‹ Correspondance de Louis VeuillotChapitre 17 sur 73 · Un roman de M. Kabou · texte numérisé non relu

Un roman de M. Kabou

lets, et déjà poursuivi pour ce fait grave. On les a laissées de côté, et il n'a été question que de direction philosophique et littéraire. Ce qui s'est dit là-dessus m'a satisfait. J'ai été surtout content de l'accent chrétien du membre de l'Institut ^ bien qu'il ait trouvé que je prenais de trop haut certaines questions. Trop haut, sans doute, est ici pour de travers; mais sans renoncera ma manière de voir, et sans avoir encore trouvé dans tout ce qui m'a été dit jusqu'à présent de bonnes raisons pour la modifier, je la tiens pour suspecte, et je n'ai à faire nul effort pour croire les autres plus sages que moi. Si je vois que je ne puis parvenir à prendre l'alignement, je m'abstiendrai, ne demandant pas même à servir en tirailleur. "Après cela, je puis franchement vous avouer que je pense comme vous, que j'appréhende la mollesse, les louvoiements, les longs discours pour ne rien dire, les choses enveloppées et déguisées jusqu'à n'avoir pkis de vertu, enfin la monotonie. Ce que j'ai trop, je tremble qu'on ne l'ait pas assez. Vos articles de la Revue européenne sont la juste mesure où je voudrais me restreindre, et où je souhaiterais que les autres pussent arriver. Il me manque pour cela du savoir ; je suis trop ignorant pour n'avoir pas de la violence ; il leur manque du sang! de la haine contre une société où ils ont leur place et dont les velours et la dentelle les empêchent de voir les plaies et de

1. M. Charles Lenormant. Un converti qui se jeta tout de suite résolument dans le combat, au détriment de son avenir.

sentir les corruptions. II? ignorent co qui se passe dans la ruo, ils n'y ont janir.is mis les pieds; moi j'en viens, j'y suis né, et, pour tout dire, j'y demeure encore; eh bien, Dieu me dirait: « Ces institulions, ces arts, celte civilisation, je vais tout réduire en poudre », je me prosternerais, et je n'userais de mon droit de prière que pour lui demander de sauver les âmes. Écoutez, mon ami, j'assistais hier, dans le fond d'une tribune, à cette séance de la Chambre où l'Église de Jésus-Christ n'a trouvé d'autre défenseur que M. de Carné '. U Univers dit ce matin que la journée a été bonne; moi je n'essayerai pas de vous rendre ce que j'ai ressenti, mais je n'ai trouvé de conviction et de chaleur que dans l'ignoble accent d'Isambert.

Carné, pale et tremblant, s'inspirant à trois reprises du verre d'eau sucrée avant de prendre la parole, a cherché midi à quatorze heures et n'a osé se laisser voir chrétien qu'en reniant nos évéques vénérables et des écrivains dont il connaît la foi. S'il pense de Du Lac et de moi ce qu'il a dit à la Chambre, il n'a jamais osé nous le dire en face. Car toutes ces protestations V Unionne les a point méritées, — on ne sait pas qu'elle existe, — elles ne s'adressent (in ixVUniveis, cl dans

1. Louis de Carné. Il était député du Finistère et appartenait depuis longtemps au groupe catholique; mais, malgi'é son zèle, il craignait toujours qu'on n'allât trop loin.

2. Journal calliolique légitimiste fondé contre V Univers, et que celui-ci absorba.

la rédaction de V Univers qu'à Du Lac et à moi, qui n'avons point de ménagements. Il sait pourquoi les autres en ont. Eh bien ! quand nous le verrons, il dira qu'il ne pouvait parler autrement, qu'on l'aurait hué. Ceux qui aiment Dieu et qui ne savent pas se faire huer, pourquoi parlent-ils? La Chambre Ta écouté froidement. Elle semblait le croire dans une nécessité électorale, et pardonner beaucoup au fanatisme de ses électeurs. L'assemblée a eu un petit sourire d'esprit fort lorsqu'il a parlé de l'émotion profonde des étrangers en voyant violer à Paris la loi du dimanche '.

Isambert est venu.

