‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 61 sur 132 · A MONSEIGNEUR PARISIS, ÊVÈQL E D'ARRAS · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR PARISIS, ÊVÈQL E D'ARRAS

Paris, G juillet i855.

Tri\s vénéré Seigneur, bon et tendre Père,

La seule voiv que j'eusse voulu entendre en arrivant ici pour ensevelir ma fille, c'est la vôtre. Je n'ai pas eu la consolation de vous rencontrer. J'aurais voulu pleurer auprès de vous, recevoir votre bénédiction. Je n'avais pas encore lu cette lettre que vous avez daigné m'écrire au premier coup de la mort de Marie. Elle a servi pour les deux blessures.

Monseigneur, tout le monde me plaint; moi, je plains ma sœur. J'ai trop à faire de m'bumilier et de me repentir pour me plaindre. ]Mais j'adore la main divine qui purifie en châtiant. Loin de m'abattre, ces coups me relèvent. Oh ! que la miséricorde de Dieu est grande! et quelle évidence j'en ai dans ce moment ! Comme il m'avertit ! comme il me presse ! comme il me commande ! et comme je l'entends ! Il faut être à lui, n'être qu'à lui, n'avoir rien, ne rien faire que pour lui.

Il a gardé l'innocence de ces enfants et il leur a donné une sainte mort. Marie, de jour en jour, mûrissait pour le ciel. De vraies et solides vertus croiv

I. M};r Parisis avait, eu i8}2, été transféré tlii siège do Eangrcs au sièfje d'Arras.

CORRESPONDANCE DE LOUIS Vp:UILLO'r. 315

saient sous les dons rares qui l'ornaienl. Elle était pieuse, sincère; elle aimait la justice, elle savait se contenir et se sacrifier. Elle a expiré les mains jointes, les yeux au ciel, en donnant son cœur au bon Jésus, après avoir demandé à se confesser. Depuis un mois, sa tante ne trouvait pas une légère faute à lui reprocher. Je la voyais grandir pour être bientôt mes yeux, ma mémoire et ma main. La petite Gertrude, à six ans, marchait sur ses traces. On lui présentait les plus horribles médecines : elle faisait le signe de la croix et les prenait sans hésiter, sans donner une marque de dégoût. Elle tenait à la main, durant les dernières heures, un petit crucifix, qu'elle baisait souvent d'elle-même. Dans une des dernières convulsions, ce crucifix étant tombé sur son lit, elle se mil à le chercher avec angoisse. Son grand-père lui dit : « Va, mon enfant, tu le verras bientôt ! » Elle le reprit, le baisa, le présenta aux personnes qui l'entouraient, et mourut. Je n'étais pas là. Une sévérité de Dieu m'a éloigné de ce saintspectacle. Je ne l'ai revue que morte. Lorsque je suis arrivé en Alsace, l'autre était au cimetière. C'est ainsi qu'Élise les avait élevées, et qu'elle élève les autres. Cœur de mère, douleur de mère. Mon frère n'est ni moins tendre ni moins affligé. Je vois la beauté des affections chrétiennes.

Priez, Monseigneur, afin que je ne perde pas le fruit des grâces que Dieu me fait, afin que j'entre un jour dans la demeure de mes enfants, afin que ma sœur ne soit pas brisée par son courage même.

Votre serviteur reconnaissant et dévoué,

Louis Veuillot.

316 CORRESPOXD.VNCK DE LOUIS VEUIT.LOT.

CWXTIT

7 juillet i855.

Mon cher ami,

Lorsque vous m'avez écrit, j'étais eu Alsace, entre le tombeau de ma fille Marie et le berceau de ma fille Madeleine, mourante \ Je n'ai lu votre lettre qu'à mon retour, en revenant de Versailles, où je venais d'ensevelir ma fille Gertrude. J'ai senti combien votre atnitié compatissait à ce surcroît terrible; mais votre foi a deviné où je trouverais la force, l'espérance, et même, d'une certaine manière, la joie. Je suis soumis à la volonté de Dieu, je la comprends, je la bénis et je l'aime; j'ai le bonheur de trouver ce même sentiment dans le cœur déchiré de ma sœur. Il est vrai que ces chères petites étaient une grande joie pour nous, une grande consolation, et même l'une d'elles, Marie, déjà un grand secours. Dieu les a aimées plus que nous ne les aimions ; il nous a aimés plus que nous ne nous aimions nous-mêmes. J'espérais que dans le nombre il y aurait au moins une religieuse, et, par la grâce de Dieu, voilà déjà trois anges. Tout cela n'empêche pas de souffrir amèrement; mais ces souffrances et les pleurs qu'elles font couler, n'em-

I Madeleine parut se rétablir et put être ramenée à Paris, mais elle eut une rechute et tnourut le 2 août i855. Marie était morte le 18 juin, «*t Gertrude le 3 juillet.

CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLO'l". 317

pèchent pas de voir la miséricorde divine. J'ai le bonheur d'entendre ce que Dieu veut de moi et de le vouloir.

Les enfants qui me restent vont mieux ; nous espérons les garder. Ma sœur a toute la douleur d'une mère^ tout le courage d'une chrétienne. Elle a continué sa tâche sainte, dont ces deux morts précieuses sont déjà le prix : car ces chères petites sont mortes avec la force et la foi des martyrs, faisant des actes de piété qu'on ne pouvait guère attendre de leur âge, et qu'on ne songeait pas à leur suggérer. Moi, par la grâce de Dieu, je suis prêt à reprendre mes travaux, et je ne souhaite que de conserver dans mon âme le baume purifiant de ces immenses douleurs.

Adieu, cher ami.

Louis Vecillot.

AU T. R. P. DOM GARDEREAU.

* Paris, 9 juillet i855.

Mon bon Père,

Je vous remercie de votre charité, je vous remercie de me rappeler les grandes vérités de la foi. C'est là le vrai baume de toute douleur. Par la miséricorde de Dieu, nos cœurs n'en ont pas été privés. Nous croyons, nous aimons, nous espérons. A travers nos larmes nous voyons que la mort n'est qu'un des mensonges de ce monde. Ecartant le fantôme avec

le signe de la croix, nous n'en voyons que mieux la véritable vie, et nous v asj)iroiis clavanlai^e et plus ellicaeenieiit.

L'hospitalité de Solesmes me serait la plus douce en ce moment-ci. Que j'ai été heureux là, et que je le savais peu ! Mais je ne puis en ce moment quitter la maison. Ma s(eur, afiligée comme une mère, a besoin de ma présence, et les enfants qui nous restent, encore mal rétablies, ouvriraient dans mon àme une source d'angoisse intolérable, si je les perdais de vue. Songez, mon Père, que je n'étais pas là quand ces deux chères petites ont fermé les yeux, et que j'ai trouvé l'une au cimetière, l'autre au cercueil.

Adieu, mon bon Père, Priez bien pour moi, afin que je serve Dieu et que je gagne à mon tour le beau ciel qu'il a donné à mes enfants.

Votre tout dévoué en Notre-Seigneur,

Louis Veuillot.

Page 1