A M. L'ABBÉ POMMIER
9 mars 1862.
Monsieur l'abbé,
Vous choisissez admirablement les tabatières, mais vous y mettez une poudre d'encens qui monterait trop à la tête. Heureusement que le ])auvre auteur du Parfum de Rome est protégé par des sifflets qui dissipent suffisamment cette douce et dangereuse vapeur. Les sifflets emportent l'admiration; ils laissent l'amitié, qui est un trésor, et tout est pour le mieux.
Je vous envoie la photographie que vous voulez bien désirer. Vos ouvriers font de plus jolies choses avec le bois que le soleil n'en peut faire avec mon triste visage. Priez Dieu que je sois transfiguré.
Et croyez bien que votre amitié m'est précieuse, et que, quand je voudrai une tabatière, j'aurai soin de m'adresser à vous.
I. M. l'ahlié Pommier, du diocèse de Saint-Claude, avait, sur l'invitation de Mgr Fillion, offert une tabatière en I)uis à Louis Veuillot, et dans la tabatière il avait glissé un petit billet.
Voire très humble et tout dévoué en Notre-Seigneur,
JjOdis Vkuillot.
A M. L'ABBÉ CORBINI, CURÉ DE PAUILLAC».
Époisses, 5 janvier i863.
Mon excellent ami.
Je sais que ma sœur vous a remercié de vos gracieuses élrennes; mais, si c'est assez pour vous, ce n'est
I. Pour bien saisir toute cette lettre, il faut lire fl'abord cette page des Historiettes et Fantaisies :
« Un joaillier sait sertir les pierreries, un Bordelais sait monter ses vins : la monture, c'est le repas. Un repas bordelais s'organise en vue de boire : les mets doivent faire valoir les vins.
a J'ai été invité, moi indigne, à un de ces festins de vins, cbcx un bomme aimable et excellent, mon ancien voisin de cbaiet à Arcachon.
« Je compare les bonnes gens que l'on rencontre en ce monde à ces fontaines et à ces ombrages que la Providence a placés sur la route des voyageurs. Celui-ci était un ombrage de pampres et une fontaine de vin, mais quel vin ! Il nous j)résenta douze bouteilles. Cbacune avait son nom, sou caractère, sa date, à rendre envieux Boucingaut. — fJoucingaiit n^en eut point de pareille ! Contre ce corps d'armée, nous n'étions quedouze convives, et, deces douze, la grosse moitié ne valaitrien. Un mc'dccin savant et modeste, un économiste j)ensif et altacbé à ses statistifjues, doux femmes, deux enfants et moi, nous composions cette moitié misérable, ces non-valeurs. De plus, c'était vendredi, et le repas était en maigre, circonstance malbeureuse, on disait même fatale et cruelle. Il fallut boire sur le bomard ce qui se boit sur le rôti, et arroser je ne sais quel légume d'un liquide précieux que les virtuoses étendent sur champignons gras. Néanmoins, les douze bouteilles furent débouchées, elles y passèrent. Quel meurtre! Je ne puis penser sans regret que j'en ai pris ma part, que mes lèvres ignorantes ont effleuré douze grands verres de vin. Et, s'il faut parler franc, qui m'eût donné un verre de cidre, m'eût fait plaisir.»
pas assez pour moi, et je ne veux pas que les distractions du voyage m'ôtent les satisfactions de l'amitié. Merci donc, et soyez sans inquiétude sur l'estime et la révérence qui ont accueilli ces grands bouchons. Le cidre dont il a été question, n'a passé que pour l'effet littéraire. Je sais toute la différence qu'il faut faire entre le jus du pommier et le sang de la vigne. Je connais trop mon Ecriture sainte, et je suis trop orthodoxe pour me laisser choir dans l'hérésie des Normands !
Je vous écris d'une maison littéraire par excellence, à deux pas de la chambre qu'occupait Mme de Sévigné ; j'ai ses Lettres sur ma table, je me chauffe à un bon feu de bois, et de ma fenêtre je vois des arbres verts et des pelouses vertes. Je jouis vivement de tout cela, et il en résulte que je suis un clérical assez content du sort, malgré tout le macadam qu'on fait jaillir sur Déodat *. Ils sont bien simples, ces pauvres gens d'esprit qui croient que la peine qu'ils peuvent me faire, ne consiste pas uniquement dans la douloureuse pitié que je ressens pour eux !
Adieu, mon excellent ami. Priez pour votre tout dévoué en N.-S,
Louis Vëuillot.
I. Allusion à un personnage de la pièce de M. Emile Augier, le Fils de Giù(>jei\ dans lequel cet écrivain de cour voulant payer les gracieusetés impériales, j)rétendait montrer Louis Vëuillot, <lont l'Empire avait confisqué le journal.