout autre innocent digne de l'exercer; et s il me fallait encore trouver mon pain dans cette ordure, ce n'est pas à Paris, c'est en province que je voudrais le gagner, parce que là, du moins, l'honnête homme peut purifier le malhonnête instrument. Ne me cite pas l'exemple de Gustave : ce sont de ces choses de conscience où chacun agit selon qu'il l'entend. Gustave faisait bien; j'essayerai de faire bien d'une autre façon. Je ne m 'interdis pas, d'ailleurs, de faire passer çà et là un article inoffensif, ou qui défendrait la vérité, mais la vraie vérité, bien claire, bien authentique et bien pure de tout soupçon. Si tu ne partages point mon avis et ma manière de voir, tu pourras faire ce que je ne ferai pas. J'attends beaucoup

I. Un Périgourdin qui s'essayait à écrire clans l'Echo de Vésone, journal semi-républicain de Périgueux.

ii2 CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT.

de toi, et je crois que mon Mémorial de dix-neuf ans ne valait pas le tien.

Un grand projet gustavien dont il faut que je te parle, et qui ne me paraît pas mériter les catacombes sans examen. C'était sur la route d'Ancône à Ravenne. Nous parlions de Bercy, des tracas de plus d'un genre que nous pourrions y avoir, de l'envie que j'aurais d'en tirer nos parents, de la difficulté d'y faire consentir ma mère, du moyen de trouver ensuite pour elle et mon père, que l'oisiveté tuerait, une occupation. Gustave, sans embarras et sans recberches, me dit : « Fais ton père marchand devin en gros à Paris. C'est un honnête homme, il entend son affaire ; il vendra du vin en pièces et en bouteilles à tous nos amis, qui le prendront tout de suite sur notre recommandation, d'abord en partie, bien vite entièrement, car nous devons et nous voulons nous aider : je lui aurai bien vite fait une clientèle. Ton père travaillera, ta mère fera les courses, tes sœurs tiendront les livres, Eugène s'en mêlera, il doit s'y connaître; tu aideras, j'aiderai. Il faut de l'argent: le général Bugeaud t'en prêtera, Féburier t'en prêtera, M. Lavareille t'en prêtera, je t'en prêterai; je te donnerai dix mille francs parce que, dans les mains de tes parents, qui ont de l'ordre, c'est un placement sûr et productif. Ce commerce-là va toujours, et s'accroît : vous faites fortune, et nous faisons tous fortune. » Ce paysage me plaît, j'aime là bas ce bouquet de sapins au milieu des sables. Il m'a semblé qu'il y avait du bon et du très bon dans cette cuvée. Déguste-moi donc un peu cela. N'en parle pas encore à Bercy.

CORRESPONDANCE DE I.OUTS VEUILLOT. kZ

Je reste ici huit ou dix jours pour attendre de l'argent; pendant ce temps-là^ j'étudierai un peu l'histoire du pays^ et je me préparerai à faire à pied un petit pèlerinage jusqu'à Notre-Dame des Ermites, dans le canton de Schwitz, où je serai recommandé par les Pères. Ensuite, je me dirigerai, toujours à pied si je m'en trouve bien, vers la France. Je voudrais même pouvoir me rendre ainsi pédestrement jusqu'à Paris. Avant de partir, je t'écrirai, et, mon itinéraire étant réglé, je pourrai t'indiquer dans quelle ville de passage le pèlerin sera bien aise de trouver une lettre de loi. Pendant ce temps, je me ferai préparer un logement à Paris, où je me mettrai à la besogne, mais là, rudement.

