Edouard Thierry, qui fut plus tard directeur du Tliéàtre
comme vous me protégeriez moi-même. J'écrirais bien à Thierry si j'avais le temps. Faites aussi quelque chose au Moniteur parisien. Je ris quand je viens à penser que vous écrivez là, vous. Mais vous travaillez pour la fille du patriarche, comme je fais ici. La fille, pour vous, c'est le théâtre italien, pour moi c'est le théâtre de la guerre. Une chose qui m'engage à revenir c'est que peu à peu je me persuade que j'ai remporté une victoire de ma main.
Vous étiez sans doute à la dernière représentation de Mlle Mars ? Pendant que vous écoutiez le Marivaux (Janin dit qu'il est mort; c'est Janin qui doit mourir), moi je mangeais du couscoussou chez un Arabe de Blidah ! J'étais assis sur mes talons dans une cour tapissée de roses, sous un splendide oranger en fleur : il y avait au ciel cent mille étoiles qui brillaient bien, et dans l'oranger cent mille étoiles qui sentaient bon; joignez que le couscoussou n'était pas mauvais. Je me trouvais donc dans une anse assez tranquille et fortunée du fleuve de la vie, à l'abri des jeux de l'amour, et pas trop mal traité par ceux du hasard.
Est-ce que ce babillage prendra fin? Sans doute, comme j'ai vu la fin du couscoussou et comme vous avez vu celle de Mlle Mars; comme s'est fanée cette vieille comédienne, et comme se fane- Français. Il avait été collaboi-ateur de Louis Yeuillot à la Charte de 1830 et écrivait dans un dos journaux du ministère.
ront sans retour les orangers de Blidah; comme passera une vie qui a produit de méchants livres, et comme passera le monde malgré tous les bons livres qu'il a lus. Cela veut dire que nous mourrons tous et que tout mourra. Cette vérité n'est pas neuve, mais elle est consolante; je vous y laisse en souhaitant qu'un jour vous sacliiez comme moi combien celte noix est excellente sous sa double enveloppe d'amertume et de dureté.
Deuxième post-scriptiun , pour vous dire que je viens de confectionner un petit avant -propos assez fait, je pense, pour vous plaire, et quelques corrections qui me rassurent un peu. Vous verrez par là dans quel sens il faut couper. Je vous recommande, et à mon frère, ces corrections. Si le paragraphe de remplacement est trop long, ce sera votre affaire d'en élaguer quatre phrases ou trois. Que ce chapitre ne scandalise personne (chrétiennement) et je me moque du reste comme un Turc, comme un Arabe, comme un Bédouin que je suis là-dessus. Mon chcrLeclerc, figuronsnous bien qu'il y aura toujours une foule de gens dans le monde qui ne sauront pas que nous avons fait des livres, et parmi lesquels nous pourrons nous réfugier sans craindre d'entendre parler de nous. Quand je pense que j'ai corrigé des épreuves à Blidah et que j'en corrige à Alger, je me mets à craindre d'être un jour empereur du Japon. (Vous y gagneriez de belles porcelaines.)
Nous avons ici l'auteur de Naissance et Génie. Voilà ce que c'est que de doAner ces choses-là au public, on ne les a plus pour soi. Il se prépare à être juge de paix ou sous-directeur; il aura cinq ou six mille francs d'appointements, il aura la croix. Ah ! vous n'appelez pas cela du génie ! Je ne sais pas pourquoi je le tourmente, car il est d'ailleurs bon garçon quoique un peu fade, portant un gilet de velours . C'est le propre frère d'une fille du Périgord qui m'a été signalée comme la vivante image de Thérèse Lacroix^, à cela près des peccadilles du père, car dans cette famille ils ne sont pas scélérats . Cet honnête garçon, sans sortir de sa cravate, et avec une bouche en cœui' qui a l'air de chanter les éloges de Scribe, déclame contre les institutions monastiques parce que sa sœur veut entrer au couvent. Il veut que sa sœur fasse le bonheur de quelqu'un, il veut qu'elle accouche, il fait des tirades sur la vie contemplative des Orientaux, il dit que sa pensée le fatigue. Ah ! matin ! comme je l'éventrerais avec plaisir !
A M. Eugène Veuiliot.
20 avril 1841.
Le courrier vient de partir, mon cher Eugène, et déjà j'ai mille choses à te dire. Il emporte une