‹ Correspondance de Louis VeuillotChapitre 18 sur 73 · La mort par accident du fils aîné de Louis-Pliilippc · texte numérisé non relu

La mort par accident du fils aîné de Louis-Pliilippc

et facile, les chevaux se sont arrêtés aussitôt; c'était à la porte de Neuilly, tous les secours étaient sous la main : tout a été inutile. Adorons et tremblons.

Adieu, cher ami ; il faut encore que j'aille monter la garde, et cela fait pour moi deux jours absolument perdus. Ah! que je voudrais me trouver auprès de vous, et savoir de vous si m.oi aussi je dois continuer l'œuvre, car je suis las, bien las. J'ai envie de me perdre dans le petit travail du journal; j'ai envie de fuir le monde, et, n'ayant pas de vocation religieuse, de me cacher au fond d'un humble emploi. Nous ne pouvons espérer grand'chose de Tautomne : je serai peut-être retenu à mon bureau, peut-être obligé d'aller promener aux bains de mer ma pauvre sœur. L'état de ma mère n'a rien d'inquiétant; mais elle souffre beaucoup, et je suis sa seule consolation. Priez Dieu pour nous; aimez-moi toujours. Que je vous sais gré de m'aimer comme vous faites, et que je m'en veux de savoir si peu vous prouver combien j'en suis reconnaissant.

Tout à voufe en Notre-Seigneur.

Louis Veuillot.

Au me me.

Mercredi 16 novembre 18'»2.

Très cher ami, J'ai reçu votre miséricordieuse lettre, et elle m'a enlevé un grand poids que j'avais sur le

cœur'. Vous élicz un de mes remords, et vous n'êtes plus qu'un de mes repentirs. Je devrais m'excuscr, mais je crois que je ferai mieux de vous laisser tout pardonner. Soyez seulement convaincu que je n'ai pas laissé passer deux jours depuis ma dernière lettre sans me proposer de vous écrire ; que M. de Brosses est sur ma table, commencé et toujours remis pour mille choses moins imporlanles, moins chères, moins pressées même. Et pourquoi ces remises? Je ne sais. Toute ma vie je me suis joué ce tour-là. C'est peut-être que je m'engageais à faire un livre sur ce livre, à cause de l'attrait que j'ai pour lui, et qu'il fallait étudier, rechercher, méditer, travailler enfin. Néanmoins j'en finirai ; mais pourquoi demeurez-vous à Beaune ? pourquoi ctesvous de l'Académie de Dijon ? C'était l'histoire de Voltaire que vous deviez écrire, et vous auriez fait l'un des ouvrages dont ce siècle a le plus besoin.

VUiiivers marche, giàce aux efforts de Taconet, qui se conduit bien, il va, je crois, prospérer par le concours très actif et très saint de M. de Bussières et d'Eugène Bore, deux admirables propagandistes. Du Lac va revenir de Sens, où il est allé prendre l'air ; nous allons nous adjoindre Ourliar, pénitent du P. Boulanger, ancien élève du P. Perboyre (récemment martyrisé en Chine), converti de Bonald et de Maislre, et enfin mon

1. Il était fort en retard avec M. Foisset pour un article qu'il lui avait promis.

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voisin. Tout s'annonce à merveille ; il ne nous manque qu'un maître homme qui puisse ici se mettre à la tête d'une agence catholique. Que ne suis-je garde des sceaux pour vingt-quatre heures !

Je ne suis pas émerveillé du premier numéro du Correspondant tel qu'on le prépare, et je voudrais bien donner quelque chose, mais on a peut-être un peu peur de moi, et je n'ai songé à travailler que pour le numéro suivant. Je proposais Lamartine. Il est maintenant trop tard, et je n'ai que des babioles à ma disposition. Que diriez-vous de ceci?

Introduction, par M. Ghampagny.

Sainte-Beuve, par M. Foisset.

Les Colonies, par M. Lamarche.

MontreuLLou un autre.

La Saison d^aniour, par M. Veuillot.

