Chez lui
souffre point de retard ; mais pourrai-jc le faire, poLirai-je seulement l'essayer? Lorsque vous en serez averti par moi ou par la voix publique, vous comprendrez que je ne m'en charge pas d'un cœur très joyeux.
La suppression de V Univers, déjà vieille de deux mois, est la dernière joie bien vive que j'aie ressentie. Elle l'emportait, en vérité, sur la douleur , qui était grande pourtant; mais c'était bien finir, et la bonne fin est la chose essentielle dans toutes les choses de ce monde. Depuis sont venues des incertitudes poussées jusqu'à l'angoisse, des ennuis poussés jusqu'au dégoût. La vue de Rome ne m'a pas consolé. Rome est le Calvaire. La croix se dresse pour le Juste, et les regards de la victime ne voient guère que des ingrats, des méchants et des fuyards. Quelques-uns pleurent. Oh! que le Pape aurait bien sujet de leur dire : cf Ne pleurez pas sur moi, pleurez sur vous et sur vos enfants»! L^Italie et Rome seront foulées aux pieds dans une boue sanglante. Mais quelle terre ne sera pas foulée, et quelle force et quelles splendeurs ne joncheront pas de leurs ruines ce sol infâme de l'Europe qui refuse ou qui se laisse arracher Jésus-Christ! Les hommes seront coupables; Dieu sera juste, et sa justice sera terrible.
Vous me dites que si j'avais fait le voyage de Vienne, j'aurais laissé là encore quelques illusions. Hélas ! non. Monseigneur : je n'ai plus licn de ce genre à laisser nulle part. Je suis bien
YII. — 25
placé ici pour voir la scène du inonde. Je la contemple, et toutes les illusions sont tombées. Mais ce dénuement des choses humaines qui m'attriste sans mesure, et plus môme que je ne le devrais, n'est pas pourtant sans avantages du côté de la foi. Plus les hommes sont petits, plus le miracle est grand. Voilà ce qui sera tout à l'heure notre consolation, lorsque les morts auront enterré leurs morts. Ce supplicié que nous voyons sur la croix, insulté ou trahi de toute la terre, est pourtant le roi de la terre, et toute la terre lui obéira, et cela même devient visible aux yeux de la simple raison. Comment vivra-t-on sans autorité, et où ira-t-on chercher l'autorité, si ce n'est en lui? Ou le monde expire, ou le rôle de la papauté devient plus grand que jamais. Et pourtant je suis triste, parce qu'enfin tout ceci est le Calvaire, et l'iniquité, et le crime, et la mort.
Où vous reverrai-je? quand vous reverrai-je? Quels noms porteront, dans un an d'ici, les terres européennes? serons-nous en France, à Paris? serons-nous en Autriche, à Vienne? serons-nous en Belgique, à Bruxelles ? Mais qu'importe ? La patrie que l'on veut surtout nous arracher, l'Eglise, est la seule qui restera, et nous nous reverrons dans notre patrie.
Adieu, Monseigneur. Priez pour moi. Personne ne se peut dire d'un cœur plus sincère
Votre très humble et tout dévoué serviteur,
Louis Veuillot.
Je décacheté ma lettre pour vous apprendre mon destin. Le Saint-Père m'a exprimé le désir, ou plutôt m'a donné l'ordre que je fasse un journal. Il m'a ainsi condamné à l'exil et à la mendicité. Je vais tâcher de trouver de l'argent pour m'établir à Bruxelles. J'en ai déjà quelque peu, mais trop peu. Si vous connaissez quelqu'un qui veuille donner à cette propagation de la foi, je prends de toutes les mains qui ne demandent en retour que le service de la vérité. J'ai reçu hier, après vous avoir écrit, la bénédiction du Saint-Père, et je pars dans deux jours pour la France. Je serai à Paris vendredi prochain. Si vous avez à m'écrire, prenez quelques précautions.
GLIX
A M. Vabbe Barrcre.
l^iris, 9 avril 1860.
Mo>[SIEUR l'abbé.
C'est aujourd'hui seulement , huit jours après mon retour de Rome, que j'ai pu lire votre lettre datée du 25 mars. Je m'empresse de vous répondre, très heureux de pouvoir vous donner le renseignement demandé.
