M. de Barante
2. On ne pouvait être alors député qu'après quarante ans. Il a fallu la révolution de 1830 pour réduire cette limite à trente ans, cl la révolution de 1818 Ta abaissée à vingt-cinq ans.
4 nORRESPONDÂNGE DE M. D£ RÉMUSAT.
est peu utile, et cependant il me répugnerait de voir la Charte violée par une ordonnance. Us disent tous : a Mais c'est une affaire de responsabilité, les ministres signent l'ordonnance, assemblent la Chambre, et présentent leur tête. t> Je sais que ce serait une mesure de salut; mais j'avoue que je suis un peu comme le médecin de Molière, et j'aime mieux mourir dans les règles.
Ilya quatre ansque l'influence des doctrinaires de près ou de loin gouverne le pays; et cependant, ils n'ont point de parti, et ils sont peu aimés. Les majorités compactes, confiantes, crédules ne sont pas possibles ici. Personne ne veut s'engager, personne ne veut accepter une solidarité. Ce ministère-ci est plus doctrinaire que les autres, et il n'a pas de parti du tout. S'il tombe, ce ne sera point là la cause de sa chute. Avoir raison et savoir prévoir, voilà tout le secret. Je ne suis point ennemi du système de la dissolution de la Chambre. Je ne crois pas cependant que les élections amenassent une assemblée qui comprît beaucoup mieux. La nation n'est pas fort éclairée; il faut l'attendre encore quelque temps, en établissant d'avance quelques garanties précieuses. Mais cependant, cette nation, à quelques départements près, n'est à personne. Les élections
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ne sont point inféodées aux indépendants comme ils le voudraient; les hommes de sens du parti savent même très bien que ce ministère-ci est encore ce qu'ils peuvent obtenir de mieux. Constant disait hier, avec ce sourire de pitié, avec ce dédain de lui-même, avec ce désintéressement d'opinion, qui attestent à la fois et sa force et sa faiblesse : € Quelle peine nous nous donnons pour avoir un ministère ultra ^ et pour aller, quand nous l'aurons, nous cacher dans des trous de souris! »
Je voulais aussi vous dire que WM. Royer-Collard, Beugnot, Germain, Kératry, Barante, Guizot, Villemain, Loyson et moi, nous allons fonder un journal qui paraîtra vers la fin du mois*. J'espère que vous nous ferez l'honneur de vous y abonner; car, enfin, il est bien nécessaire que nous ne perdions point notre argent.
1. Ce projet de journal s*exccuta un peu plus tard. Ce fut le Courier français, avec cette faute d'orthographe dans le titre, à la manière anj^laise.
CGCCLX.
MADAME DE^RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, samedi 12 juin 1819.
Savez-vous que vous me faites un portrait très remarquable de madame de Calellan, et que j'en conclus que voilà une femme tout à fait à plaindre? J'accepte aussi ce que vous me dites de moi-même, et l'appui que vous me donnez dans ce que vous appelez mes légitimités. J'aime assez ce mot. Mon fils, vous êtes un drôle de corps! Cependant, il n'est pas si vrai que quiconque juge les lois sociales doive toujours arriver à les violer. Il y a des gens qui sont nés avec un certain accord d'humeurs, qui leur inspire le goût de l'ordre. Leur imagination n'a qu'un degré de mouvement. Ces personnes-là ont de l'activité et point d'agitation. Elles ont une sorte de besoin inné de l'arrangement, et de mémo qu'elles aiment que les meubles de leur chambre soient à leur plaCGj que les comptes de leur ménage soient réglés, et qu'elles préfèrent la rectitude dans les
arts, le classique dans les lettres, elles se plient aux devoirs imposés par la morale et la société, parce qu'elles y reconnaissent un principe de repos et d'harmonie qui leur convient. Cette nature d'individus est plus commune qu'on ne pense. C'est le ventre de la société, mais un ventre qui ne manque ni de lumières ni de jugement, et qui se soumet après avoir vu et réfléchi. J'ai en tète que c'est encore moins les circonstances particulières aux positions de chacun qui déterminent le parti qu'on prend, que cet accord intérieur, cette proportion intime établie par la nature dans ce qui fait chez nous les sentiments et l'esprit. Quant à moi, il se pourrait fort que, sans tout le bonheur que j'ai dû à ma mère, à votre père et à vous, ma vie et ma personne n'eussent pas éprouvé tout le repos qu'elles présentent; et, d'ailleurs, j^aime la pensée que je dois tout à des personnes qui me sont si chères, et je vous accepte, vous particulièrement, comme une de mes plus douces légitimités.
