‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 71 sur 132 · A M. LE COMTE DE COUX, RÉDACTEUR EN CHEF DE V UNI FERS · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE COUX, RÉDACTEUR EN CHEF DE V UNI FERS

Paris, 8 novembre 1847.

Cher Monsieur,

... Je suis convaincu que vous ne doutez pas du soin, du zèle, de la frayeur avec lesquels je veux écarter tout dissentiment entre nous. L'intérêt de la cause me le commande; bien des sacrifices que je ne ferais pas pour d'autres, me deviendront faciles quand ce sera i^ous qui me les demanderez. Je pense donc que nous pourrons longtemps nous chamailler sur le bon côté de la route, sans cesser pour cela de traîner notre charrette du meilleur de nos jarrets. Cependant, il est vrai que nous n'envisageons plus de la même manière une question assez grave. Vous voulez les jésuites autres qu'ils ne sont, et je m'en accommode tels qu'ils sont; vous faites des conditions pour les défendre, je n'en fais point; vous voulez qu'ils parlent, il me suffit qu'ils se taisent; vous

les appelez sur la place publique, je trouve bon, je désire même qu'ils ne sortent pas de leur maison, et je perdrais peul-èlre de ma svmpathie pour eux, s'ils faisaient des proclamations dans le goût de celles des franciscains de Pérousc, lesquels me paraissent sentir le prêtre constitutionnel. Je ne vois dans l'histoire de la Révolution aucun de ces hâbleurs de liberté qu'on ait trouvé prêtre fidèle au jour du martyre. Si, par un malheur dont on oublie trop la possibilité, Pie IX était débordé, je m'assure qu'il resterait du côté du Pape plus de jésuites que de ces frali proclamateurs, et que nous aurions aussi peu à craindre la défection du P. Roothan que celle du P. Ventura. Quel catholique un peu raisonnable voudrait prendre le même engagement pour Gioberti? Le P. Ventura lui-même n'oserait.

Donc, |)Our mon compte, je n'exige rien des jésuites, ni modifications dans leur règle, ni révolution instantanée dans leur esprit, ni protestations bruyantes pour Pie IX; je ne leur demande pas même de l'amitié pour nous. Je tiens que nous devons les défendre [)ar la seule raison qu'ils sont de bons prêtres injustement attaqués et une congrégation religieuse dont rÉglise a grand besoin en France et partout: car les bons j)rêtres et les congrégations vivantes ne sont de trop ni en trop grand nombre nulle part.

Je n'ai pas besoin de vous dire que je parle ainsi pour vous donner toute ma pensée : car je ne crois inillement que les jc'suites soient les rétrogrades entêtés, les ennemis de Pie IX et de la liberté qu'on a soin de vous dépeindre. J'entends beaucoup de cla-

meurs, je ne vois pas de faits; rien qui m'oblige à croire nos amis romains plus que les gallicans de la Gazette ou les néo-papistes du Siècle. Je croirai les jésuites ennemis du Pape quand eux-mêmes et le Pape me le diront : jusqu'à présent les jésuites et le Pape me disent le contraire. Que tous ne soient point au pas de quelques-uns de nos amis, mon Dieu, je le conçois : je n'y suis point moi-même. Mais les détruire est un mauvais moyen de les faire avancer. Or nous les détruisons autant qu'il est en nous quand nous cessons de les défendre. Que faisons-nous par là? Nous donnons à penser que leurs plus fermes amis ne les croient pas défendables. Encore, si nous leur avions montré moins d'estime et moins de tendresse autrefois ! Mais, après une si vieille et si vive amitié, plus de neutralité possible : nous tirons sur eux, si nous ne tirons pas pour eux; notre silence les condamne et les maudit.

On dira que nous leur sommes dévoués, que nous leur appartenons? Vous savez qu'on dit ce que l'on veut; rien ne dépend moins de nous que la façon dont on parle de nous. Ce que vous craignez que l'on dise, tout le monde le dit, quoique nous évitions assez depuis longtemps d'y donner lieu. LUilwers sera toujours « le journal des jésuites » : i" pour tous ceux qui ^ay jésuitisme entendent catholicisme; ils n'auront garde de nous retirer ce caractère, et nous de le perdre; 2" pour tous ceux qui haïssent les jésuites : devant ceux-là nous sommes condamnés par conscience et par honneur à paraître toujours, quoi que nous fassions, ou troj) aimer les

jésuites, ou les haïi* trop peu. L Univers n est-il pas « le journal des jésuites » pour nos romains tout comme pour la Gazette et le Constitutionnel? Il n'y a que les jésuites qui ne nous considèrent ])as comme leur appartenant.

C'est tout ce qu'il nous faut, selon moi; tout ce que nous pouvons souhaiter pour l'éducation des membres de la Comjîagnie de Jésus que la marche du Pape pourrait avoir désorientés et qui éprouvent des liésitations d'esprit, hésitations moins dangereuses à l'Eglise que cette haine cordiale dont l'Ordre est l'objet sur une si vaste échelle. Ces jésuites verront fort bien que nous n'encourageons pas leurs hésitations, et ils céderont à la double pression de la conscience et de l'opinion publique. La haine qu'on porte à l'Ordre est implacable : elle le poursuivra par delà le tombeau. Ceux à qui l'on ne pardonne jamais, sont ceu\ que Ton a trahis et assassinés

En ce qui regarde les jésuites et en tout le reste, mieuv vaut suivre le Pape en nous tenant à sa soutane que nous eflbrcer de le tirer en avant. Le Pape est assez sage pour n'être ni retenu ni poussé : la sécurité est à son ombre.

Croyez, etc.

liOuis Veuillot

CXLUI

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