Que ce lUre ne vous effraye pas. C'est, en deux mots, un garçon qui dans une lettre à Glorinde explique toute la misère et tout le peu de sincérité de ce feu de jeunesse qui se prend à tous les falbalas qui passent, et bientôt s'éteint pour faire place au plus parfait dédain. Le morceau est écrit avec assez de soin, et je crois qu'il en reste une bonne pensée '.

Je pars vendredi pour Lille, où m'appelle une affaire assez importante. J'y resterai quinze jours, et j'y aurai plus de loisir qu'à Paris. Peut-être

1. Ce morceau se trouve dans Historiettes et Fantaisies, sous ce titre : De l'ancienne ville de Cliignac,

poiirrai-jc ûiirc là quelque chose de plus sérieux.

Lille est une ville de bonnes œuvres; je visiterai

beaucoup de manufactures et je tâcherai de courir

un peu le département ; cependant je ne puis

m'engagcr à rien.

Adieu, très cher ami! Comptez bien, malgré

mes négligences, que je vous aime; et malgré

mes tristesses, qui sont parfois affreuses, soyez

sûr que je ne me décourage pas. Vous avez été

bien éproftvé ; je l'ai lu, j'en ai gémi. Que Dieu

vous console, ou plutôt qu'il vous soutienne, car

je ne sais pas s'il y a des consolations sur la terre,

et l'espérance même, passé une certaine saison,

ne semble plus donner ici-bas que des fruits

pleins d'amertume; mais on vit et l'on atlend.

Priez pour moi.

Louis Velillot.

Ne me reprochez point de n'être pas allé vous voir. Je n'ai pu quitter Paris qu'un instant pour promener mes deux sœurs, et la première ligne des Pèlerinages de France est encore un projet; avant de l'écrire je ferai probablement des volumes auxquels je n'ai jamais pensé ^.

1. Il n'a pas, en effet, écrit les Pèlerinages de France, livre auquel il avait songé dès le temps où il écrivait les Pèlerinages de Suisse.

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Au mcmc.

Lundi 28 novembre 1842.

Mon cher ami,

Je ne suis pas allé à Lille, et j'ai eu tant de choses à faire, tant de lettres à écrire, que le temps m'a manqué pour vous prévenir que je pouvais recevoir vos lettres ici, rue Vanneau, 30, dans le cas où vous voudriez encore m'entretenir du Correspondant; mais j'ai vu l'autre jour Wilson, qui m'a dit que nos embarras étaient terminés par la voie la plus courte, sinon la meilleure, puisque le Correspondant^ après s'être tant agité dans les entrailles maternelles, finit par y mourir tranquillement, sans vouloir contempler la lumière de nos tristes jours. En deux années et plus, la haute littérature catholique aura donc laissé comme témoignage de son zèle et de son pouvoir les quatre ou cinq brochures publiées par Olivier. Croisons nos bras, reposons-nous maintenant durant quelques années, vaquons à nos petites affaires, à nos petits voyages, à nos petits volumes connus de trois ou quatre cents lecteurs pieux et de quelques milliers de petites filles; nous avons assez fait pour les combats du bon Dieu, et la preuve de notre bravoure est visible : un libraire est presque resté sur le champ de bataille. Il s'agit maintenant d'aller dans les taudis porter des bons de soupe. Une heure de temps et vingt sous d'au-

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mône toutes les semaines payeront à Dieu, à nos frères et à la société la dette de notre intelligence, de nos loisirs et de notre amour. Nous sommes de flores gens! Wilson descend de son trône directorial avec une modestie empressée. Il n'est pas sans quelque peur des ravages qu'il aurait pu faire, et s'estime heureux d'tilre seul dans le secret des rancunes qu'il aurait pu mériter.

Rien de ceci ne me surprend, et tout ceci m'afflige; nous sommes habitués aux ayorlements; mais, malgré l'habitude, il est triste de penser que toutes les opinions, toutes les sectes, toutes les friponneries ont leur recueil à Paris, et que la seule religion catholique, au milieu de tant de nécessités, n'y peut avoir le sien, à moins que quelque autre Bonnelty ne vienne s'enfermer dans quelque autre fromage, un peu plus appétissant au goût du jour que les Annales ou V Université K Sans quelques jeunes garçons, également pressés de zèle chrétien et de manie écrivassière, qui donnent leur temps et leur argent pour publier cette indigente Bévue de Sr/int-Paul^, sans un pauvre marchand de courroies et quelques autres va-nu-pieds qui s'épuisent pour faire paraître V Univers, la religion serait donc représentée et servie dans la capitale littéraire du monde, uni-

1. Plus lard Louis Vouillol goùla les savants et intelligents travaux de M. Bonnctly ; mais alors il voulait une revue littéraire et de combat sur les choses du jour.

