‹ Correspondance de Louis VeuillotChapitre 10 sur 73 · La pieuse héroïne de Pierre Saintinc · texte numérisé non relu

La pieuse héroïne de Pierre Saintinc

lettre de dix-huit pages, papier à ministre, adressée à M. Guizot, et tellement en hâte que je n'en ai j)oint de copie, mais seulement un canevas imparfait, ce que je regrette. Les idées n'en sont pas mauvaises, je crois, ni surtout timides, et la lettre elle-même est hardie. Écrire si précipitamment à un homme de celte trempe me parait une épreuve un peu téméraire, et qui peut tourner contre moi. Je m'en soucie après tout, médiocrement. Jamais de ma vie je n'ai plus aspiré que depuis mon séjour en Afrique, à ne rien être qu'un pauvre écrivain du bon Dieu. Voilà une vocation nîanifesle , je crois, et bien heureuse. Je suis antipathique à toute ambition qui demanderait deux jours d'efforts. L'indépendance me va comme une culotte de daim. J'aime mieux travailler douze heures par jour pour rien, et pour m'empêcher de n'être rien, quede donner six heures par semaine à une fonction plantureuse, zébrée de lisérés d'argent et émailléedc croix d'honneur. Ah! que je serais malheureux si j'étais n'importe quoi, comme j'aurais envie de laisser les plus pressantes affaires pour me mettre dans un coin à rimer des cantiques; et n'ayant pas le courage, peut-être, de donner ma démission, comme j'inventerais cent ruses pour me faire destituer! Entre nous je crois que l'oracle qui me promet l'empire est légèrement trompeur, ou il s'agit d'un empire qui ne ressemble pas beaucoup à celui de Charlemagne et de Napoléon.

Ces sentiments passeront peut être comme déjà

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beaucoup de mes sentiments ont passé ; cependant je ne le crois pas, et je ne le désire pas surtout. Je vois ici beaucoup d'ambitieux : ils me font de la peine; je les blague, ils ne savent que répondre, comme l'homme qui porte de misérables liens qu'il voudrait et qu'il ne peut biiser. Ah! que Dieu m'a protégé en me laissant libre, en ne me permettant d'épouser ni une femme, ni un emploi, ni rien qui me tienne en place sous l'éteignoir, sous le couvercle de la marmite. Je crois vraiment que ce diable de Lafon agissait sur moi ; tout en me moquant de ses roucoulements je me mettais à roucouler, je ressemblais à ces gens qui finissent par parler comme Odryi. A force de le contrefaire, je l'imitais tout de bon. Je me serais marié comme on boit un verre d'eau. Ce n'est plus cela! Je ne pense qu'aux écritures, qu'aux passes d'armes dans VUiiwers^ je n'ai envie que de tailler des plumes et de vider des encriers. Je ne voulais pas, de ton temps, aller(pour une entrevue) jusqu'au faubourg du Roule, je ne voudrais pas maintenant aller jusqu'à Bab-Azoun, je veux dire jusqu'à la place de la Concorde. Deux hommes seuls au monde me feraient faire un bout de chemin dans ce but : le P. Yarin et M. l'abbé-! Il me vient quelquefois des pensées bien sérieuses. Pourquoi Dieu, qui a si clairement indiqué une voie à mon intelligence, n'indiquerait-il pas un jour aussi clairement une

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