Je ne quitterai pas Fribourg sans avoir réglé ma correspondance. Je veux écrire à plusieurs de nos amis, et surtout à M. Romieu. Il y a longtemps que je retarde une lettre que j'ai envie de leur écrire, et je suis bien aise d'avoir retardé, car j'aurais été ou trop brave ou trop poltron. En attendant, dis-leur à tous que je les aime de tout cœur ; remercie-les de leur intérêt : j'y ai été fort sensible. Dis à Catoire que je lui souhaite l'Italie de toutes mes forces, et que je lui recommande particulièrement l'église de Saint-Vital, à Ravenne : on n'en parle pas, et Saint-Marc de Venise est moins beau. J'embrasse Henri (Parrot) et me recommande aux souvenirs de la Couture. Encombre de poignées de main la maison Delisle. Rappelle-moi au bon souvenir de Mme Lebeau \ Enfin, souviens-

I. Mère de M. Romieu, mariée en secondes noces ;"i M. Lebeau, et de nouveau veuve.

kk CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUU-LOT.

toi de ceux que j'oublie. Vois-tu ce que j'appelle ne pas t en écrire long! Adieu, frère. Je voudrais pouvoir t'embrasser de bouche comme de cœur. Ne pleure plus : jamais je ne me suis senti si près d'être heureux.

Louis Veuillot.

Quand tu liras ceci, je serai probablement dans les montagnes de Gruyère, étudiant à fond la fabrication de ce cruel fromage, aussi persécuteur en Suisse que le parmesan en Italie.

Considérant ta misère, j'oublierai la mienne et

Non! je n'affranchirai pas.

A M. EUGENE VEUILLOT

Ritterschwjl (Schwitz), 3i juillet i838.

S'il ne me fallait pas attendre ici le bateau à vapeur de Zurich, cher frère, je ne sais quand je t'aurais écrit, car je suis si pressé de rentrer que je ne veux pas perdre un moment, et ma prochaine lettre sera de Paris, selon toute apparence. Je viens d'accomj)lir mon petit pèlerinage à Notre-Dame des Ermites. Parti mercredi dernier de Fribourg, je suis arrivé liieràEinsiedeln, terme de ma course pédestre. J'ai parcouru ainsi, le sac au dos, toute la Suisse in-

térieure, traversant les cantons de Fribourg, de Berne, d'Unterwalden, de Lucerne, de Schwitz; je vais parcourir encore, mais en voiture, ceux de Zurich et de Bâle, puis je prends la route de Paris. Je suis meilleur piéton que je ne croyais. Malgré les montagnes, le soleil, les ampoules et un compagnon de route assez nigaud, j'ai fait jusqu'à dix lieues par jour. J'ai vu de belles choses, mais les lieux qu'on s'attend à voir perdent de leur beauté; heureusement qu'ils la retrouvent dans le souvenir. Mon désir le plus ardent serait maintenant de revoir tout cela avec toi. J'aurais surtout plaisir à te guider dans certains vallons inconnus, peu fréquentés des Anglais, où la nature encore chaste n'a point fait place aux auberges voleuses qiii se rencontrent presque partout. Je n'ai pas voyagé non plus en imbécile: après et même avant les rochers et les cascades, j'ai voulu voir les hommes; je les ai vus. Peut-être en tireronsnous quelque chose d'intéressant.

Je hâte mon retour pour avoir encore en arrivant quelque monnaie, et parce que Gustave, qui crie misère, m'avertit en même temps que j'ai de l'ouvrage tout prêt. J'ignore comment je me tirerai d'aflliire; cependant je ne m'en inquiète pas. Je m'en fie a Dieu. J'ai demandé à la sainte Vierge, au bout de mon pèlerinage, non pas d'aider à ma fortune, mais de vous soutenir et de vous garder tous, mes chers enfants. Ce sont là les prières que je fais de bon cœur.

Tu m'excuseras auprès de nos amis. C'est de Paris que je leur écrirai. J'a beaucoup travaillé à Fribourg,

et depuis j'ai beaucoup marché. Quand j'avais le temps de prendre une plume, c'était pour écrire quelques notes; mais un bon souvenir vaut une lettre, et ceux qui m'aiment réellement seront persuadés que ces souvenirs ne leur ont pas manqué. Je n'ai détaché mon cœur d'aucune afifection honnête; loin de là! ceux que j'aimais bien, jeles aime davantage, et ceux que j'aimais mal, je les aime mieux.