Je crois très parfaitement ce que vous me dites sur les dispositions religieuses de ces personnes dont certaines sociétés font légèrement une réunion d'athées. Il y a, dans les âmes élevées et actives, un besoin des préoccupations divines, dont
souvent ne se doutent nullement les gens qui pratiquent pourtant très régulièrement leur religion. On croit être dévot parce qu'on assiste à la messe, qu'on sait, à point nommé, la prière du jour, qu'on fait maigre fort exactement, et qu'on a son livre d'heures sur sa table et son bénitier dans son lit! Et, bien souvent, on passe sa vie dans ces habitudes, et on meurt au milieu de tout cela, sans s'être douté de ce que c'est que la vraie piété. La perfection serait de la joindre à toutes ces pratiques. Je ne sais si telle personne qui sent toutes les infériorités de sa nature, qui médite fréquemment à part elle sur les mystères dont nous sommes environnés, qui démêle la destinée qui lui est imposée comme citoyen de ce bas monde, qui aime enfin les émotions nobles et les graves pensées, n'est pas plus près de parvenir à cette vraie piété, que tel ou tel qui remplit sèchement ses devoirs de marguîllier de sa paroisse, ou qui ne manque à rien de ce qui compose ce que j'appellerais le métier de la religion. Si j'écrivais à qui m'entendrait moins que vous, il faudrait que je développasse beaucoup plus mon idée. Je suis loin, bon Dieu, de blâmer les rectitudes matérielles, je les crois bonnes même à préserver de beaucoup d'écarts;
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elles nous exercent à certaines soumissions d'un grand avantage; mais enfin elles ne sont pas tout.
Enfin, je me résume à dire que, si aujourd'hui le Garde des sceaux conserve dans son âme le besoin d'être utile & ses semblables, s'il aime l'humanité, s'il ne s'irrile point des injustices, de la mauvaise foi, des sottes paroles, des amertumes, des méchantes railleries ; s'il n'a que plus d'ardeur à marcher vers son but et à continuer de nous éclairer, il est assurément plus dévot que tous les abbés du Journal des DébatSy et que la plupart des quêteuses du faubourg Saint-Germain.
Je ne suis pas bien émerveillée du livre de M. de Forbin*. Il rappelle l'/ifmératr^ de M. de Chateaubriand, et avec un bien grand avantage pour celuici. Les impressions produites par les lieux sont, peut-être, de toutes, les plus difficiles à décrire. On les reçoit d'une manière variée, et également forte, on les rend presque toujours avec faiblesse et monotonie. Il faut avoir cette nature de talent que possèdent, M. de Chateaubriand, ou Rousseau, ou Bernardin de Saint-Pierre, ou bien il faut savoir
1. Voyage dans le Levant, par M. le comte de Forbin, in-fol. et in-8, Paris, 1819.
dessiner, et je croîs que les gravures de M. de Forbin valent înflniment mieux que ses paroles.
GCGCLXI.
MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, mardi 15 juin 1819.
Je VOUS conseille d'aller voir Armand, de la Comédie-Française, de le consulter sur un joli costume du bon temps. Je l'ai vu fort bien mis dans un rôle du marquis de Sévigné*. Quant àShakspeare, envoyez chercher Dublin^, de la Comédie- Française, ou allez aussi chez lui. Il est intelligent
1. Armand, sociétaire de la Comédie-Française, avait alors une grande réputation de talent et d*élégance. Il jouait moins bien les premiers rôles que les amoureux, mais surtout dans les comédies de Marivaux, son succès était considérable. Il est mort en 1852, retiré du théâtre depuis 1830. H avait joué le rôle du marquis de Sévigné dans une pièce de Bouilly intitulée Madame de Sévignéy et représentée en 1805.
2. Dublin, pensionnaire de la Comédie-Française, n*a jamais eu de grands succès comme acteur. Mais il passait pour avoir do Tesprit et du goût, et s*occupait des costumes et de la mise en scène.