Avez-vous vu quelquefois Isambert? Il semble avoir reçu un coup de pied dans le visage ; sa voix est hideuse ; on l'a écouté froidement aussi, comme un fanatique d'une autre espèce. Évidemment la Chambre ne considère la religion que comme un cadavre, et la figure d'Isambert lui fait trouver tout naturel qu'il s'acharne après ce débris.

Dupin est venu. Celui-là ayant proclamé qu'il ne nous importait point que l'Eglise d'Espagne fût détruite, a excité quelque sympathie 2; après lui, le garde des sceaux s'est expliqué. Je vous renvoie à son discours, et s'il vous contente je

1. Ce jugement, porté sous le coup d'une impression pénible, Louis Veuillot ne tardera pas à le trouver trop sévère.

2. M. Dupin avait, à titre de comparaison, parlé de l'Espagne dans ce débat sur l'allocation supplémentaire demandée annuellement pour l'archevêque de Paris.

lli CORRESPONDA^XE

VOUS Irouvcrai facile à contenter. Il en résulte que les évêques ont le droit de parler, qu'on a le droit de n'y pas prendre garde ; qu'ils ont le droit de faire des mandements, mais que lorsqu'ils écrivent dans les journaux ils se déshonorent; qu'ils peuvent attaquer les mauvaises doctrines philosophiques, mais non pas manquer à la charilé, comme quelques-uns l'ont malheureusement fait, jusqu'à s'en prendre à celles dont les auteurs sont vivants. Ce mépris patelin, ces cajoleries impertinentes , cette condescendance qui n'admet les pontifes qu'aux doléances, et le culte qu'à la tolérance et à la protection, c'est le sentiment de rassemblée. Voilà ce que l'on a écouté avec complaisance, avec des marques d'adhésion ; on veut la paix et on la veut dans ces termes. Pour que l'averlissementfùt complet, pour que la manifestation fût entière, le nom de l'Université n'a pas été prononcé sans être salué d'éloges, et l'on a terminé en votant 75 000 francs pour aider les pasteurs protestants, qui sont presque tous pères de famille (a dit leur patron M. Delessert), à élever leur progéniture. Cela s'est fait sans discussion. Il a fallu trois discours pour emporter une augmentation de 15 000 francs au traitement ridicule de l'archevêque de Paris. La gauche a voté pour les pasteurs. Je dis que j'ai vu la France cracher sur l'Église catholique, et il résulte pour moi de cette séance que la religion n'est que tolérée. Si cela convient à mes frères, je n'ai rien à dire, mais en mon âme et conscience je ne puis

me soLiineltre aux conditions que Ton nous présente, et je ne m'y soumettrai pas. Ce sera Jjeaucoup que je me laise.

Pour en revenir à l'objet de celte lettre et à la réunion de la semaine dernière, ces messieurs m'ont paru exposer des idées intéressantes. Reste à savoir si l'on trouvera des ouvriers. Je vois des gens disposés à parler qui s'excusent de prendre la plume. Néanmoins je crois que l'on prendra cœur à l'ouvrage lorsqu'il sera commencé, et qu'il ne faut pas se décourager. Quant à soutenir V Univers, cinq mille francs ne signifient rien; il en faut cent mille, et une direction placée dans des mains libres de toute autre affaire et de tout autre intérêt que le seul intérêt de la religion. Je ne sais si VUiiivers vaut la peine d'être soutenu ; je m'abstiens. Tenez, je suis dans une disposition mauvaise; je regarde comme rien tout ce que l'on fait maintenant. Je sens que j'ai besoin de solitude et de prière, et je voudrais pour beaucoup aller passer un an chez les Chartreux, et si je croyais que cela me fût permis le moins du monde, je laisserais tout en finissant cette lettre, et ne reprendrais plus ma plume, aussi souvent condamnée à parler contre les chrétiens qu'heureuse de parler pour la religion. Je ne voudrais pas même faire votre article, malgré l'envie que j'en ai. Je ne suis pas découragé, je ne suis pas fatigué, je ne suis pas désespéré, je suis dégoûté, et ce sentiment indomptable me pèse au delà de tout ce que je puis dire. Oui, j'aurais besoin de m'en-

fermer, de prier, et surtout de pleurer. Adieu, mon cher ami, recommandez-moi bien aux divines miséricordes, et pardonnez-moi cette lettre, irritée et flottante comuie mon cœur. Louis Veuillot.