Il paraît que je vais débuter dans la littérature i'olumineuse par un ou deux tomes de voyage. C'est assez misérable, surtout le Voyage d'Italie et de Suisse. INIais, puisqu'on veut les prendre à 200 francs la feuille, pourquoi ne les donnerais-je pas? D'ailleurs, cela ne ressemblera peut-être pas à tout ce qu'on fait. Il y a une bonne raison, c'est que de tout ce qu'on fait je n'ai rien lu. Je compte m'y abandonner entièrement à la rêverie, à la fantaisie même, creusant ou eflleurant selon que le cœur m'en dira.

M'as- tu écrit à Bâle? Écris-moi maintenant chez Gustave, rue Cassette, n" 8. Tu affranchiras jusqu'à ce que je t'aie donné une autre adresse, car je ne sais pas où je demeure à présent.

J'ai vu à Lucerne que vous aviez eu, dans le Pé* rigord, je ne sais quelle émeute. Qu'est-ce?

Parle-moi de Parrot. J'ai été pendant deux ou trois jours fort in(|uiet à son égard, et je t'en dirai franchement la cause : c'est que je l'ai vu en rêve très malade. C'est une grande niaiserie de faire attention à un rêve. Mais de tout temps les rêves de ce genre ont fait impression sur moi, et maintenant je suis encore quelquefois disposé à les prendre pour

CORRESPOjNDANCE de louis VEUILLOT. kl

un avis du Ciel. C'est une faculté queje tiens de notre mère, sans doute. Après tout, pourquoi Dieu ne se servirait-il pas de cette voie pour nous apprendre qu'un être cher a besoin de prières? Depuis ce jour, je n'oublie pas Henri dans les miennes. Il vient après mes sœurs et toi.

Je me porte bien, mais le moral va mieux encore. Non que je sois débarrassé de toute inquiétude et libéré de tout combat. Il faut être meilleur chrétien que je ne Tespère être jamais pour arriver à ce degré de repos. Mais j'ai beaucoup gagné. Dieu m'a déjà rendu plus que je ne lui ai offert. Je suis surtout pleinement détaché du goût de mes plaisirs passés; rien maintenant ne me semble si facile que de ne plus aller au spectacle, de vivre régulièrement, de rétracter un mensonge ou demander pardon d'une offense. Enfin, le raisonnement m'amène toujours à la confiance, et un petit retour sur moi-même me rend patient quand je suis sur le point de m emporter. Toutes ces forces-là peuvent s'appliquer au travail; et, avec l'aide du Ciel, nous en tirerons, j espère, quelques résultats.

Adieu pour aujourd'hui, cher enfant. Je vais garder cette lettre jusqu'à Baie, afin de pouvoir y ajouter quelques mots en réponse à celles que tu m'y as envoyées.

Si, par hasard^ tu voyais Calvit, de Terrasson, tâche donc de savoir de lui ce qu'est devenue la famille G * Je suis quelquefois étrangement tourmenté du souvenir de la pauvre Félicie^

48 C0RRP:SP0NDANCE de louis VEUILLOl .

A M. EUGÈNE VEUILLOT

Bàle, !«''■ août.

J'arrive^ et je te réponds bien vite : car mon plus grand plaisir en voyage, cher frère, est de causer avec toi. Je vois par le silence de ta lettre au sujet de nos amis que mon rêve a eu tort et que notre docteur est vivant. C'est égal, je n'ai point regret aux prières que j'ai faites pour lui.

J'aurais voulu partir demain; mais je suis assez bêtement retenu ici par ma malle, qui n'y est point encore arrivée. Je profiterai du retard pour courir jusqu à Noire-Dame de la Pierre (Maria Stein), pèlerinage assez célèbre de ce pays. Comme mon livre aura surtout pour but les pèlerinages divers, il n'est pas mal que j'envoie quelques-uns. C'est encore une petite course de six lieues, aller et retour, dans les montagnes. Un piéton comme moi n'y fait pas attention. J'ai fait une fois six lieues sans boire ni m'arrêter, ni manger autre chose que cinq ou six fraises sauvages trouvées au bord du chemin. Cette nourriture est saine, mais n'est pas abondante. Elle a suffi pourtant. J'ai l'estomac chamélique.