2. Petite revue bibliographique publiée sous le patronage de M. l'abbé Dufriche-Desgen.ettes, curé de Notre-Dame des Victoires.

quement par des œuvres de parti de la valeur de VUnion, et par des entreprises de commerce de la beauté, de Finfluence et de Vintérêt de V U/iwersité catholique, des Annales de philosophie chrétienne, de la Revue critique et littéraire, du Mémorial catholique de Guérin, de la Revue catholique àv\ libraire Parent-Desbarres. Un compositeur d'imprimerie, Buloz, a pu, sans savoir l'orthographe, sans posséder un sou, sans connaître personne, fonder la Revue des Deux Mondes et l'amener où nous la voyons, en se faisant porter par elle où il est. La masse catholique intelligente voit les besoins du temps; elleest formée de gens instruits, élevés, riches; elle s'agite pendant deux années, et elle produit enfin ce que vous savez. Mon cher ami, si le monde impie connaissait cette histoire, il aurait de quoi rire; mais laissons le jugement du monde et regardons plus haut : croyez-vous que Dieu n'aura rien à dire là-dessus?

Quoique regardant nos faibles espérances comme anéanties, je veux bien que vous sachiez que nous fuyons au moment le plus favorable pour vaincre. J'ai des preuves certaines que la littérature impie est dans le plus déplorable état. hdiRevue de Paris voit un désabonnement qui l'épouvante et qu'elle m'attribue en partie', quoiqu'il ne soit dû qu'à ses collaborateurs ; mes pauvres feuilletons la désolent à ce point que Bonnairc s'y est pris comme il a pu pour agir sur moi : je tiens de la bouche même

1. Il venait de faire dans YUnU'crs une vigoureuse campagne contre cette revue.

criin de SCS rédacteurs les plus étrangers au sentiment chrétien, qu'il voudrait bien savoir et pouvoir se mettre sur un autre pied. Buloz attendant son tour, qui viendra, m'a fait dire à quatre reprises ([u'il était ])iét à ni'ouvrirles portes de sa lievue, que j'y serais libre ; et, voyant que je refusais obstinément, il m'a fait menacer d'abimer mes livres. Que m'importent mes livres! Mais, pour avoir si grand'peur, il faut quelque raison plus forte que l'ennui d'être piqué par moi. La raison, c'est qu'ils n'ignorent pas le dégoût du public; ils sentent très ])ien qu'ils répètent d'éternelles vieilleries, que toute base leur manque ; que la critique chrétienne est autrement forte et solide que la leur; ils devinent qu'ils ne garderaient pas le public si le public savait où aller.

Les écrivains aussi ont cette conviction; ils sentent leur pauvreté, ils l'avouent, surtout ceux qui ont du talent, et Alfred de Musset principalement se lamente de n'être pas tombé en d'autres mains que celles qui l'ont élevé, ils en sont venus à admirer le siècle de Louis XIV, sans pouvoir le comprendre. Ils ne le comprennent pas parce qu'ils ne sont point chrétiens. Il faut les instruire; mais ces futiles esprits ne peuvent cire instruits que par la littérature, et par la littérature actuelle. Ils ne lisent tout au plus que ce qui se publie aujourd'hui et se publie par eux et leurs amis. De bons travaux de ce genre, dans un recueil bien situé, leur ouvriraient les yeux, les intimideraient eL les convertiraient peut-être plus vile qu'on ne

