‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 79 sur 132 · I. C<'tte Icllre a l'-lt- pahliéc par li; Journal de r Âin · texte numérisé non relu

I. C<'tte Icllre a l'-lt- pahliéc par li; Journal de r Âin

CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT. 3(i6

Je suis charmé, cher Monsieur, de vous retrouver, et de vous retrouver dans le bon chemin de la science, des lettres et de la religion. C'est une grâce que Dieu m'a faite. Peu de mes anciens amis sont en dehors de l'Eglise : les uns m'ont appelé, j'en ai appelé d'autres, et il y en a que j'ai rencontrés, comme vous. Les détails que vous me donnez encore, ne me sont pas moins aoréables. Je vous félicite surtout d'être content de votre sort sans avoir besoin d'y mettre trop de philosophie. Je vous en dirai autant de moi. A l'époque où nous nous sommes connus, je vivais de pain sec, et je n'en avais pas toujours. Depuis j'ai gagné ma vie, sans avoir eu jamais, grâce à Dieu, aucun souci des richesses ni aucune inquiétude du lendemain. J'ai été marié à une chai^mante et angélique créature, que j'ai perdue au bout de huit ans. J'ai eu six enfants, il m'en reste deux. J'en ai vu mourir trois en quarante jours.

Ces terribles coups ont mis mon cœur pour jamais à l'abri des blessures que peuvent faire les ennemis politiques et littéraires, et ceux qui croient me déchirer perdent leur temps; ils frappent un cadavre. Ainsi, quand vous lirez ces pamphlets et ces injures qui me poursuivent, qui cherchent à m'atteindre jusqu'à mon foyer si pur et si souvent désolé, ne me plaignez point. Autrefois, je ne ressentais point ces misérables coups, parce que j'étais heureux; maintenant, j'y suis insensible par d'autres causes. Au miUeu de ces épreuves et de ces combats, j'ai trouvé la paix, la paix la plus profonde, par la miséricorde de Dieu, et même la joie, car je sais que mes morls

sont vivants et que Dieu me les rendra. J'ai auprès de moi une sœur et un frère qui n ont point voulu se marier par l)onté et tendresse pour moi. Ma sœur élève mes enfants comme 1 aurait fait leur mère. Ce sont deux filles qui viennent bien. Mon frère partage en tout ma vie. Nous nous sommes toujours tendrement aimés et nous nous aimons toujours plus.

Au delà de cette intimité étroite et chère, je puis regarder encore comme des frères tous les hommes de cœur avec qui je travaille. Je ne franchis guère ce cercle, au milieu duquel ma vie s'écoule dans l'affection la plus douce, occupée d'une œuvre que je chéris. Vous qui m'avez vu en icS3o, vous voyez que j'ai sujet de bénir la Providence, et qu'elle a été large à mon égard.

Voilà, cher Monsieur, mon histoire intime, pour répondre à la vôtre. Venez frap])er à ma porte quand vous ferez le voyage de Paris. Je serai bien heureux de vous serrer la main. J'ai le projet d'aller, l'été prochain, saluer l'évéque d'Annecy, qui m'honore de son amitié. Je passerai certainement par Bourg. J'ai déjà fait ce voyage il y a quelques années, et j'ai visité Brou en courant. Si j'avais su que vous fussiez là !

Adieu. Votre tout dévoué,

Louis Vi:uillot.

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