ANNÉE 1810. il
et pourrait diriger le costume que ferait Babin*. Talraa a joué ce rôle avec un habit violet coupé par des crevés blancs sur les manches, une grosse fraise, une écharpe sans nœud, un pantalon blanc, des bottines à revers, un petit manteau que vous supprimerez si vous voulez, un chapeau avec une plume couchée, une chemisette plissée, l'habit coupé en poitrine carrée, comme les portraits de François Premier.
Quant à moi, recueillez les voix, et donnez-moi votre avis. Les femmes d'esprit, et qui regardaient le corps comme une guenille, du temps de Louis XIV, étaient habituellement vêtues de noir. J'en serais assez tentée. En aidant la fraîcheur de mon teint du rouge et du blanc, je pourrais me tirer de ce costume, qu'en pensez-vous? Je sais fort bien Philarainte, et je crois que je ne la jouerai pas mal. Ce diantre de Molière anime, quoi qu'on en ait ; il n'y a qu'à s'appuyer fort sur lui, et se laisser aller. Il y a des nuances très remarquables dans les admirations de Philaminte, de Bélise et d'Armande. L'important, c'est de les conserver. Bélise est dans
i. Les successeurs de Babin, costumier, ont encore leurs magasins rue Richelieu.
lî CORRESPONDANCE DE M. DE RÉMUSAT.
un enthousiasme bête ; Arraande veut marcher derrière sa mère; celle-ci décide en approuvant, et veut que ses éloges soient comme des arrêts. Si chacune de nous veut se tenir dans ce rang, nous ne nous nuirons point, et nous ferons de Teffet. Mais, je vous en prie, soignez le rôle de Clitandre; il est admirable.
Que voulez-vous que je vous dise de votre journal? Je le crois nécessaire, mais le métier de journaliste me déplaît. Ces injures distribuées si grossièrement, cette obligation de parler raison avec esprit, à jour et à incident nommés, cette dépense en monnaie de tout ce qu'on vaut, tout cela me répugne. Vous serez assommé d'injures; vous les prendrez comme il vous plaira, et, moi, j'en souffrirai, parce que je ne suis pas de fer, mon fils. M. Constant parle de trous de souris? Ils ont du bon; je crois que j'en voudrais habiter un. Tout ce que je vois, entends, ou lis, me déplaît et me repousse. Je serai lancée au milieu de notre monde dans une belle disposition. J'ai peur de ne m'entendre avec personne, cette année; je prendrai le parti de me taire.
Il m'est arrivé, l'autre jour, impatientée de mille pauvretés que j'entends débiter chez notre belle
madame, de vouloir expliquer ce falal jamais^ ! Ils m'ont écoulée comme ils ont pu, et conclu de mes paroles que je défendais les régicides. Moi qui ne peux encore aujourd'hui penser à Louis XVI sans pleurer, et qui me suis fait vingt querelles avec M. de Talleyrand parce que je ne voulais pas croire à la vertu de son ami Garât ! Enfin, votre Paris me déplaît. Je regretterai mes roses, mes serins, mes tourterelles, mon chat et mon repos. Voyez à être aimable pour me tenir lieu de tout ce que je vais quitter pour vous.
GGGGLXII.
CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT. A LILLE
Paris, mercredi 10 juin 1819.
Je vais suivre une partie de vos conseils pour les costumes et tout le reste. J'ai trouvé chez Babin un fort joli habit pour Glitandre et une perruque. Quand à Shakspeare , j'attendrai le. retour de Talma. Je ne lis pas mal Glitandre, mais j'ai peur de
