Un franc d'amende, si nos souvenirs ne nous trompent pas
qu'il a commis envers vous, comme je blâme ceux que vous avez commis envers lui, et qui ont également reçu une punition équitable. Mais enfin, je vous trouve bien prude au sujet des rédacteurs de i! Inflexiblcy quels qu'ils soient. Ce qu'ils ont fait contre vous, vous le faites avec plus de prudence et beaucoup plus de profit contre la religion, contre la société et contre tout le monde. En matière de presse, vous ne pouvez vous plaindre d'aucune liberté ni d'aucun abus.
Je ne terminerai pas sans vous donner un avis opportun et conciliant. Vous vous aventurez en me prêtant vos mots. Je désire que vous ne continuiez pas. Votre esprit est bon pour vous; si vous le placez sous mon nom, cela devient diffamatoire. Je me plaindrais, et vous attraperiez un chevron de plus, dont vous n'avez pas besoin.
Vivez heureux'.
Louis Veuillot.
I. M. de Villemessant ne sut pas se le tenir pour dit; il re'pliqiia que si M. Louis Veuillot lui devait encore ses visites, il lui devait en revanche, lui, Villemessant, des réponses à plusieurs lettres.
« M. de Villemessant », dit Louis Veuillot, « ne me doit rien du tout, sauf un peu de reconnaissance pour la confiance que je lui ai montre'e au sujet de son journal sur calicot. Quant à mes lettres, elles ne demandaient pas de réponse : c'est pourquoi il en a reçu plus d'une. Je n'ai jamais ignoré que le talent de M. de Villemessant est de faire des courses, et non pas des lettres. »
iiOO CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT.
A M. .NOËL Li: MlUK'.
Paris, mai iSoj.
Cher Monsieur,
Voilà bien liuit on d\\ jours que je veux vous écrire, vi que j'en suis empêché j)ar la mullilude des affaires. D'ailleurs, je vous croyais enfin servi. J'apprends que vous ne Têtes pas. Je ne puis que vous demander de nous pardonner, faute de temps pour vous faire la longue histoire de nos malheurs. Nous sommes tombés dans les mains de la trahison, et, ce qui est pire, dans celles de l'ineptie. Depuis les premiers numéros du journal, les réclamations ont commencé d'arriver fous les jours par centaines et de plus en plus irritées. Il a fallu du temps pour trouver la source du mal. Lorsque nous l'avons enfin découverte, il a fallu du temps pour la corriger; lorsque nous pensions l'avoir corrigée, les réclamations onl continué. Une autre source s'est révélée. Par paresse, par bêtise, par méchanceté pure même, nos employés ne faisaient pas ce qu'il fallait, ce qu'on leur indiquait. Que vous dirai-je? I^e Saint-Père et nos amis et patrons de Rome n'ont été servis qu'au bout de vingt jours.
D'autres, comme vous, recevaient un exemplaire de temps en temps. Enfin le désordre a été tel, qu'il a
I. Cette lettre a éti- publiée par la Décentralisation. M.Noël Le Mire, actionnaire et abonné de CUnivers^ avait signalé à Louis Veuillot le mauvais service du journal.
fallu refaire plus de la moitié du travail, d'ailleurs assez compliqué, qu'exige la mise à la poste d'un journal, et qu'il faudra mettre deliors a peu près toute l'administration; mais on ne peut s'en paver le plaisir tout d'un coup, cette cuisine étant, hélas! de celles qu'on ne pourrait absolument faire soi-même. Et, pour dernier trait, un gredin qui a été l'une des principales causes du mal et que nous avions tous les droits d'envoyer en police correctionnelle, avant été expulsé sans avis préalable, nous a fait condamner à lui payer une indemnité.
Après cela, il est certain que j'aurais dû vous écrire : c'était un devoir particulier dans ce désastre. Je l'ai voulu faire. Mais il y a aussi le journal à faire tous les jours. Nous n'avons pas encore ces utiles cartons remplis à' en-cas, et le tonneau des Danaïdes est toujours défoncé. On remet, on remet, on oublie. J'en ai un regret des plus vifs. Vous, l'un des premiers parmi les Lyonnais, qui furent les premiers de tous! Il faut, cher Monsieur, que vous me pardonniez, car je ne me pardonnerais pas! Quand j'aurai l'honneur de vous voir, ce qui sera peut-être bientôt, je vous raconterai notre douloureuse histoire, et non seulement vous me pardonnerez, mais vous me plaindrez. Je compte aller à Rome pour faire la correspondance au moment des fêtes.
Croyez-moi, cher Monsieur, votre très dévoué et obligé serviteur,
Louis Veuillot.
cr.xxiv
A M. L'ABBÉ V. GUERIÎI-.R, CUIIK DE HAGUKNAU».
Janvier 1869.
MORSIEUR LE CURÉ,
Je VOUS remercie en loiile hâte, mais de tout mon cœur. Votre excellent petit traité tle pédagogie appliquée est venu à propos et a fait merveille. I^a preuve en est dans les injures par lesquelles on nous répond. Je connais ce signe ! I^a vérité n'en fera pas moins son chemin, et nous devra de se maintenir, sur ce chapitre, encore quelque temps dans quelques maisons. Ah! s'il y avait le peu d'hommes de cœur qu'il faudrait pour parler franc, comme les principes se raffermiraient vite, et le reste avec eux ! Mais on i'eut périr, et ce mal est sans remède immédiat. Il faut aller au fond; et celte civilisation, qui ne veut pas toucher le fond des culottes, touchera le fond de l'abîme. De ceux qui surnageront, la plupart se sauveront par le bâton et la verge qui les auront frappés. Ipsa me consolata sunt.
