A M. LE COMTE DE M..., A ROME
Paris, 29 octobre 1847.
Je ne serai pas plus tôt ministre des affaires étranc^ères, que je cliangerai voire position actuelle en celle d'ambassadeur, d'autant que d'ici-là vous aurez eu le loisir de vous refroidir un peu. La seule chose, mon cher ami, que je vous reproche, et je vous la reproche modérément, c'est trop de chaleur, non pour le Pape, il n'y a pas d'excès possible, mais contre ceux que vous croyez trop vite ses ennemis.
Avec votre j)ermission, je reste partisan des jésuites. Je ne m'explique pas votre passion contre eux et
cet emportement à crier qu'on est sous leur inlluence et qu'on leur appartient, dès qu'on n'est pas rlisposé à les planter là. Je ne vois aucun autre jésuite que mon confesseur, qui aura tout à l'heure quatre-vingts ans, à qui je ne parle que de mes péchés, et qui songe aux affaires du ciel beaucoup plus qu'aux affaires de ce monde. Ceux que je rencontre en passant, sont dans les meilleures idées, et aussi pio-nonistes que vous et moi. Personnellement, je n'ai point à me jouer ni à me plaindre d'eux. J'en ai vu qui aimaient f Unù'ers, d'autres qui ne l'aimaient pas.
Les uns l'ont soutenu; les autres, le P. de Ravignan en tête, l'ont quelquefois persécuté: mais ce n'est pas cela que je considère. Je vois de bons prêtres dont nous avons grand besoin pour toutes les œuvres de Dieu, des chrétiens pleins de zèle et pleins de vertu, atrocement persécutés par la plus abominable canaille qui soit sur la terre; je vois en eux la liberté qu'on veut proscrire, la justice qu'on veut étrangler; et, pour me détacher d'eux, quoi qu'on dise, quoi qu'on leur impute, quoi qu'ils fassent et quoi qu'ils ne fassent pas, j'attendrai que le Pape me l'ordonne. Alors, je baisserai la tête, convaincu que j'ai tort si je ne suis pas content. Mais, d'ici là, entre le P. Roothan et l'abbé Gioberti, je ne balancerai jamais.
On dit que le père Yentura a adressé une lettre de compliments à ce malheureux Gioberti; je regarde cela comme une grande et très déplorable faiblesse. Prenez-y garde, mon cher ami, vous finirez par avoir un jésuite sur le nez, comme les lecteurs du Consd-
tutiounel. T.e Juif errant vous a mordu ; il en a mordu bien d'autres! Quand je vois tant de braves gens qui aimaient et défendaient les jésuites il y a trois ans, et qui maintenant les laissent accabler ou désirent leur ruine, je ne puis qu'admirer la prodigieuse puissance que Dieu veut bien laisser au mal dans ce pauvre monde. Qu'ont-ils donc fait, les jésuites, pour devenir si coupables depuis trois ans? Ils ont été calomniés par des bandits que nous ne voudrions pas saluer dans la rue. Tel de nos amis, bon prêtre, que j'ai vu hier, a toutes les peines du monde à ne pas désirer le triomphe des corps francs, parce que, si les corps francs étaient vainqueurs, ils donneraient aux jésuites et à leurs amis une bonne leçon. Je n'en suis pas là; et, si j'étais libre, je me verrais avec plaisir sous les murs de Lucerne un fusil à la main. Voilà, mon cher ami, le fond de ma pensée sur les jésuites. Je mourrais volontiers pour eux, non parce qu'ils sont jésuites, mais parce qu'ils n'ont pas cessé de représenter à mes yeux la religion et la justice persécutées. Je suis d'autant plus entêté dans ce goût-là, qu'aucun jésuite ne m'y encourage, puisque, je le répète, je n'en fréquente aucun. Mais peut-être qu'ils ont gagné ma cuisinière, et qu'à mon insu ils jettent quelque philtre dans ma soupe. Avouez que vous les en croyez bien capables!
Vous trouvez parfois tjue mes sentiments paraissent trop dans le journal; je trouve, moi, qu'ils n'y paraissent pas assez, et je parlerais des jésuites comme font Lenormant et Monlalembert, si je ne concédais quelque chose à la politique de M. deC...,
qui est entre vous et moi. Mais, pour les abandonner entièrement, à moins que le Pape ne l'ordonne ou qu'ils n'abandonnent eux-mêmes le Pape, deux choses que je crois simplement impossibles, jamais je ne le ferai, et VUnivers ne le fera que quand je n'y serai plus.
Bien à vous.
Louis Veuillot.
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