CL VII
A M. L'ABBÉ DELOR'
7 févriei' 1860.
Mon Titiî;s cher ami,
J'ai cinq cents lettres à écrire, et cinq cents autres soucis qui ne me permettent pas de quitter Paris en ce moment. Je ne puis abandonner ce soin de mon pauvre pot-au-feu, qui est aussi le pot-au-feu des autres. Je revois la seconde édition très corrigée de Çà et là, le troisième volume des Mélanges ; j'ai vingt autres besognes pressées, les unes pour l'Église, les autres pour mes pauvres chers collaborateurs, les autres pour moi. Taconet a besoin de mes conseils. Nous avons essayé de relever quelque chose : tout a été impossible. On ne veut pas. C'est une ruine absolue pour nous tous, effrayante pour quelques-uns.
Le journal valait 500 000 francs. Taconet perd plus de 200 000 francs sortis de sa poche, et qui n'y ren-
I. Cette lettre fut écrite après la suppression de V Univers par décret impérial poui- la publication de l'Encyclique Nullis cette. Cette suppression avait eu lieu le 3o janvier i8'>o.
Ireroiit jamais. Il voulait servir les al)onnés, seul moyen d'acquitter sa dette; il ne le peut, et, d'après mon conseil, il leur fera faillite. Ils seront volés comme lui ? C'est un principe auquel doivent tenir les journaux supprimés de la façon dont l'a été P Univers. Quant aux rédacteurs, ils n'étaient pour rien dans la propriété : ils ne doivent rien, et ils n'ont rien. Voilà des carrières brisées, sans moyen d'en recommencer d'autres. Du Lac a plus de cinquante ans et des parents à soutenir. Eugène, réunissant toutes les ressources, a six mois devant lui. Rupert, rien ; Coquille, rien. Moi, je puis aller tant que j'aurai de la santé et des yeux. J'ai vu le plus beau spectacle du monde. J'ai vu depuis deux mois tous ces liommes de cœur, constamment en présence de cette situation dans laquelle ils allaient tomber, ne pas hésiter un instant, être toujours prêts à faire tous les sacrifices, les faire vingt fois dans leur esprit, et enfin, au dernier moment, n'éprouver que la noble allégresse de faire retentir la parole du Saint-Père, au risque de perdre à la fois leur pain et, ce qu'ils considéraient davantage, leur liberté *.
Que Monseigneur de Tulle se hâte donc. Il est le seul(\m n'ait pas parlé. Tous ses amis en sont opprimés. S'il tarde, il restera le seul, car les moyens de police confisqueront son mandement à l'imprimerie ou à la poste.
I. Quelques jours plus tard, M. Taconet obtint rautorisation d'acheter pour cinquante mille francs un journal apj)elé lu roix de la yérilé, qu'il put intituler le Munde, et qui servit les ahoniH'S de l'Uni vus. Il y eut il ce sujet, de la j)art du {jouverneuieut, des exigences <pii seront racontées daus la \ ie de Louis Veuillot.
On m'a beaucoup visité, beaucoup écrit; mais je n'ai reçu en tout jusqu'à présent que dix ou douze lettres d'évêques, dont deux étrangers. C'est peu, après le rapport de M. Billault ; c'est peu pour vingt années de services couronnés d'une telle mort^
Adieu, mon très cher ami. Bien à vous en N. S.
Louis Veuillot.
CLVIir
A M. L'ABBÉ DELOR.
20 avril 1860.
Mon très cher ami,
Ma situation n'est point du tout si douce que vous le croyez. Outre les soucis que m'a donnés la police, j'ai cent choses à faire. La queue de P Univers est très longue. Je n'ai pas encore fini de répondre aux lettres de condoléance, malgré l'aide de ma sœur. De plus, il faut travailler pour vivre; et ma condition présente, d'ouvrier en chambre, m'oblige d'allonger mes journées. Sur douze mille francs de revenus que j'avais au 29 janvier 1860, l'Empereur m'a pris juste douze mille francs. Trouver une partie de cela chez les libraires, n'est pas une petite besogne, et que l'on puisse faire en causant avec les amis de Limoges. Je réimprime les Libres Penseurs, je refais le Droit du
I. Lorsque mon frère parlait ainsi, la suppression datait de sept jours seulement", il y eut d'autres lettres d'évoqués. J'en parlerai dan sa Vie.
37't CORRESPONDANCE DE LOUIS YEUILLOT.
Aeiiriieur, je conlinue los Mr'/ti/ifics, je pré|)are autre chose. Tout cela exige ma présence à râtelier^ et je verrai du mois de mai ce qu'il eu passera sous mes fenêtres. Dieu soit béni! j'ai des fenêtres. Mes yeux se reposent sur les premières feuilles du printemps, et je me lève quand j'enlends la première chanson des oiseaux. Le bon Dieu a eu bien soin de moi.
J'ai enfin la lettre de Tulle. Que cela est au-dessus des idées et des langages de ce temps ! Quelle poésie que la théologie! J'ai aussi une invitation pour Tulle. Jugez s'il faut que je sois attaché pour résister à cette voix qui m'appelle à Tulle par Limoges ! I^e mariage de votre nièce serait aussi une grande tentation. Il faut tenir ferme et rester dans les épreuves, comme le laboureur à son champ. Faites bien mes compliments à votre famille. J'aurais été fier et heureux de me trouver là dans un rang mixte, entre les amis et les parents.
Adieu, cher ami. Priez le bon Dieu pour moi et pour les miens. Je vous recommande tout particulièrement ma fille, qui fera sa première communion dans le courant de mai : autre raison pour ne point quitter Paris, et non moins forte.
Tout à vous en ]N. S.
Louis Veuillot.