pense. Je me sentirais assez fort pour quelques-uns de ces travaux si nos amis n'en avaient point peur. Ourliac était encore, sur ce point et sur d'autres, une conquête précieuse, que j'avais soigneusement ménagée. Je l'avais amené à nous donner pour 100 francs la feuille qu'on lui paye 200 francs ou 150 francs dans les revues. Il nous aurait défrayé de nouvelles, et il aurait encore parfaitement traité d'autres questions; pour tout le reste, nous pouvions certainement suffire, et je suis convaincu que le succès était assuré. Voilà ce que nous perdons. Il est vrai que la mollesse du directeur et les tremblements politiques de quelques bailleurs de fonds nous auraient gênés beaucoup. 11 paraît que 10 000 francs voulaient de la vigueur et 10000 autres de la modération. Quelle pitié ! Ces messieurs ne peuvent-ils confier leur argent à quelques bons et honnêtes cœurs et les laisser maîtres d'agir?

Mais n'importe! cet inconvénient aurait disparu, le succès aurait tout entraîné. Enfin, cela ne se peut. Résignons-nous. Cependant, qu'on ne vienne point me dire, comme on le fait volontiers pour colorer honorablement beaucoup de lâchetés analogues, que Dieu ne veut point de cette œuvre : Dieu la veut, j'en suis convaincu, et nous lui refusons ici notre concours.

Quant à moi, je reste, en attendant mieux, à VUnivers; j'y ferai ce que je pourrai, comme les autres. Taconet se conduit admirablement, et je le seconderai quand il m'en devrait coûter quel-

ques ennuis'. J'ai peu d'altenlion pour les gens qui pourraient nous consliluer en force et qui aiment mieux nous regarder suer sous le faix, en criant tantôt que nous ne marchons pas, et tantôt que nous nous vendons...

Pour les spectateurs qui n'ont jamais su et ne sauront jamais que se faire des oratoires tendus de velours, qu'ils s'y enferment, qu'ils y prient à leur aise. Si on ne fait que jeter par la fenêtre leurs crucifix d'ivoire et leurs prie-Dieu sculptés, je n'y verrai pas grand mal. Ils ont raison de donner du pain aux pauvres, ils ont tort de ne pas donner la lumière aux riches, et je ne leur impute pas à ignorance, mais à couardise et lâcheté, le peu de souci où ils demeurent sur ce dernier point. Celui qui ne fait pas tout le bien qu'il pourrait faire, c'est qu'il n'aime pas tout le bien qu'il doit aimer, comme il le faut aimer. Malheur aux riches parce qu'ils craignent le combat; malheur aux trafiquants parce que dans le combat ils cherchent le gain; malheur au lâche qui ne donne une part de son bien que pour avoir le droit de jeter au loin son épée. Il sera dit de ce temps qu'il n'a pu produire un riche assez intelligent et assez dévoué pour se mettre entièrement, corps et biens, au service de l'Eglise. Quoi ! toujours et partout de la prudence humaine; pas un homme, pas un riche, pas un lettré qui se montre transporté de

1. M. E. Taconet, fabricant d'cquipemeiits militaires, avait fuuriii des fonds à \' Univers et en était devenu, quant aux choses administratives et financières, le directeur.

la folie de la croix, et qui compte absolument sur Dieu ! Il faut que ces grandes tâches incombent toujours à des jeunes gens, ou mal pourvus d'expérience, ou dénués de fortune, ou manquant d'une certaine abondance nécessaire des dons de l'esprit, et il ne se rencontre pas enfin trois ou quatre hommes pour former, en mettant en commun ce qu'ils possèdent, l'homme qu'il faut ! Hélas, de quelle façon aimons-nous Dieu !

Pardonnez-moi, très cher ami, ce qu'il y a de dépit, et peut-être de colère, dans cette lettre. Je m'accuse plus que personne, et je suis le premier de ceux qui ne font pas ce qu'ils pourraient et ce qu'ils devraient; mais je ne puis m'empécher d'attribuer à la fâcheuse influence du temps une bonne part de ma lâcheté. Adieu! Bon courage dans vos peines extérieures. Donnez-moi des nouvelles de votre famille et priez Dieu pour moi^

Louis Veuillot.

Au même.

3 janvier 1843.