Il y a longtemps que je pense à solder d'Hautefort. Je lui enverrai mon premier argent, et, s'il se peut, je le lui porterai moi-même. Je ne serais point fâché de l'embrasser.

Les vacances des petites me tracassent, et je vou-

drais être déjà à Paris pour tourner la difficulté. Du reste, j'arriverai à temps. Je vais d'abord les voir en passant, car la roule traverse Brie-Comte-Robert. J'essayerai de les camper chez Gustave ou de les prendre avec moi^ Il paraît que j'ai encore mon malheureux logement de la rue de Lille : ainsi tu peux m'v écrire, et n'affranchis pas.

Bien merci de ton offre; use de ton argent, cher frère. J'aurai encore, en arrivant à Paris, deux ou trois louis dans ma poche. Je suis homme maintenant à vivre quelques jours de cela. Yéfour et Véry sont aussi loin de la rue de Lille que de Calcutta.

Mon célèbre plan est de te faire venir à Paris aussitôt que possible, de nous loger ensemble et de travailler à diverses petites publications dont le succès me paraît à peu près assuré. Il s'agira de compulser, noter, rédiger : c'est pour cela que je te voudrais un peu plus de latin dans la tête, et tu me feras un sensible plaisir de grignoter le rudiment.

Vite, enfant, vite une lettre à Paris, et, s'il vous plaît, un peu mieux torchée que la Bàloise, qui ne vaut pas trois sous. Je t'ai adressé de Fribourg des compliments qui t'ont gâté.

Le plan de Gustave relativement à nos parents me sourit toujours; mais, comme toi, je pense qu'il fau-

I. Nos sœurs étaient en pension à Brie-Comte-Robert. C'était une pension laïque, et mon frère ne voulait pas les y laisser.

Un M. Jacquot, qui signait Eugène de Mirecourt, donnait là des leçons dites de littérature, comme ami de la maison. Il se prévalut plus tard de ce souvenir pour demander à mou trère un concours qui lui fut refusé. Il s'en vengea par un pamphlet que des catholiques libéraux fort notables répandirent avec un très grand empressement.

drait que tu fusses là : aussi je crois bien que je t'attendrai

Adieu, l)on frère. Couraj^e ! travaille, prie si tu le peux. Éteins tes dettes le plus que tu pourras, et songe que les miennes nous attendent.

Ton ami dcvo ë.

Rentré à Paris, mon frère se mit résolument à œuvre ])our se créer une vie nouvelle. Avant son voyage, des ouvertures lui avaient été faites du coté du Journal des Débats et des offres très larges de la part du Constitutionnel. Ouvertures et offres furent renouvelées en vain: il ne voulut écrire dans aucun journal, 11 conmienca aussitôt les Pèlerinages de Suisse^ et entra dans l'administration comme sous-chef de bureau au ministère de l'intérieur, section ou division des établissements de bienfaisance. Le ministre, non content de cette faveur, lui promit un promp avancement et un poste plus agréable.

Je n'ai pu retrouver encore, dans l'amas de mes j)apiers, les lettres que mon frère m'écrivit alors. J'ai dû en donner deux ou trois relativement insignifiantes, comme autographes; j'ai pu en perdre, on a pu m'en prendre, mais je dois en avoir conservé, et je ne désespère pas de mettre un jour la main dessus. Dans tous les cas, je déclare ici que si des lettres de mon frère à moi adressées sont en des mains étrangères, elles y sont indiinient.

Pour rendre plus claire la correspondance de mon frère, il faut que je j)arle encore de moi. Je le ferai le plus brièvement possible.

A ma rentrée à Paris, vers la fui de l'année 1838, je fus attaché à la correspondance qui se faisait au ministère de l'intérieur pour les journaux conservateurs. Je demeur.ii un an envii'on avec Louis mais nous diiuies nous séparer de nouveau. jMa besogne au i)urcau de la presse me déplaisait, et nos projets de travaux en commun n'étaient pas réalisables. D'une part, je reconnaissais que Louis devait travailler seul; d'autre part, ne m'étant pas encore rendu à ses idées, à ses appels, à ses exemples, je ne pouvais lui donner un utile concours. Peut-être aussi sa vie nouvelle et ses nouvelles

relations, qui nécessairement étaient les miennes, me paraissaientelles trop sérieuses. Je retournai en province. C'est à Lille que je reçus les lettres suivantes. Elles sont un peu ma confession et ne me font pas précisément honneur; mais le cœur du frère et la foi du chrétien y parlent avec un tel amour et une telle force, que je n'hésite jias à les donner.

