‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 60 sur 132 · A M. LE COMTE GUSTAVE DE LA TOUR · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE GUSTAVE DE LA TOUR

27 décembre i852.

Cher ami, vous me donnez une des plus sensibles joies que je puisse goûter en me disant que vous m'aimez. J'en suis attendri et honoré, parce que je connais votre cœur. Grâce à Dieu, je n'ai dans l'âme aucune teinte de misanthropie ; mais je me sentirais trop indifférent à l'opinion des hommes, s'il n'y en avait pas quelques-uns comme mon frère, vous, Du Lac et Valdegamas, dont la sympathie m'est précieuse ; c'est un secours, une récompense et un frein. Il y a dans ce beau sentiment de l'amitié chrétienne tous les caractères d'un don divin. On sent que cela vient du grand Dieu qui a voulu réparer nos cœurs par l'amour. L'amitié fortifie et tempère. Sans nous rien ôter de nos qualités propres, elle nous donne quelque chose des quahtés de ceux que nous aimons. Elle nous aide puissamment à braver, h

vaincre les foiblesses clii respect liiimain, (jiie nous trouvons toujours à quoique dej^ré sur le chemin du devoir; et nous marchons avec plus d'assurance, parce que nos amis sont là pour connaître, approuver, et, au Ijesoin, rectifier le mouvement qui nous fait agir. Je ne dis rien de l'adoucissement qu'en reçoivent nos douleurs : vous le savez comme moi.

Oui, cher ami, offrez à Dieu pour notre cause toutes les peines que je ressens. En songeant que c'est là l'usage que nous en pouvons faire, je voudrais qu'elles fussent plus vives; mais Dieu m'a envoyé ce que je pouvais porter, et ce serait une témérité de demander davantage. En vérité, ce poids continue d'être assez lourd. Il y a bien des moments où je me trouve presque accablé. Je repasse dans mon esprit jusqu'aux moindres détails, jusqu'aux moindres souvenirs de cette union sitôt rompue. Tout cela est plein de pointes et de regrets. Comment font les malheureux qui n'ont pas l'espoir, la prière et le repentir? En même temps mon cœur se ranime par la contemplation de mes devoirs, et s'égaye presque à la vue de mes enfants. Jamais ces pauvres petites n'ont été si florissantes. Mon admirable sœur continuede remplir sa tâche auprès d'elles avec un véritable cœur de mère. Pleinement rassuré de ce côté, j'ai repris mon travail comme vous l'avez vu. Peut-être vous êtes- vous étonné que j'aie fait un retour sur Montalembert ^ Mme Thayer s'en plaint,

I. Ri'ponso à la l)rocluir(' de Montaleinbcrt : des Intérêts catholiques au dix- neuvième siècle . La j)iciiiit'rc partie de celte réjjonse avait par.i le 6 novembre.

CORRESPOXD.WCK T)F. LOUIS VEUITJ,OT. 313

et je l'ai regretté; mais j'ai eédé aux observations de mon frère, qui m'a dit que je n'avais pas le droit d'écouter mes sentiments particuliers dans une affaire de cette importance, J'achèverai ces jours-ci, et ensuite j'entreprendrai quelque chose de fort sérieux sur la triste Histoire de Clément XIF par le P. Theiner, qui n'est qu'un lourd pamphlet contre les jésuites. Au milieu de ces travaux, je mets la dernière main à un volume intitulé Molière et Bourdaloue, commencé depuis longtemps et vingt fois interrompu. Le travail serait pour moi plein de consolations sans cette cruelle nécessité de faire plusieurs choses à la fois, qui me fait perdre tout mon plaisir et souvent aussi mes meilleures idées. Mais tout cela est bon à porter au pied du crucifix.

Adieu, mon ami. Dites à Mme de la Tour que je suis heureux et fier de son amitié comme de la vôtre. Je prie pour elle et pour ses enfants ^

Tout à vous en JN.-S.

Louis Veuillot.

r. Le comte Gustave de la Tour est l'un de ceux des amis de mon frère auxquels il a le plus écrit sur les plus graves questions de ce temi>s-ci, particulièrement sur celles qui ont divisé les catholiques. M. de la Tour s'est emjiressé de me remettre ces précieuses lettres. Je les publierai.

3lk CORRESPONDANCE DE EOUIS VEUILLOI'.

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