Que ne l'ai-je à Paris, au lieu de l'avoir à Beaune, l'ami prompt à me censurer que vous me conseillez de si bonne grâce? Je sens aussi bien et aussi vivement que qui que ce soit tout ce qui

1. De nouveaux efforts furent faits ci\e Correspondant parut. Il ne répondit pas aux espérances de Louis Veuillot, ni même, du moins au début, à toutes celles de M. Foisset.

me manque, mais à qui voulez-vous que je m'adresse? Si vous étiez ici, très cher, très bon el très sage ami, vous couperiez, vous tailleriez, vous seriez maître et j'en remercierais Apollon; mais vous n'y êtes pas et personne ne vous remplace. Un feuilleton est commencé le matin avec une rage que Ton garde pendant qu'on l'écrit: le cœur saule, la plume vole, le temps passe, et quand le dernier mot est tracé, il est temps de courir à l'imprimerie. On relitl'épreuve trois heures après : c'est bien le moment d'ajouter et d'effacer! Le lendemain, quand le sang se refroidit et que le feuilleton revient défiguré par des fautes d'impression, hideuses, on le voudrait à cent pieds sous terre; mais il faut bien qu'il vive les vingt-quatre heures. Que faire à cela? ï\e plus écrire de feuilletons? Hélas! j'y pense, et sérieusement. Mais V Univers réclame; c'est un engagement pris; on y lient môme à Chignac, et tout détestable qu'il est, ce feuilleton représente encore des abonnés. Je l'ai vu poui' mon supplice dans le voyage que je viens de faire à Lille. On m'a meurtri de vingt mauvaises plaisanteries dont je suis le père; je n'ose, en vérité, renoncer à ces misérables corvées qui font aller la maison. Merci pourtant de vos avis : j'y prendrai garde ; je refoulerai le plus possible ce mol |)opulairo qui me vient toujours et ces basses assimilations qui se présentent à flots, quand il s'agit de nos lettrés el de leurs vilenies '.

1. Ces feuilletons étaient les Propos divers. On voit que Louis Vcuillol faisait bon accueil aux conseils et critiques de

J'ai eu des chagrins à Lille, et j'y ai eu des consolations très grandes. J'ai trouvé là d'admirables chrétiens avec lesquels, après un peu de rhétorique, je me suis parfaitement entendu. Ils étaient tous plus ou moins légitimistes; je les ai tous rat- ♦ tachés à VUnivers dans les conditions du prospectus du 4 décembre, rédigé par moi contre vent et marée. Les plus distingués se sont constitués en comité de propagation et de correspondance pour VUnivers. Je me convaincs que ce terrain pureuicnl religieux est indiqué de Dieu pour tirer les chrétiens des décombres politiques et les réunir dans une unité d'efforts féconds pour l'avenir, et je dis l'avenir de demain, l'avenir de l'heure que j'avance. Il faudrait sur la surface de la France vingt ou trente comités comme celui-là, et à Paris un comité central, avec un homme capable et indépendant qui en ferait son affaire unique. Nous organiserions alors l'agitation pacifique dont O'Connell a tiré tant de profit. En attendant l'homme, je prépare et dispose, autant que faire se peut à mon faible individu, les instruments qu'il saura mouvoir.

Je vais courirà Nancy, j'irai ailleurs; que nepuisje aller partout! Priez Dieu pour qu'il bénisse cette mission laïque à côté de l'heureuse mission de l'apôtre dominicain. Oh! comme je vais embrasser ce digne abbé Lacordaii-e et lui demander sa bénédiction ! Je pars vendredi. Vous avez encore le

M. Foisset. Je dois ajouter qu'une fois la plume à la main, il en tenait médiocrement compte.

temps de m'écrirc et de me donner vos commissions.

Le premier numéro du Correspondant est prêt. Je ne suis pas aussi content que je l'aurais voulu de l'article d'Ourliac; mais le reste me parait bien. Wilson m'est venu voir. Il voulait un article sur Alexandre Dumas. Autant vaudrait s'occuper de Guilbert de Pixérécourt. Je lui ai offert Lamartine; il ne veut pas; il a peur. Je le conçois, et à sa place j'en ferais peut-être autant. Mais je ne puis écrire autrement que je ne pense, et je parle avec mon accent.