Le colonel T*** des Français en Algérie est bien votre homme. Je l'ai peint dans ce croquis comme je l'ai vu sur le champ de bataille, près de Médéah. Toute l'armée parlait de sa bravoure, et elle en parle encore. C'était une bravoure chevaleresque
388 CORRESPONDANCI-:
et naïve, une bravoure de héros qui veut toujours payer de sa personne.
Si Tartas avait vécu du temps de Bayard, il aurait détesté comme lui l'invention des armes à feu, qui empêche les combats corps à corps. Je n'ai pas revu le général fartas, et j'ai malheureusement oublié les belles histoires que l'on se racontait de lui au bivouac, en 1841 ; mais vous trouverez bien quelques-uns de ses compagnons de guerre de ce temps-là, qui en ont entendu davantage, et qui ne peuvent avoir tout perdu.
On l'aimait extrêmement, parce qu'il n'était pas moins franc et loyal que brave. C'est cette loyauté qui l'a ramené à la religion. Parmi toutes ces nobles figures de nos soldats d'Afrique, dont un si grand nombre sont devenus chrétiens, c'est peutêtre la sienne que je me serais attendu dès lors à voir un jour devant les autels.
Agréez, Monsieur, mes sentiments très respectueux et dévoués,
Louis Veuillot.
A M. Granicr de Cassagnac, rédacteur en chef du l'ays ^ .
14 avril 1860.
MONSIKUR,
Vous avez annoncé, d'après les journaux belges, que les papiers saisis sur moi, à mon retour de
1. Je donne ici cette lettre, parce que, publiée à sa date, elle a été reproduite après la mort do Louis Veuillot; mais je
DE LOUIS YEUILLOT 389
Rome, m'avaient été rendus. Le jour même où les journaux belges publiaient cette nouvelle, on me rendait, en effet, une partie de mes papiers, mais en me déclarant que l'on gardait le reste pour instruire contre moi, si plus tard on le trouvait bon. Il y a de cela aujourd'hui huit jours. J'ai employé la semaine à réclamer, autant que je l'ai pu, ou mes papiers ou un procès ; je n'ai rien obtenu, sauf l'assurance que mes démarches n'aboutiraient d'aucun côté à aucun résultat. Cette situation entre la justice dont j'aurais été menacé et la grâce qui m'aurait été faite, ne me paraît tenir ni de l'une ni de l'autre.
Les correspondants des journaux ont répandu d'autres inexactitudes, soit sur mon aventure, soit sur le contenu de mes papiers. Je me borne à dire qu'il n'a point été fait de perquisition chez moi. On a simplement saisi mon portefeuille de voyage. Outre les paquets cachetés à l'adresse de S. Exe. le nonce apostolique, il renfermait des lettres de famille et d'affaires privées, des notes prises en vue d'une relation que je comptais publier, et enfin du papier blanc. On m'a rendu les lettres de mes enfants, la plupart des autres, une partie de mes notes. On retient le reste, y compris le papier blanc.
Je connais, Monsieur, votre bienveillance; mais, comme elle pourrait ne pas suffire pour vous dé-
n'y joins aucun l'enseignement sur la saisie des papiers de mon frère : cela doit être réservé pour la Vie.
cider à insérer textuellement cctlc lettre, vous me pardonnerez d'invoquer mon droit.
J'ai rhonneur d'être votre très humble serviteur, Louis Veuillot.
A M. le comte du Val de Beaulicu.
9 mai 1860.
Mo>'SIEUR ET TRÈS CHER AMI,
J'ai reçu votre lettre du l'^'" mai, comme un message du printemps. Ellem'ofFre la tranquillité sous de beaux arbres, en compagnie d'un bon cœur. C'est tout ce que j'aime. Si j'avais été libre, je vous aurais tout de suite répondu un seul mot: Je viens. La tyrannie de mes occupations ne m'a pas môme permis de vous répondre merci. J'ai deux imprimeurs sur les bras, et d'autres besognes encore. Jamais je ne me suis trouvé moins de loisir que depuis que je n'ai rien à faire.
