A M. EMILE LAFON
Paris, lo août i855.
Cher ami,
Nous sommes en ce monde pour expier, pour souffrir, pour mourir.
Je remplis ma vocation de chrétien et je solde mon compte de pécheur. Si ce n'était pas Dieu qui envoyât les épreuves et s'il ne tempérait pas sa justice par sa miséricorde, on y succomberait. Mais c'est Lui qui agit, et l'obéissance n'est pas seulement possible, elle est douce. Cela semble difficile à croire ; cela est pourtant, et je le sais.
Jamais mon cœur n'a été si déchiré, jamais il n'a été environné de tant de sécurité et de lumière. Il n'est aucune joie en ce monde contre laquelle je voulusse échanger mon immense douleur.
J'ai bien pensé à toi. J'aurais voulu que tu fusses là dans le dernier moment. Tu aurais vu le départ d'un ange, tu aurais vu qu'il n'y a pas de mort o.ii il n'y a pas de péché. Trois minutes avant de mourir, l'enfant a pris de mes mains le crucifix qui a reçu les derniers baisers de sa mère; elle l'a porté à ses lèvres, elle a souri en tendant ses petits bras vers le ciel.
Si tu avais vu ce sourire! Puis elle a laissé échapper un petit souffle doux et pur, et je lui ai fermé les yeux.
32it CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT.
Nous l'avons conduite au cimetière avec un hoau cortège de douze Petites Sœuis des Pauvres. Duiant sa maladie, je l'avais vingt fois offerte à Dieu pour être Petite Sœur des Pauvres ou pour mourir tout de suite : car, la voyant aux portes du ciel, je n'aurais pas voulu la faire redescendre dans la vie, à la triste condition d'en subir les souillures.
Nous l'avons mise dans le tombeau de sa mère, à la place que j'avais réservée pour moi. C'était tout ce que je possédais de terre en ce monde; je ne l'ai plus. ÎMe voilà pauvre jusque-là, Dieu merci.
Prie Dieu que je garde à jamais dans mon cœur tout ce que j'y ai maintenant, et j'aurai à le remercier durant l'éternité entière des grâces dont il m'a comblé.
Adieu, mon Emile. Vive Jésus! vive sa croix !