Pour moi, Monsieur le curé, je le dirais bien,
I . Voici la note jointe à cette lettre par M. l'abbe Guerber : « A l'occasion d'une discussion sur l'opportunité de faire entrcidans l'éducation des collèges les corrections corporelles, on attaqua Louis Veuiilot, défenseur de la thèse, avec la virulence et la perfidie bien connues dans les rangs des adversaires.
« Ancien professeur de pi'dagogie au grand séminaire de Strasboing, j'envoyai à CUnU'ers un article sur la matière, article qui déplut si j)eii au champion de la vérité, (pi'il crut devoir m'en remercier très chaudement. »
CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT. kOZ
dans un sens différent, du bâton que vous m'avez tendu. Veuillez croire à toute ma reconnaissance, à tout mon respect et à tout mon dévouement.
Louis Veuillot.
P. S. — Mes filles ont été particulièrement sensibles à votre dernier paragraphe, et le regardent comme un grand et précieux hommage à leur éducation. En vérité, elles ont été fouettées autant qu'il l'a fallu. Elles connaissent la religion; elles savent bien lire, bien écrire, bien compter, bien coudre; elles savent même passablement le latin; elles savent, qui plus est, ne pas s'en vanter. Elles sont les seules jeunes personnes de ma connaissance, et de la leur, qui n'aient jamais porté de crinolines, ni de robes décolletées, ni de faux cheveux, et elles aiment bien l'Eglise et leurs parents, et enfin elles n'ont ni envie ni hâte de montrer qu'elles ne sont point bétes, mais point du tout. Si le fouet n'a pas fait tout seul ce bon et agréable ouvrage, j'atteste qu'il y a beaucoup servi. De verbo ad \'erbani^ .
I. Je dois dire que, sur cette question du fouet, mou frère tenait beaucoup plus à lu théorie qu'à la pratique.
kOk CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT.
A M. TIlKOPHILi: (). '.
Au Tirpoil, •).() juillet iSCiQ.
Je serai prêt, mon elier enfant. Je i'ai éerit à M. L..., mais je veux me donner le plaisir de vous le dire. Je pars d'ici demain j)our me rendre à mon poste, où vous me verrez plein de joie, l ne véritable joie d'ami el de père.
Votre mariage est tout à fait selon mes idées, selon mon cœur. C'est une bénédiction de Dieu |)ar Rome. Je l'ai dit à mon vieil ami lorsqu'il m'a consulté. J'en augure tout bien. Celte grande chose-là, la ])lus grande qui soit entre le baptême et la mort, vous la faites comme il la faut faire et comme on ne la fait quasi plus. Vous vous mariez uniquement parce que vous aimez, et vous aimez comme il faut aimer. Vous êtes en tout ceci dans l'ordre de Dieu. Il n'v a pas de bonheur plus rare. Les anges ont la main dans la trame de voti'e amour, et ils assisteront à vos noces. Dieu ayant fait ce mariage, il fera la dot. 11 la fera de paix, de force, d'honneur, d'espérance et d'amour! Le reste importe peu. Que je vois de gens qui ont tout, mais pas cela, et qui, n'ayant pas cela, n'ont que misère, regret et horreur 1 Quant à vous, si vous le voulez, rien ne vous ôtera la grâce et la splendeur de ces premiers jours. Le pavsage chan-
I. En iSfiy, ^I. rii('oj)lii!e O., le zouave j)OiitilJca! de 18^7, se mariait et demandait à mon frère d'èlre son témoin.
géra, les fleurs passeront, les feuillages jauniront et tomberont; mais vous serez toujours dans l'air du bon Dieu, dans l'air respirable des âmes. Vous ferez partie de la bonne espèce bumaine, celle qui porte de bons fardeaux, qui jette les bonnes semences, et que Dieu fait forte parce qu'elle soutient tout. Il n'y a pas de meilleur emploi de la vie; il n'y en a point, quoi que l'on dise, qui soit paye? en meilleur argent. Les saints seuls ici-bas sont heureux. Le peu de succès humain, les iniquités à subir, les mépris et les haines du monde, ne sont que des fantômes méprisables aux yeux de la simple raison humaine; ils sont de véritables et d'immenses bienfaits pour la raison supérieure du chrétien. Le laboureur bénit la pluie qui féconde son champ, et s'inquiète bien qu'elle dérange une partie de plaisir!
Adieu, mon clier enfant. A la Transfiguration! Voilà un beau jour, bien choisi, et qui doit bien parler à des fiancés chrétiens. Les vêtements de Notre-Seignem* (ippariirent plus blanca que la neige. Le mariage doit être plus chaste, s'il se peut, et plus pur que la virginité. Il est dit aussi dans le texte après le ravissement : Ils ne virent plus nue Jésus seul. Quel grand enseignement! La gloire est passée, la vision du ciel a disparu; il n'y a plus que l'humanité avec ses labeurs et ses souffrances, il n'y a plus que le Fils de l'homme qui doit mourir. Mais le Fils de Thomme est le Fils de Dieu qui doit ressusciter, et la gloire n'aura plus de fin.
Tout à vous en Notre-Seigneur, mon cher enfant.
Louis Vfufllot.