Notre comte de Villermont m'est venu voir l'autre jour. J'ai longtemps causé avec lui de mes projets d'établissement en Belgique. Il vous dira comment j'y ai dû renoncer, ou du moins les ajourner. Votre bonne volonté, qui les rendait possibles, en aurait fait aussi l'agrément. Je ne pourrais vous dire avec quels sentiments d'estime et d'admiration j'ai Vu votre dévouement pour cette œuvre. De tous ceux qui m'ont offert secours et concours, vous avez été le premier et le plus persévérant : j'ai senti les battements d'un cœur vrai-
ment catholique. Quand vous me demandez de me donner le nom d'ami, vous allez, cher comte, audevant de mes vœux et vous me faites l'honneur que j'ai toujours le plus apprécié. David adressait à Dieu cette belle prière : « Faites, Seigneur, que ceux qui vous aiment ne rougissent pas de moi. »
En ajournant tout établissement en Belgique, je ne renonce pas à la pensée d'y faire un voyage, et vous donnez à cette pensée toute l'ardeur d'un désir. Mais, après avoir réfléchi, je vois qu'il faut attendre l'automne. Nous restons premièrement à Paris, jusque vers le 20 mai, pour la première communion de ma fille Agnès et la naissance de deux volumes. A partir de là nous entrons dans une série de petits voyages, qui nous tiendront sur les routes jusque vers le milieu de juillet. Ensuite viendront les vacances. L'automne étant arrivé, si vous êtes chez vous, je vous demanderai probablement de me donner asile. J'aurai besoin d'une retraite pour revoir le travail que je compte faire tout en courant, durant la belle saison.
Adieu, mon très cher ami. Je vous remercie de nouveau en mon nom et au nom de tous les miens. Je vous assure que nous avons bien senti l'accent de votre cœur. Ma sœur se rappelle tout particulièrement au souvenir de Madame la comtesse du Val ; soyez assez bon pour lui offrir aussi l'expression de mon respect.
Je suis, avec les sentiments les plus reconnaissants, votre dévoué serviteur et ami,
392 CORRESPOXDAXCE
P. -S. — Vous me dites que vous m'adressez votre lettre sous la même forme que la dernière. Je n'ai pas reçu de lettre de vous depuis celle que vous me fîtes l'honneur de m'écrirc au moment où j'allais partir pour Rome. J'ai trop lieu de croire que toutes les lettres qui me sont adressées ne me parviennent pas, et que toutes celles que j'écris n'arrivent pas. ,
A M. l'abbé Barrère.
Paris, 11 mai 1860.
Monsieur l'abbé,
Je suis très certain d'avoir vu le général Tartas dans l'expédition que fit le général Bugeaud pour ravitailler Médéah et débloquer Gavaignac. Bien que l'on fût entré dans Médéah sans coup férir, on ne s'est pas moins battu entre Blidah et le col de Mouzaïa, et le colonel Bedeau y fut même très exposé. Ensuite on ne laissa pas de faire plusieurs petites charges contre les Arabes, et Tartas n'était pas homme à manquer la moindre occasion de dégainer et de courir. On le plaisantait de cela dans l'armée, plaisanteries qu'il prenait fort bien, et qu'il avait sujet de bien prendre.
Quant à l'expédition de Tagdempt et de Mascara, je suis moins sur de mes souvenirs. Il se peut qu'au lieu d'avoir vu Tartas, j'aie seulement entendu parler de lui. Son nom revenait souvent dans les causeries du bivouac, où l'on se disait
DE LOUIS VP:UILL0T 393
cent traits de sa naïve et vaillante humeur. Il y a vingt ans de cela, et j'ai vu depuis bien des choses qui m'ont fait oublier les détails de ces expéditions, qui n'étaient pour moi qu'une escapade.
Vous me ferez un vrai plaisir en m'envoyant votre livre. Il me fera bien connaître une figure que j'ai toujours aimée, et me ramènera vers des spectacles qui me rajeuniront.
Agréez, Monsieur l'abbé, l'assurance de mes sentiments respectueux et tout dévoués.
Louis Veuillot.
A M. E.-A. Segrétain.
Mai 1860.