A M. EUGÈNE VEUILLOT

Février 1840*.

Mon frère, je viens de lire ta lettre et de prier pour toi, pour nous^ dois-je dire, car ta conversion nous bénirait tous, moi et nos sœurs, et notre pauvre mère comme toi-même. Tu as des joueurs pour amis. Je n'ai plus rien à te dire contre le jeu. Si tu tombes dans cet abîme, tu n'en trouveras pas moins en moi le cœur d'un frère : il n'y aura, de ma part, que des larmes et des prières de plus; de la tienne, que des regrets. ]VTais seulement, vois, cher enfant, ce que valent nos résolutions. Crois-moi, il faut mettre notre vertu sous la garde de Dieu : elle n'est pas en nousméme, elle est en lui, et toute vertu que nous ne tenons pas de lui, ne venant que de notre orgueil, il n'y met pas de satisfaction véritable et n'en fait que le triste jouet de nos passions. Va te confesser; quand lu y seras allé une fois, il ne te coûtera pas d'y retourner toujours, et ce sera une grande joie, au

I. Cette lettre est sans date; mais son contenu indique qu'elle a été écrite en février 1840.

ciel et sur la terre, dans les cœurs de tous ceux qui t'aiment et dans le tien. Mon Dieu, cher frère, si je ])ouvais, un jour, porter cette nouvelle aux Oiseaux, l'écrire à nos sœurs, la donner au Père Varin, que d'ardentes actions de grâces s'élèveraient vers le Tout-Puissant! Je suis sûr que le Père Varin et l'abbé prient pour toi comme moi-même et nos sœurs*. Le Père Varin surtout ne me voit jamais sans me demander où tu en es. Hélas ! je baisse la tête et je réponds: Rien. Alors il me dit : Espérez et prions. La confession mettra le calme dans ton âme. Tu feras bien encore parfois les rêves ridicules que tu me confies si spirituellement; moi-même j'y suis soumis : l'âge et la prière ne m'en ont pas débarrassé. Mais qu'est cela? Ces légères bourrasques ne font pas perdre la route. Ce qui égare, ce qui perd, c'est la passion; et par la prière, qui obtient la grâce de Dieu, par la communion, qui donne la force de Dieu, la passion est vaincue. Tu te trouveras heureux même de ce qui te fait souffrir; tu auras une vérité où te réfugier des doutes de ce triste monde, un asile où te sauver de toi-même, et en priant pour tes sœurs et pour ton frère, tu les aideras , comme eux-mêmes par leurs prières t'aideront.

N'attends pas de nouveaux dangers, préviens-les, et ne doute pas de ta force, car tu ne sais pas toute la force qui est donnée à l'homme pour marcher dans la voie de Dieu. J'étais plus mauvais que toi, tu peux

I. M. Olanior, aumônier des Oiseaux. Le Père Varin, jésuite. Nos sœurs étaient alors à Corbcil, au couvent de la Quarantaine, succursale des Oiseaux,

