‹ Correspondance de Louis VeuillotChapitre 66 sur 73 · M. de Falloux · texte numérisé non relu

M. de Falloux

A M. Vabbc E. Talobre, cure de Rabastens.

Paris, 13 mai 1860.

Monsieur l'abbé,

En partant pour Rome, quelques jours après avoir reçu votre lettre, j'avais chargé ma sœur de vous exprimer ma reconnaissance. Elle a trouvé que cette lettre était d'un caractère qui ne me permettait pas de répondre par procuration. Il est certain qu'il ne m'en a pas été adressé de mieux faite pour consoler et pour affermir mon cœur. Vous savez quelles misérables tracasseries m'attendaient au retour de Rome. Ce coup de police m'a pris du temps et je n'ai pu vous remercier aussitôt que je l'aurais voulu. Je le fais aujourd'hui en vous priant d'excuser mon retard. Je vous offre, ainsi qu'à vos vénérables confrères, l'expression de la gratitude la mieux sentie et la plus durable. Il me semble que si l'iniquité du pouvoir avait pu abattre mon courage, de tels témoignages le relèveraient. Grâce à Dieu, je n'ai point faibli et mon âme n'est pas vaincue. Lorsque VUiiivers pourra reparaître, il reparaîtra tel qu'on l'a vu, et prêt à succomber encore. Maintenant, rien n'est possible, ma plume est proscrite. On me laissera peut-être faire de la littérature ; je ne trouverais pas dans toute la France, en ce moment, un journal ni un imprimeur pour publier une page signée de mon nom sur une question politique. J'attends, je prie

Dieu que son règne arrive. Demandez-lui pour moi Tunique grâce de bien achever ma vie.

Je suis, avec les sentiments les plus respectueux et les plus dévoues, Monsieur l'abbé, votre très humble et très obéissant serviteur,

Louis Veuillot.

GLXVIII

A M. E.-A. Sc"rctain.

Mai 18G0

Al sol di gloria , comuiendatore di Crcdenli, slrada del' Onorc (anlioamcnte de Lille), \V 3, primo piano.

Mon GARISSIME,

Puisque vous savez la chose \ je ne vois pas pourquoi votre riiigraziameiito attendrait la notification officielle. Ce n'est point ici le cas de tourner sept fois la langue dans sa bouche, et il sied d'improviser. Réservez la réflexion pour les jours où il s'agira d'exécuter un ami tombé dans le malheur, je veux dire dans la distraction.

Je me ])orne sur la joie vive que je ressens, je crains de n'avoir plus cette vigueur d'expression dont mon génie me favorise quand il s'agit d'externer Ihorreur. Mais enfin je suis content. Il me plaît que sainte mère Eglise, bien facile à donner ses rubans, montre qu'il lui en reste un

1. Louis Veuillot avait demandé et obtenu pour M. Segrétaiu une décoration pontificale, juste récompense des services que notre ami avait rendus à la cause religieuse comme maire de Laval, député de la Mayenne et écrivain.

peu pour les bonnes et fidèles brebis. Vous avouerez qu'elle y met de la bonne grâce.

Les lenteurs sont le fait du diable, mais de la part du Pape la douceur est spontanée. Duiiquc^ viva Pio iiono!

Votre cousine est bien bonne et vous êtes buonissimo de me copier son paragraphe. Je vous chargerai de quelquechose pour elle, si vous le voulez bien.

Et vivez en paix comme vous méritez de vivre, jouant avec votre soierie. J'aime les gens à qui les babioles font plaisir : ce sont de bonnes gens.

Godo che questa fortuiiata circostaiiza mi abhia portato l occasioiie felicissima di dirmi^ siguore commendatore^ colla piii distinta stima, di Lei.

Umillimo ed obb''"' servitore. Luigi.

GLXIX

A un professeur de petit séminaire ^ .

19 mai 1860.

Monsieur,

Je viens bien tard vous remercier de la lettre si gracieuse et si glorieuse que vous avez eu la bonté de m'écrire, de concert avec plusieurs de vos respectables confrères, à l'occasion de la suppression de V Univers.

Vous croirez aisément qu'il ne m'a pas été pos-

1. Ce professeur, au lendemain tk- la suppi'cssiou de l'Univers avait transmis à Louis Veuillot une adresse signée de plusieurs prêtres.

sible d'acquitlcr plus proinptement un devoir si doux. J'ai lait un long voyage, j'ai subi de nombreuses tracasseries, et il m'est resté de tout cela beaucoup d'affaires. Le convoi était long à la suite du pauvre journal exécuté sans procès. J'ai ressenti une vive aflliclion, je la ressens encore. Il est cruel en ce moment de porter un bâillon! Néanmoins, la grande affaire de cette vie étant de bien mourir, je suis loin de murmurer contre le sort qui a été fait à une œuvre que j'aimais, et en qui je vivais plus qu'en moi-même.

Plus d'une fois j'ai redouté pour elle une autre fin. Longtemps j'avais craint qu'elle ne pérît dans la misère; ensuite, j'ai tremblé qu'un fratricide ou quelque autre crime ne la fit disparaître. Mais V Univers a succombé sur le champ de bataille et de la main de l'ennemi, et j'ai vu une glorieuse phalange de frères autour de son tombeau. Tout cela est fait pour me consoler dans ma situation d'ombre, et l'espérance est au fond de mon cœur, sur le bord de cette tombe honorée.

Veuillez agréer, etc.

Louis Veuillot.

GLXX

A M. E.-A. Sc"rdta'ui.

Juin 18G0.

Mon ami, Le vrai baromètre est dans le cœur ou dans l'estomac. Je me disais, voyant ce chien de temps : Que d'eau demain dans notre vin! et dans quel vin! Et

voilà que, par une sympathie admirable, vous m'ouvrez le plus charmant parapluie du monde. Ce serait bien de quoi vous grandmercier en vers, mais pas moyen. Que voulez-vous que je réponde à une ode? J'aime mieux vous envoyer bêtement ce^ Mélanges si joliment réclamés. Les voici. J'improviserai un envoi quand j'aurai le temps de m'y mettre. Pour le moment je suis dans le Talmud, colligeant des textes rabbiniques. C'est le grand jeu du casse-tête. La muse fuit, son jupon sur les yeux, montrant à ces gueux de rabbins la seule chose qu'ils soient dignes de voir, et demain nous rirons tout de même, ou nous serons bien changés.

Avez-vous lu Grandguillot, sur la défunction de papa Jérôme^? Il invite la France régénérée à verser toutes ses larmes. C'est tout de même humiliant, ce Grandguillot.

Louis.

GLXXI

A M. le comte (le Guilaut.

5 juillet 18G0.

Monsieur et très cher ami, Nous sommes arrêtés au moment de partir. Ce matin même, ma fille Agnès a été prise d'un mal de gorge, et le médecin, en essayant de nous rassurer, nous a cependant dit d'éloigner notre autre

1. Un article de M. Grandguillot dans le ConstilulionncL sur la mort du prince Jérôme Bonaparte.

Page 1