J'ai un roman qu'il m'a demandé : cela tiendrait cinq feuilles; c'est long. Je ne puis davantage le réduire sans le mutiler par trop. Déjà je retranche beaucoup. Je ne puis perdre deux ou trois feuilles d'un travail qui m'a pris quatre mois peut-être, mais on craint les cris; ce n'est pas à tort; qu'y puis-je pourtant? Il faut attendre que j'aie entrepris et terminé quelque autre chose qui convienne mieux. Heureusement on peut se passer de moi. Adieu, très cher ami. Priez pour moi.

Jour de l'Epiphanie. Louis Veuillot.

Au même.

Nancy, 20 janvier 1843.

Mon cher vmi, Je comptais bien m'en aller de Nancy chez vous, mais la fusion de VUnioii avec YUnivcrs dérange

tous mes plans. Il faut que je coure à Paris; je n'y serai que sur la fin de la semaine, et ce sera déjà bien tard ; mais je ne puis partir avant mercredi ou jeudi. Ce pays lorrain est froid ; ce que j'y ai commencé a besoin jusque-là de ma présence. Du reste , je ne suis pas mécontent du voyage. C'est quelque chose de se montrer et de parler : on réchauffe les bons, on ébranle les indécis, on jette jusqu'au cœur des indifférents et des ennemis des semences qui germeront vite, car le bon Dieu prend soin de hâter la croissance des idées salutaires. Certaines gens ont été tout stupéfaits qu'un rédacteur de V Univers eût après tout l'apparence et le langage d'un honnête homme et d'un chrétien. Plus je vais, plus je crois à la durée de l'œuvre ; sa durée c'est son triomphe. Le mot qui doit remuer le monde est entendu maintenant. C'est l'accord de toutes les opinions sincèrement chrétiennes, c'est la formation sous les ailes de l'Eglise d'une seule famille composée de tous nos débris; il faut que par le pardon, par la prière, par le travail désintéressé, par le sacrifice des désirs propres et personnels, nous méritions de n'avoir en toutes choses que la même pensée, le désir de faire de nous et du plus grand nombre d'hommes possible des gens gouvernables, qui se décideront ensuite à recevoir de Dieu un chef et un gouvernement. Au centre des partis extrêmes, formons pour l'avenir un parti de médiateurs. Dieu laisse le inonde en paix pour que les uns aient le temps de mourir honnête-

mcnl, pour que les autres aient le temps de finir doucement. Que ces vieilles haines, trop légitimes de part et d'autre, cuisent dans leur jus, se consument elles-mêmes; que nos efforts tendent d'une part à les empêcher de se propager, de l'autre à relever ce que ceux-ci ont détruit, à remettre en lumière ce que ceux-là ont oublié. La société no deviendra pas chrétienne par les institutions, mais par la loi de Dieu, et s'élant convertie, elle refera des institutions chrétiennes. Notre rôle est la patience; nous travaillons pour nos enfants, nous leur laisserons un bel héritage. Quant à nous, partis les premiers de la servitude égyptienne, nous ne verrons que des yeux la terre promise; nourris de manne et sans cesse combattus, nous aurons des jours laborieux, nous heurterons nos frères. Qu'importe! nous n'attendons plus le Messie; il nous attend.

Cher ami, mon cœur se réjouit de la belle destinée que Dieu nous fait : nous vivons dans les plus grandes pensées et dans les plus nobles desseins qui aient réjoui le cœur de l'homme depuis le temps des Apùtrcs. Partout la force de la religion illumine de son évidence. C'est en tous lieux un petit troupeau d'hommes qui mène avec rien la grande œuvre de l'univers, ce sont quelques faibles mains qui labourent ce champ immense. Cinq ou six hommes, ce n'est pas beaucoup dans une ville, dans un dé])artement; mais dès qu'il y a une voix pour annoncer Dieu, un cœur pour l'aimer, il se fait des œuvres merveil-

leuscs qui se soutiennent et s'accroissent on ne sait comment. La belle histoire à écrire! Dans le Nord et ici, deux des pays les plus chrétiens que j'aie vus, j'ai serré la main de deux hommes qui, il y a vingt ans, sortant à peine de l'impiété, étaient seuls au travail. Otez çà et là quelques individus, tout croule ; mais ces individus on ne peut les ôler. L'enfer conjuré contre eux ne les abat point; rien ne les ébranle. Arrive-t-il que Dieu les rappelle? contre toute attente, ils sont remplacés et tout continue de marcher, tout ! Dieu est avec nous, l'on ne peut rien contre nous.