1. Dans la discussion sur le rappel des bannis, M. de Scrie avait prononcé le mot jamaw en parlant des régicides.
le mal jouer. Quant à Shakspeare, il faut avoir tout à fait le diable au corps, et sortir des habitudes de la comédie de société. Si j'ose, si je ne suis pas "ridicule, et si le théâtre n'est pas trop petit, je crois que cela n'ira pas mal. Du reste, arrive que pourra ! J'ai, pour le quart d'heure, mis ma vanité autre pari. Toute cette corvée m'ennuie assez ; elle arrive précisément au moment où j'aurai affaire ici. L'administration à laquelle on reviendra, la rédaction de ce journal qu'il faudra surveiller, et surtout la préparation des projets de loi pour l'année prochaine sont autant de liens qui me retiendraient à Paris, si une sorte de devoir ne m'obligeait à jouer la comédie au Marais. La singulière société qui s'y trouvera, la présence de gens qui n'ont point perdu le pouvoir de m'agiter, mais qui ne m'en dédommagent plus, le travail même de la comédie, ne sont pas des attraits de nature à me faire prendre mon parti de ce dérangement. Il faudra se résigner. Je crois que Vous jouerez très bien Philamiiite. C'est assurément une femme de beaucoup d'esprit. On dit que madame Germain est admirable dans Armande, et je le crois. Bélise sera un peu pâle, et Henriette aussi; mais il est bien diflicile que la pièce ne réussisse pas dans la société. Je l'ai vue
avoir un grand succès, et cependant Clitandre, Bélise, Armande, Martine étaient détestables; la scène du sonnet faisait beaucoup d'effet, quoiqu'elle soit un peu longue au théâtre.
Je crois que notre journal sera une bonne entreprise, si seulement elle peut aller, si seulement elle commence. C'est une chose nécessaire : car, enfin, il faut bien répondre, et il est singulier que, dans ce mélange confus de toutes les voix, l'opinion doctrinaire soit la seule sans organe. Au reste, la manière dont sera rédigé le journal, le peu de part qu'y prendront les actionnaires, l'absence de noms propres, le désaveu et l'anonyme, sont de grands préservatifs contre tous les inconvénients de cette entreprise indispensable.
CCCCLXIII.
MADAME HE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, samedi 19 juia 1819.
Ne dédaignez point de voir Armand. Votre père dit qu'il est plein de goût et d'intelligence ; il pour-
16 GOURESPONDANCE DE M. DE RÉMDSAT.
rait diriger Babin. Quant à moi, j'adopte assez votre robe cannélite. Madame de Maintenon en portait une feuille morte; cela me détermine. Mon fils, ne négligez rien ; je veux que vous soyez beau et bon. Je ne m'amuse guère non plus de ces comédies. Cela est plus dans l'ordre pour moi que pour vous. Tâchez donc de vous en faire un plaisir, pour que j'y trouve un intérêt. En attendant, ce monde qui sera au Marais m'effarouche. Je ne me représente point comment la liberté des journaux permettra cette lecture du matin faite à haute voix et en grand silence. Je vous vois chargé de nous débiter le Journal des Débats sans réflexions, et moi l'écoutant, sans pouvoir me soulager comme je le fais ici. Il me semble que je ne m'entendrai avec personne, et j'aurai quelquefois besoin d'aller parler du roi Midas aux arbres du jardin. Votre père me prêche fort le silence ; je vous rends ses sermons; tâchons de le satisfaire, vous et moi. Votre dianlre de Courier va me faire un incident peu agréable. Ne pensez-vous pas, mon enfant, que je prends toujours habilement mon moment pour arriver à Paris?
Vous avez bien raison à l'égard des libéraux de Textrême gauche; ils me paraissent, à la liberté telle qu'il faudrait l'entendre aujourd'hui, ce que
ANNËE 1819. 17
seraient les philosophes du siècle dernier à la vraie philosophie qui prêcherait une tolérance utile, et pourtant respectueuse, des croyances. Ils deviennent tout bonnement les agents du côté droit, en n*excitantque la discorde. Hier, votre père causait .avec Brigode, et Ta fait convenir qu'il se trompait sur nombre de choses. Par exemple, il lui parlait de cette niaise vivacité contre les Suisses* : c Comptez, lui disait-il, ce que deux bras français peuvent produire par la culture, et voyez s'il ne serait pas plus raisonnable et plus patriote de dire : Acceptons cinq, six, quinze mille Suisses. Puisqu'il y a une nation qui consent à vendre son courage et sa force pour en défendre une autre, tant mieux I Nous garderons pendant ce temps des citoyens de plus, nous labourerons nos champs. Qu'importe que les Tuileries, les lieux publics soient gardés par des habits rouges, bleus ou blancs, pourvu que, dans notre pays, il y ait le moins d'oisifs possibles, et qu'on s'y dégoûte peu à peu de ce triste métier militaire^ > Brigode ouvrait des yeux ronds, et disait : c Oui, vous avez raison, et nous ne cessons de nous tromper. — Vous faites, exprimait votre père, de
1. Le roi avait encore une garde composée de Suisses qui ne at eaprimée que par la révolution de 1830.