‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 82 sur 132 · A MADAME LA DUCHESSE DE LAVAL-MONTMORENCY · texte numérisé non relu

A MADAME LA DUCHESSE DE LAVAL-MONTMORENCY

Paris, II mai 1860.

MADA.ME LA DuCHESSE,

Les voyages^ les affaires et la police ont si bien brouillé mon temps et mes papiers, que ce matin même je n'avais pas encore lu votre lettre du 1 3 février à l'occasion de la suppression de r Univers. Je l'ai reçue, malgré sadate^ comme une consolation nouvelle dans une douleur qui ne vieillit pas. Les choses que vous dites et le nom dont vous les signez sont des cordiaux: puissants ; j'en ai toujours besoin. Quelle croix d'être réduit au silence devant tant d'iniquités! L'horreur de ce svstème de persécution consiste en ceci, qu'il est du même coup le système d'escroquerie le plus perfectionné. Il ne permet pas même de s'exposer à le combattre. Je vis dans ma maison, je peux sortir, voyager, même faire des livres ; et en réalité je suis prisonnier et au secret. Je ne trouverais pas dans toute la France un journal ni un imprimeur pour publier deux mots qui valussent la peine d'être dits.

Mais, comme vous le remarquez , madame , se ' démontrent d'elles-mêmes sous ce grand silence. Il n'y a que le trône qui puisse garantir la liberté, et il n'y a que la religion qui puisse garantir le trône;

1. Née Constance de lVIaistre;(llle aînt'edncomte Joseph deMaistre.

2. Ici finit la première page, et Louis Veuillot, croyant avoir écrit un ou deux mots qui étaient dans sa pensée, commence la page suivante comme elle comment c ici.

et il faut une vraie religion pour avoir un vrai trône, un vrai trône pour avoir une vraie liberté. L'élément de tout est donc à Rome : c'est pourquoi la Révolution y va, mais elle y trouvera Dieu. Je vous réponds qu'il y est. Je Tai vu; j'ai entendu sa parole. Beaucoup de gens ne le voient pas, même de ceux qui le fréquentent. Ses ressources paraissent si misérables, ou plutôt si nulles: il se laisse tant outrager, et mépriser et trahir, que ces braves, tout en lui rendant hommage, croient bien que ce n'est pas lui. C'est lui-môme, et il le fera connaître. Jamais il n'aura conduit les choses humaines par de plus petits moyens, j'entends de ceux qui lui sont propres et qu'il laisse voir : car, pour les autres , ceux qu'on accumule contre lui, ils sont immenses et sans nombre. Je compte sur ceux-là. Quand ces moyens contraires seront encore plus nombreux, plus décisifs, tout à fait invincibles, alors Dieu les fera siens et les emploiera, et une ère de triomphe colorera de gloire toutes ces misères et toutes ces ignominies de la nuit où nous sommes. Il retournera la tapisserie, et les ouvriers, qui ont travaillé à l'envers, verront ce qu'ils ont fait. Si je me trompe, alors c'est la mort qui s'approche, c'est une autre gloire, et Dieu n'a plus qu'à poser la couronne du martyre sur le corps mysti(pie du Christ, maintenant formé pour la vie éternelle.

Je vous rends grâce, madame la duchesse, d'avoir voulu donner au pauvre Univers une marque de votre sympathie. C'était vraiment une œuvre de bons desirs et qui méritait sa noble fin.

J'ai riionneur d'être, avec le plus profond respect,

madame , votre très humble et très obéissant serviteur,

Louis Veuilt.ot.

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