Au me me.

30 juin 1842.

Mo>' CHER \MI,

J'apprends le coup qui vous frappe '. Je n'entreprends pas de vous consoler, mais je veux vous dire que je vous plains et que je vous recommande à Dieu. Qu'il vous fasse sentir la douceur de ses volontés, môme lorsqu'elles nous accablent; qu'il vous fasse goûter la joie d'avoir un prolecteur de plus dans le ciel; que le besoin d'être distrait d'une affliction si légitime vous excite davantage encore à ce saint travail, auquel votre heureux frère avait consacré sa vie. C'est, d'après ce que j'entends dire, un grand et courageux ouvrier qui vient d'accomplir sa tâche, et de recevoir du Maître le prix éternel. Ne nous affligeons pas parce que ces vives lumières s'éteignent, parce que ces laborieuses mains se joignent pour jan)ais. Dieu n'en agira que plus par lui-même, et d'ailleurs quand un saint meurt sur la terre c'est une prière éternelle qui naît dans les cieux.

Je savais à peine que votre frère fût malade,

1. La morl de son frère aîné, M. l'abbé Sylvestre Foissct, prêlre très distingué. Il avait pris part à la rédaction de l'Univers.

tant je vois peu de monde et suis depuis un mois enfermé dans mes occupations. Je le croyais même en voie de guérison, quand j'ai appris celte nouvelle. Je me suis reproché d'avoir peut-être ajouté la petite amertume de mon silence à toutes vos douleurs; pardonnez-moi. Depuis un mois, je n'ai pas écrit à mon propre frère. J'ai quatre volumes sous presse, une besogne au ministère qui exige ma présence assidue, et des yeux affaiblis qui ne me permettent pas de travailler le soir. Personne de vos amis ne vous aime plus que moi, mais il n'y en a pas un qui puisse aussi peu disposer de son temps. Je n'ai vraiment pas de reproche à me faire. Attendez encore quelques jours le travail que je vous ai promis. Ah! mon cher ami, je suis bien pressé de m'en acquitter. Un travail agréable est le seul repos que je puisse espérer quelquefois. Je vous embrasse de tout mon cœur,

Louis Veuillot.

Demain, jour du Sacré-Cœur, j'aurai le bonheur, si Dieu le veut, de communier aux Oiseaux, où nous avons communié ensemble; je ne vous y oublierai pas, ni les vôtres.

Au même.

-14 juillot 1842.

Très cher ami, Vous m'avez écrit un petit mot qui reste bien avant dans mon cœur. Je vous en aurais déjà

remercié si j'avais à moi mon temps ou ma tôte. Mais, outre mes occupations, qui ont élé grandes jusqu'à la fin de la semaine, j'ai ma mère au lit, à Bercy, ma sœur au lit, à CorbeiP, et sur les bras une bonne part du fardeau de \' Univers, que je voudrais bien que nous pussions faire un peu marcher en ce moment. J'ai cependant commencé votre article; mais j'ai gagné à tous ces tracas une fatigue de tête excessive, qui me rend plus difficile que vous ne pouvez l'imaginer un travail sérieux. Par surcroit, voici cet horrible événement d'hier qui me jette dans de véritables angoisses-. Je ne juge pas cette mort : qui peut la juger? Dieu détruit tout, laisse tout dans la plus menaçante incertitude. C'est un formidable « Garde à vous! » qu'il vient de nous crier là. Comme beaucoup de mes amis, je redoutais le règne du duc d'Orléans; mais voici quelque chose de plus foudroyant que tous les embarras de son règne. Le pauvre homme est mort sans pouvoir parler. La reine était là. Je n'ai pu, quand je l'ai appris, me retenir de pleurer. La main de Dieu est bien visible dans celte tragique avenlure : une mouche, en piquant les deux plus vieux chevaux des écuries royales, a mis fin à cette dynastie si péniblement élevée et si vaillamment maintenue contre tant de haines furieuses. 11 n'y avait aucun danger; le prince n'est pas tombé de son siège ; la voilure était basse

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