Mon cher ami,
Je réfléchis sur une observation que vous m'avez faite il y a deux mois, quand j'étais à Rame. Je prétends que je n'ai pas eu tort de vous appeler « Mon gros M. Vous demandiez si. Dieu vous ayant donné une bosse, je vous appellerais « Mon bossu » ? Non, certainement. — Eh donc! dites-vous. — Eh donc! dis-je. Pourquoi ne vous appellerais-je pas bossu? Parce que bossu est une disgrâce, mais gros ne l'est pas ; et la preuve, c'est que je vous ai appelé spontanément « Mon gros ». Si vous aviez jamais aimé, vous sauriez que la langue de Tami ne fourche jamais. « Bossu » est laid , et l'on avance bien des choses sur le caractère des bossus. Celui donc qui aime un bossu, ou ne le voit pas bossu, ou,
averti par l'instinct de l'amitié, ne donne pas à son bossu d'ami ce titre de bossu qui caractérise la laideur. « Mon gros » est si charmant, si rond, si fleuri, si joyeux, que l'amitié n'hésite nullement à qualifier gros non seulement les gros, mais les maigres.
Et quand je vous ai dit : Mou gros^ c'était pour vous dorloter. Si vous avez des préjugés que je ne pouvais pas prévoir, ce n'est pas ma faute.
Gomment veux-tu que je ne te dise pas gros, quand je vois la place que tu liens dans mon cœur?
Je médite sur ce point, et je juge important que nous dînions ce soir ensemble, pour tirer une conclusion, d'autant plus que le dîner de lundi ne peut tenir. Il faut de toute nécessité que je dîne chez moi lundi avec Eugène et quelque autre; et vous avez tort de m'en vouloir : car le tort n'est qu'à vous d'avoir pris pour ami un homme qui a des affaires d'État.
Votre tout dévoué, Louis.
A M. Art/i/ir Murcicr.
Il mai 1860.
Mon ciiku Arthur,
J'ai lu les vers de M. l'abbé f)r^,".nd. Us sont vraiment beaux et (Tun moiivcmcnL 1res poétique, surtout la seconde pièce.
Il y a de grandes et fortes pensées, rendues avec
DE LOUIS YEUILLOT 395
bonheur. L'auteur pourrait devenir un poète remarquable. Je souhaite pour lui qu'il résiste aux séductions de la muse et qu'il s'applique d'abord à devenir un bon prêtre. Il n'en fera que de plus beaux vers, si l'inspiration s'obstine. Il trouvera dans la vie sacerdotale une source toute nouvelle et dont notre littérature a besoin pour se rafraîchir et s'épurer. Soyez assez bon, mon cher frère, pour remercier M. l'abbé Orhand, dont vous ne m'avez pas laissé l'adresse. D'ailleurs je n'ai pas le temps d'écrire, avec la besogne que vous me donnez.
Bien à vous.
Louis Veuillot.
GLXV
A M. Vabbc Charhonnet
Paris, le 12 mai 1860.
Monsieur l'abbé,
Je vous remercie des sympathies que vous avez la bonté de m'exprimer. Je me vois avec regret réduit à l'impuissance ; mais je ne souffre pas tant que vous croyez, ni du côté des événements ni du coté des hommes. Eu m'appelant à une vie de combats. Dieu m'a donné un caractère fait pour soutenir les mauvaises rencontres et supporter les revers. J'ai toujours su que je pourrais être prisonnier, ou toinl)cr sur le champ de bataille, ou tout simplement passer aux invalides. J'ai l'amour de la justice pour me consoler, et la prière pour combattre encoi'c. Aucun
ennemi ne peut ni'ôter cela. Les paroles qui ont été récemment prononcées contre moi par un homme ' qui devrait chercher d'autres adversaires, sont regrettables pour lui. En ce qui me concerne, je sujs habitué de sa part à de tels procédés; et d'autres, du même parti, en ont de pires. Je n'y attache aucune importance.
11 n'est pas vrai que je songe à entrer dans l'état ecclésiastique. J'ai de jeunes enfants, à qui ma présence et surfout mon travail sont encore nécessaires. Ma fille ainée, Agnès, fait sa première communion, le jour de l'Ascension. Je la recommande à vos prières.
Agréez, etc. Louis Veuillot.
A M. K.-A. Se^rétdin.
12 mai 1860.
L'UxivERs (il est mort)
Journal qiiotidiuii
Rue de Grenelle, 13.
Rédaction [n'y en a plus).
Si je te répondais en vers, Elise rirait de travers, et je me ferais un'querellc. D'ailleurs, en ce temps rembruni, il faut laisser chanter Chantrellc. Mais avec un |)laisir inouï, je te réponds en prose : Iloui !
C'est plat, mais tu en as d'autres. Toutefois je crois devoir taire mon nom.