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la démocratie et point de patriotisme, et je vous le prédis, vous perdrez votre popularité, ce qui ne serait point un très grand malheur; mais vous dégoûterez la France de ce qui lui serait profitable ; et voilà qui ne se répare point ! >
CCCCLXIV.
CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, dimanche 20 juin 1819.
La dernière fois cpie je vous écrivais, chère mère , je vous disais que j'allais à la Chambre, où il devait y avoir du bruit, et il ne s'y passa rien. Hier, j'y vais presque par hasard, et j'assiste à la séance la plus curieuse de la session. Le secret avait été bien gardé, et personne dans l'assemblée n'était au fait de ce qui allait se passer. Aussi le silence a été grand comme la surprise, lorsqu'à la fin d'un discours sur je ne sais quelle pension, le ministre de l'Intérieur a fait cette apostrophe àBignon*. Celui-
1. f Son silence, disait M. Decazes, serait une calomnie; son honneur et son devoir lui commandent de parler. )> M. Bignon répondit que ce n*était pas le moment de dire son secret.
ci est devenu blanc comme un linge. Cependant, il est monté à la tribune, et c'est avec beaucoup d*assurance, sans hésitation, sans morgue, qu'il a débité les très mauvaises raisons qu'il avait à donner, malgré la défaveur très marquée que l'assemblée et même l'auditoire lui témoignaient. Ensuite est venue la réponse foudroyante du Garde des sceaux, qui, reprenant au fond la question des bannis, s'est prononcé avec la même force, comme pour donner un démenti formel à ceux qui lui reprochent de s'être repenti de ses paroles. L'assemblée l'a écouté avec le murmure le plus favorable. Chauvelin est venu à la tribune, et, sans se compromettre, il est parvenu à répondre et à gagner du temps par des arguments assez supportables. La réplique du ministre de rintérieur a été vive, et, pour la troisième fois, Bignon a été sommé comme une citadelle. Il me faisait pitié; car je ne sache pas de situation pire que celle d'un homme mis ainsi sous les pieds par trois orateurs successifs, et par une assemblée tout entière; il ne s'en relèvera pas. Sont venus ensuite tous les épisodes que vous verrez dans les journaux, toutes les interpellations, toutes les apostrophes du monde, la déclaration franche et la justification habile de M. Courvoisier, un discours
spirituel et honorable de M. Corbière, et un admirable résumé de M. Royer-Collard qui leur a tout dit, et qui a attesté à la Chambre qu'il y avait des bonapartistes, qu'il devait y en avoir, qu'il était naturel qu'il y en eût, qu'il y en eût beaucoup, et qu'eux seuls ont pu concerter l'affaire des pétitions ; car leur premier but, leur seul moyen de succès doit être de dégrader la personne royale. Or, quelle plus grande offense que ces pétitions qui insultent à la fois l'homme et le monarque, qui, selon sa belle expression, offensaient à la fois la royauté et la nature?
Yoilà une belle séance, voilà un beau triomphe I Mais, après un tel succès, il faut bien gouverner; il ne faut point retomber dans son sommeil accou* tumé; il ne faut point laisser flotter la discussion delà loi des recettes comme celle des dépenses. Autrement, le succès d'hier tournerait comme celui du 17 mai, et ce serait le cas de dire : « Encore une victoire comme celle-là, et nous sommes perdus I >
Je vous attends toujours pour vendredi. Je serai bien aise de causer avec vous, de vous communi* quer, non pas mes chagrins, non pas mes épigrammes, mais mes enthousiasmes qu'on rencogne, et c'est là l'oppression que je ne tolère point. L'impossibilité de louer ce qu'on admire est insuppor-
table, et je suis tenté de chanter comme dans les Événements impréviis ' :
« Qu'il est cruel d'aimer et de ne l'oser dire ! »
CHARLES Ufi RÉMUSAT A M. DB RÉMUSAT, A LILLB.
Paris, jeudi 24 juin 1819.
Comme je suppose, mon bon père, que ma mère part ce matin*, ainsi qu'elle me l'a mandé, c'est à vous que je m'adresse aujourd'hui, à vous que je regrette tant de ne pas voir et de ne pas entendre, et dont j'aurais tant besoin; car il m'est souvent assez dur de ne trouver tout près de moi que des personnes trop prévenues pour me comprendre, et d'être obligé d'aller chercher au loin des amis dont l'intérêt est entrecoupé d'une foule de préoccupations. J'aurais tort, cependant, de me plaindre de ceux-ci. Il est impossible de me mieux traiter
1. Les Événements imprévtiSf comédie en trois actes, mêlée d'ariettes, paroles d'Hèle, musique de Grétry, représentée à Versailles le 11 novembre, et slux Italiens le 15 novembre 1789.
t. Elle était partie en effet, et arriva à Paris le 25 juin.
22 CORRESPONDANCE D£ M. D£ RÊMUSAT.
qu'ils ne font. M. Guizot en agit presque en camarade avec moi. L'amitié de M. de Barante m'est assurée depuis longtemps^ j'espère, et il n'est pas jusqu'à M. Royer-Collard qui ne me témoigne une grande bienveillance. Il ne m'a pas encore lavé la tête une seule fois, et c'est cependant un plaisir qu'il se donne avec tout le monde, avec les plus grands comme avec les plus petits.
