A M. HENRI PARROT
Époisses, le 19 décembre 1866.
Mon cher Henri, Pardonne-moi de te répondre si tard. J'en ai gémi véritablement, en pensant que mon silence pouvait te donner quelques doutes sur ma vieille amitié. Mais le livre que je viens de publier m'a entraîné dans un torrent de correspondances et de travaux, dont je n'ai pu encore me dégager après un mois. J'ai fui à la campagne, dans l'espoir d'y trouver un peu de loisir; je n'ai pu éviter que les visites, et encore ! les lettres et les journaux m'ont suivi. J'en aurais eu raison en été; mes yeux se laissent terrasser en hiver, car je ne peux ni lire ni écrire à la chandelle. Où est le temps où une chandelle et moi nous passions la nuit en si bon accord? Enfin, mon vieux, me voici, et, tu n'en doutes pas, toujours le même quant au fond. Je n'ai rien oublié, rien n'est fané, et la Couture^ n'est nullement à trente ans de moi. J'ai amèrement regretté d'avoir perdu ta dernière visite. Si tu m'avais laissé ton adresse, tu aurais trouvé mon nom ou ma personne en rentrant au logis.
1. Celte lettre a été publiée par CÈcho de la Dordogne. M. Parrot est l'ami de Périgueux dont il est plusieurs fois parlé dans les lettres de i838.
2, Maison de campagne de la famille Parrot.
Envoie -moi ton lils^ je l'embrasserai en oncle. Je partirai d'ici le surlendemain de Noël, et je serai à Paris le même jour. One ton ijareon vienne cliereher ses étrennes! Dis-lui (juil me trouvera toujours de onze heures à midi; et si le moment ne lui est pas commode, à cause de ses cours, alors, qu'il me prévienne, et je l'attendrai. Je tâcherai de lui donner le goût de revenir. Je serais hien heureux, mon cher ami, si je pouvais lui être de quelque utilité; et ce serait déjà une chose qui aurait son importance, de lui apprendre à n'avoir pas peur des hommes qui ont fait leur devoir, ou de lui montrer que cette espèce d'hommes peuvent conserver une certaine joie et une àme assez tranquille au milieu des clameurs qui s'irritent contre eux.
Je suis en ce moment au grand vent, comme tu peux t'en apercevoir; mais j'y suis fait, et je sais que cela tombe et n'emporte pas un cheveu. Je me sens même disposé à dénouer ou à crevei' de nouveau l'outre, lorsque, s'étant dégondée, elle recommencera de se remplir. Ce n'est pas que j'en aime le bruit; et ces fureurs enragées et stupides contre la vérité ne peuvent se donner cours sans que j'en éprouve beaucoup de dégoût et beaucoup de tristesse; mais il importe que la vérité soit dite, et non pas que je ne sois point attristé.
A ce propos, je remarque, dans les journaux qui m'injurient, beaucoup d'allusions à mes anciens feuilletons du Mc'niorial. On dit très volontiers qu'ils sont impics, immoraux, même obscènes. Je n'en crois rien ; mais j'ai grand'peine à prouver le con-
ti'aiie^ ne pouvant nie procurer toules ces jeunes sottises. Connaîtrais-tu dans le département une collection du Mcinorial cyne l'on voulût me vendre ou me prêter? Je crois que je me déciderais volontiers à publier moi-même ces Juvenilid. J'aurais fort à braver les jugements des gens de goût, car la littérature n'en doit pas être brillante; mais ce serait la meilleure manière d'en finir avec les calomnies d'un autre ordre, auxquelles je dois faire pi us d'attention. J'ai affaire à de telles liaines et à de tels esprits, que je dois craindre qu'on ne finisse par me fabriquer des œuvres ou des fi^agments qu'il ne convient pas que je me laisse placer sur le dos. Plus je vis, plus je sens la nécessité de compter avec la stupidité humaine. Pour l'honneur de la cause que je sers, je ne voudrais rien laisser à la calomnie de ce que je lui peux ôter.
Adieu, mon cher Henri. Envoie-moi ton fils, et, lorsque tu reviendras, fais en sorte que je puisse l'embrasser.
Ton vieil ami,
J^ouis Veuillot.