A M. LE COMTE GUSTAVE DE LA TOUR
8 août i8j5.
Cher frère^ c'est à vous que nous portons nos chagrins. Il faut l'air de la mer à Élise et aux enfants, et encore plus à nous tous la compassion de l'amitié. Ne pouvant nous résoudre à nous séparer^ nous emmenons Eugène. Nous partons lundi soir^ nous passons l'Assomption à Rennes, nous serons jeudi soir à Guingamp, nous y couchons^ et le vendredi chez vous. Nous ne pouvons pas vous cacher que les arbres et la solitude de Kergré * nous tentent. On nous enlèvera, si nous ne sommes pas trop nombreux. Pour vous, nous ne craignons ni de vous embarrasser en vous envahissant, ni de vous fâcher en vous laissant. Mais, très cher ami, pour l'amour de Dieu, point de dhiers ni dedans ni dehors : je ne pourrais soutenir le rôle. Tout ce qui n'est pas l'intimité est quasi insupportable dans une situation comme la nôtre. Il nous faut, surtout à Elise, des amis qui sentent notre peine et qui ne nous en parlent pas. Moi, je désire pouvoir travailler. C'est le seul moyen que je puisse trouver de me sortir de cette préoccupation qui me montre sans cesse le cercueil de mes enfants, non seulement de celles qui ne sont plus, mais de celles qui vivent. Vous ne nous trouverez pas désespérés
I. Habitation de ftl. le colonel tle Roqiiefeuille, frère tle l'abbé de Cazalès et cousin de Gustave de la Tour.
cependant. Nous sommes, au contraire, pleins de force, et, d'une certaine façon, tranquilles. Jamais je n'ai tant senti la miséricorde de Dieu. Jamais une pareille })aix n'a rem])li mon cœur, pourvu que le monde et ses condoléances ne s'en mêlent pas. Dieu parle ; le bruit du monde, quel qu'il soit, couvre sa voix. Ce qui est doux, c'est le regard, c'est le silence, c'est le serrement de main d'un ami.
J'ai reçu une bonne lettre de Mme Lenormand, et une de INIme Thayer. Des autres, rien, pas une marque d'intérêt. Quelle tristesse d'être obligé dans un pareil moment à savoir qu'il y a des catholiques capables de garder leur inimitié !
Adieu, très cher ami. A bientôt. Nous n'avons plus besoin de dire à Mme de la Tour combien nous l'aimons. Avec quelle joie nous vous embrassons tous !
Louis Vetjillot.
Ne faites pas la folie de nous envoyer prendre à Guingamp; mais seulement prévenez votre hôte habituel de nous préparer un logis, une voiture pour le lendemain vendredi, et de nous faire attendre au bureau de l^affitte et Gaillard. Ceci est une recommandation d'Elise.