Je crois que l'entreprise de ce journal pourra être une bonne chose, dès qu'elle sera un peu en train. Il y a, au reste, dans la liberté des journaux, de certaines choses qu'il faut accepter. La publicité ôte tout crédit aux mensonges, et, depuis trois semaines, je vois déjà que l'on devient fort insensible à ce qui s'imprime. Pour ma part, en me mettant entièrement hors des personnalités, et en me maintenant dans l'exposé de certaines idées que je crois très utile à tout le monde de dire, j'espère éviter tout éclat fâcheux. Je me résigne du reste à la moue que me feront certaines personnes.
La scène de samedi n'était point préméditée. Depuis longtemps seulement, le ministère désirait avoir cette explication. M. Decazes, se trouvant à la tribune et ne sachant guèrecomment unir son discours, saisit l'occasion, et amena toute cette discus-
sion qui^ pour avoir été entièrement improvisée, n'en est que plus remarquable.
Des diverses choses qui m'occupent, celle qui m'intéresse le plus c'est le Jury, Si vous aviez eu occasion de faire quelques observations sur sa corn-» position, vous seriez bien bon de me les dire. Les listes actuelles sont-elles suffisantes? Y a-t-il des noms qui n'y sont portés que pour mémoire et qu'on n'appelle jamais? Enfin, avez-vous observé, dans le zèle à remplir ces fonctions de jurés, quelque différence entre le Nord et le Midi? Veuillez me dire tout ce que vous en pensez; j'ai grand besoin de guide. Je crois que, sur les cinq ou six questions importantes que doit résoudre le projet de loi sur le jury, on m'en donnera une ou deux à traiter, et M. de Broglie et M. Guizot feront le reste.
GGCCLXVI.
IIADAMB DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT, • A LILLE
Paris, samedi 26 juin 1819.
J'ai fait fort bonne route, mon ami, et je suis arrivée hier, à une heure. J'ai trouvé notre enfant
86 portant bien et de fort belle humeur, ma tante grasse, gaie, et passablement déraisonnable selon sa coutume. Tous les deux, l'un après l'autre, m'ont tenu des langages assez contraires^ comme tu le crois bien. Au milieu de tout cela, je rangeais mes paquets, j'étais fatiguée, je ne les entendais que d'une oreille, et ce ne sera donc qu'aujourd'hui que je pourrai causer tranquillement, et demain que je t'écrirai avec détail.
H me semble que tout est à peu près ici comme nous le prévoyions de là-bas, et que nous ne sommes pas si de province. La dernière séance de M. de Serre a redonné de la force au ministère, et, depuis ce temps, la Chambre va bien. Lisez le Courrier de jeudi, vous y verrez un morceau de Charles sur les indépendants, qui fait assez de bruit. Manuel s'est cru obligé d'y répondre dans la Chambre. Les chefs d'école de notre enfant sont fiers et contents. Ce journal commence à faire du bruit. Les deux partis vont se gripper contre lui. Cette entreprise amuse tant Charles, et leur paraît, à eux tous, si utile, qu'il faut prendre son parti sur cette affaire, et au fond elle me parait raisonnable.
Je me trouve un certain air grognon dans Paris, et il mê semble presque qu'il me fait la moue, comme
je la lui fais. Il est vrai que, hors mon ûls, je n'ai vu encore que quelques grandes dames chez ma sœur, qui ne se sont pas accrochées à moi, ni moi à elles.
Samedi soir.
Je commence toujours à t'écrire de provision, mon ami. Me voici un peu plus posée que ce matin, et un peu mieux en état d'entendre mon doctrinaire. Pour commencer par parler de lui, je te dirai que, d'après ses paroles, il me paraît bien traité par ces messieurs. Il y a quelques jours que H. Decazes lui a dit qu'il l'aimait et Vhonorail. Royer-CoUard, qui gronde tout le monde, ne lui a dit que des paroles obligeantes, et il est véritablement en amitié avec Guizot. Avec toutes les petites dissidences produites nécessairement par les caractères, il y a pourtant unité de système et d'intention; leurs ennemis font du bruit pour des niaiseries qui n'ont aucime importance auprès des gens raisonnables. Si tu lis attentivement le Courrier^ tu verras la marche qu'il ouvrent : Déclaration de principes, attaques contre les paroles vides de sens sur la liberté, contre les popularités de coin de
rue, sincérité sur tout. Pendant un mois, on suivra cette route d'attaque contre tous les masques; ensuite on commencera à traiter toutes les grandes questions. Personne n'est nommé; de petits jeunes gens ignorés font le matériel, Guizot surveille le tout, et Royer blâme ou approuve, sans ménagements de personnes. Yillemain dit que le ministère doit se réjouir d'avoir, enfin, unjournai ministériel indépendant. Le mot est joli et vrai. Tout cela s'embarque ferme; espérons qu'ils feront bonne route.
Dimanche.
J'ai été hier soir chez Guizot, où j'ai trouvé un assez grand nombre de députés, et une conversation générale, par conséquent assez peu intéressante. Notre enfant m'a paru connu et bien traité de beaucoup de monde, et complimenté tout haut. Je regardais tous ces gens du même parti se congratulant entre eux, et je pensais à tout ce que j'avais entendu de paroles différentes, une heure avant, chez ma sœur, où j'avais laissé la fine fleur de la bonne compagnie discutant dévotement et, il faut le dire, aigrement, sur l'athéisme de M. de