m'en croire ; mes désirs coupables étaient plus impétueux que les tiens^ parce qu'ils étaient plus opposés au bien; ils vivent encore et ne mourront qu'avec moi, mais je les domine et je suis calme en leur livrant bataille, tandis que j'étais troublé quand je leur cédais toujours. Non: tu ne sais pas, et nul ne le sait s'il n'est chrétien, ce que Dieu peut faire d'un homme et toutes les belles récoltes qu'il peut tirer du champ le plus aride. Aide-nous, mon frère, soyons doublement frères par le sang et par la foi. Depuis longtemps je n'osais plus rien te dire, je me contentais de prier: je vois bien, et j'en bénis Dieu, que mes prières n'ont pas été entièrement perdues ; mais il faut que tu viennes à notre secours pour te sauver. Te sauver, entends-tu? Hélas ! que ce mot est terrible quand c'est un frère qui le dit à un frère ! Si tu savais que d'inquiétudes m'ont poursuivi, m'ont rongé le cœur toutes les fois que je me suis demandé si j'avais bien fait tout ce qu'il fallait faire pour te ramener, si j'avais été assez vigilant sur moi-même, sije m'étaisassez appliqué à te donner de bons exemples, ou tout au moins à ne pas t'en donner de mauvais ! Et en ce moment encore, combien je tremble, si tu ne reviens pas, que Dieu ne me dise comme à Gain : Qu'as-tu fait de ton frère ? — Et puis, je songe à toi, à notre pauvre père, dont l'âme a peut-être besoin de nos sacrifices, et qui attend que tu te souviennes de la promesse que tu fis, il y a près d'un an, à son lit de mort. Cher frère, le 15 mars prochain, Dieu ne nous verra-t-il pas tous réunis aux pieds de ses autels, le prier pour notre père et pour nous? Le i5 mars prochain sera aussi,

5!t CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT.

à peu dp jours près, l'anniversaire de ma conversion. Que de motifs pour décider ton cœur! Adieu. Que le Seigneur t'éclaire, mon pauvre enfant, qu'il t'inspire et te conduise ! Je t'écrirai bientôt quelques autres réflexions au sujet de ta lettre et de notre commun avenir, mais cela peut se remettre. Pour aujourd'hui, je ne veux te parler que de la seule chose nécessaire, et j'ai hâte de le quitter afin de m'occuper encore de toi devant Dieu. Recommande-toi à la sainte Vierge; et, si tu ne sais pas de prières, dis seulement: O Marie conçue sans péché, priez pour nous, qui avons recours à vous.

Adieu, mon frère.

Louis Veuillot.

(Sans date, mais du mois de mars 1840 probablement.)

Décidément, je vais changer de domicile. J'ai loué, rue de Grenelle, numéro 85, dans le sombre hôtel du duc d'Avaray, une chambre, une seule, et presque à l'entresol (est-ce bien moi?), mais suflisamment grande, propre, et qui ne demande que deux cents francs |)ar an. Je serai tout près du ministère, ce qui a son prix dans la mauvaise saison, et j'économiserai le bois et l'huile, en allant travailler le soir au bureau. J'ai profité aussi de quelques écus qui se sont trouvés inopinément dans ma poche pour

CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOl'. 55

prendre des cachets chez Cuvig ! — non, je ne

puis achever ^

Depuis huit jours, la lettre ci-jointe traîne dans ma poche. Elle était à Bercy, et, ne sachant qui pouvait t'écrire, j'ai commis l'horrible indiscrétion de la décacheter.

Nos sœurs pensent qu'en effet tu mets mal leur adresse ; la voici : A Corbeil (Seine-et-Oise) , à la Quarantaine, maison de Saint-Joseph. Elles sont encore pour deux ou trois jours à Paris. Hier on a eu la bonté de me faire dîner avec elles. Plus je vais, plus je suis confondu de l'admirable bonté qui règne dans cette sainte maison. Le monde n'a rien de pareil, et je dois éternellement bénir Dieu de m'y avoir conduit.

Il paraît qu'on vend la contrefaçon des Pèlerinages à Bruxelles. Tâche donc de t'en procurer un exemplaire : je voudrais bien voir la figure que ça a.

Féburier te fait mille compliments. Il te prie de l'occuper de la chose dont il t'a parlé, à savoir comment les sociétés de patronage pour les jeunes ouvriers s'y prennent pour les amuser] pieusement le dimanche. Nous avons grand besoin de ces renseignements.

«Quoi plus'?... » Ah! M. de Najac se recom-

1. Cuvigny , petit restaurateur à prix fixe, rue Saint-Dominique. Le dîner était à 22 sous ; en prenant des cachets, on ne payait que un franc et l'on avait une serviette. La cuisine était détestable et la maison bien fréquentée : beaucoup d'employés des ministères, des hommes de lettres et des artistes. On y avait facilement du maigre le vencUedi et le samedi.

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