N'est-ce pas une chose prodigieuse de voir que notre journal repose sur deux ou trois hommes, qu'il a 1 700 abonnés payants, qu'il n'en eut jamais si grand nombre, qu'il est trahi, calomnié, abandonné, et qu'il ne peut mourir ?

Comprendrez- vous quelque chose à ce gribouillage ? J'écris à la hâte et presque sans voir. Je ne veux pourtant pas vous laisser sans vous féliciter sur votre article; il est parfait, clair, paisible, vigoureux, irrésistible, plein. Jamais on ne m'a si bien fait comprendre les jansénistes. Quel excellent journaliste vous auriez fait, mon cher ami, et quel dommage, comme le P. Lacordaire me le disait encore l'autre jour, que la famille vous ait mangé. Savez-vous qu'il m'a exhorté, devant cinq cents personnes, à garder le célibat, et le tout parce que nous avions parlé de vous dans la journée : voilà de ses tours. Continuez-nous ce véritable Port-Royal. A votre place, j'aurais eu

bien de la peine à ne pas citer une sentence de M. de Maistre : « Tout Français qui aime \ei> jansénistes est un sot ou un janséniste. » J'aurais eu tcrt, mais je l'aurais fait. Adieu, aime/-moi seulement comme je vous aime; et sommez-moi par une belle lettre que nous ferons lire à V Univers de venir vous voir au printemps.

Tout à vous en Notre-Seigneur, à qui nous devons nous efforcer d'être tout entiers.

Louis Veuillot.

7 février. — Je rougis d'être encore ici et de vous envoyer cette lettre. Je suis resté pour organiser une souscription quinquennale afin de soutenir la presse catholique par les libres offrandes, petites et grandes, des chrétiens. Si cela prend dans tous les diocèses, nous sommes sauvés, mais il m'a fallu faire un discours à Foi et Lumière, et j'ai passé un mauvais moment.

Au incnie.

Paris, 9 avril 1843.

Mon cher ami, D'abord j'ai vu un moment votre jeune homme, et il m'a paru charmant; il est déjà de Saint- Vincent de Paul, du cercle catholique, des conférences de M. de Ravignan, de sorte qu'heureusement je ne puis rien j)Our lui. Cej)endant, j'ai trouvé dans cette conversation hàtivc un moyen

inespéré de lui cire utile. Je lui ai prêté le Président de Brosses^.

Merci de votre souvenir; voilà en effet un an que nous nous sommes embrassés, et vous n'avez, je vous le promets, vieilli dans mon cœur que de la bonne façon. Je pense à vous bien souvent, mais jamais avec une tendresse plus heureuse et plus reconnaissante envers Dieu et vous, mon ami, que quand j'ai le bonheur d'être aux Oiseaux. J'ai goûté cette joie hier ; je vous ai porté à la sainte table et j'ai fait vos compliments au bon abbé Aulanier, qui vous en remercie. Rendez-moi la pareille devant Dieu à l'anniversaire de dimanche. Je serai à Notre-Dame. Il faut faire nombre, et quoique je n'aie pas grand cœur, puissent tous ceux qui se rendront à cette revue y porter un semblable désir de servir !

Vous voyez que nous bataillons toujours; notre situation est étrange et ne peut guère s'expliquer dans une lettre. La fusion ^ rcus-^it à l'extérieur mieux qu'à l'intérieur. Nous avons de la peine à nous homogéniser, et, bien entre nous, je ne sais si nous y parviendrons. Du reste la dot de VUnion ne s'en va pas du tout en fumée. On se réabonne. Si nous pouvons passer l'année, nous sommes sauvés. Mais nous avons des charges bien lourdes, des abonnements à servir, des dettes à payer, une rédaction beaucoup trop nombreuse , et Du

1. Ce jeune homme était M. Ernest Pinard qui, sous Napoléon III, fut procureur général, puis ministre de l'intérieur.

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