DXVIII
CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMDSAT, A LILLE
Paris, vendredi 10 mars 1820.
Je VOUS remercie, ma mère, de la manière dont vous voyez les choses. Quoiqu'il y ait un peu d'insolence à un fils de féliciter sa mère de sa raison, recevez mon compliment. Je suis à peu près complètement de votre avis sur tout ceci; seulement je vois des chances pour que le gouvernement soit entraîné très vite, bien au delà de ses intentions. Les ullrà ne donneront pas gratis leur alliance. Le bruit ici est que M. Benoit est à la Préfecture de police; M. de Chabrol aux Postes; M. de Bruges à la place du général de France. Voici ce qui est plus vrai : Ce que les ultra demandent, ce sont des places de sûreté. Ainsi, ils ont fait renvoyer un colonel Ricard qui a commandé à Toulouse, et qui était ici chef d'état-major, pour mettre à sa place M. de Durfort, qui est très violemment de leur avis, et l'on annonce que le commandement de la
division sera donné au général Parthouneaux, que vous connaissez ; cela est plus probable que M. de Bruges. Quant à la Préfecture de police, ils l'atta- <juent vivement, et finiront par l'emporter, mais au bout d*un peu de temps, car M. Angles est Tami de M. Mounler. Mais, quoiqu'assez ultra ^ il est très doux et très honnête, et il ne consent ni à servir les vengeances, ni à calomnier M. Decazes; on n'en veut pas. Il paraît que M. Portai est triste et dégoûté, et beaucoup de personnes pensent qu'il sera remplacé par M.deVillèle. Celui-ci, en promettant ses voix à M. de Richelieu, a demandé pour condition que tous les fonctionnaires qui voteraient contre les lois fussent destitués. Le ministère, sans refuser positivement, leur a fait entendre que le Roi n'y consentirait pas. Il est à peu près impossible que mon ami d\x Marais soit conservé, et il est à guetter le moment où il n'y aura ni coup de tête à s'en aller, ni honneur à rester *.
1. Un grand nombre de ces prévisions ne se réalisèrent pas, quoique la réaction fût assez forte et les changements de fonctionnaires très nombreux. M. Mounier avait été nommé, le 20 février, directeur de Tadministration départementale et de la police, M. Portalis, sous-secrétaire d'État à la justice, M. Benoit, député, conseiller d*Êtat au comité de rintérieur, etc. ; la plupart des préfets furent aussi destitués, ou déplacés. L*ami du Marais, c'est M. Mole.
Les lois d'exception n'en passeront pas moins, et elles passeraient, quand même elle eussent été combattues par des hommes plus considérés dont le silence est d'autant plus répréhensible qu'ils ont l'air d'adhérer tacitement à des opinions dont ils n'approuvent ni le ton, ni la tendance. Je ne sais, mais il me serait impossible de me rendre, par mon silence*, complice des violences de l'extrême gauche, et je ne me résignerai pas à laisser la palme de la discussion à M. Constant, dont le discours est réellement très remarquable, et même à M. Bignon, qui n'a point mal parlé. Le discours de M. Laine est rare par le ridicule ; celui de M. de Villèle est d'un homme qui était dans l'embarras et qui y est resté. Passe pour celui de M. Corbière : voilà qui est distingué 1 M. Pasquier s'est brouillé avec le côté droit par l'espèce de demi-hommage qu'il a cru devoir rendre à la déclaration des Droits de rhommede M. de Lafayelte, qui l'avait interpellé*. Les ultra veulent absolument faire de cette fleur de rhétorique une concession. Il faut espérer que
1. Le silence de M. Royer-Gollard, assez inexplicable en efïet, irritait beaucoup ses amis.
2. Dans la discussion de la loi sur la liberté individuelle, le 8 mars, M. de Larayette avait très vivement interpellé M. Pasquier, ministre des affaires étrangères, traité la loi de loi des
cette petite rupture ne durera pas. Le raccommodement sera doux.
Il y a une telle probité dans la Chambre, qu'il ne faut ni en espérer, ni en craindre, une opposition systématique qui gêne, hors de propos, la marche du gouvernement; mais, toutes les fois qu'il y aura à choisir entre les ultra et ce qui n'est pas eux, on peut être sûr de retrouver la majorité qui a voté sur la proposition de M. Constant, en faveur de M. Decazes. Voilà ce que le ministère sait, et ce qui le forcera peut-être à dissoudre. Il est remarquable que les mêmes bureaux qui nomment sur la loi des élections une commission si décidée, en nomment
suspects, et demandé si Von coDfoadait la Déclaration des droits de Vhomme avec les doctrines pernicieuses qui avaient produit le crime de Louvel?Ce discours de M. de Lafayette se terminait ainsi : a La question a été nettement posée: D*un cdté la Révolution faite, avec tous ses avantages moraux, politiques et matériels. De l'autre, la contre-révolution à faire, avec ses privilèges et ses périls. C'est à la France, c*est à la Chambre à choisir. » C'est la môme question qui est posée depuis le commencement du siècle, otrésoluejsuivantlestemps.M. Pasquier avait commencé son discours par ces paroles habiles, et qui, parait-il, avaient peu satisfait la droite de rassemblée : > Non, messieurs, je n'ai pas entendu par les doctrines pernicieuses la Déclaration des droits de Vhomme. Cependant, je dois dire que cotte déclaration, n'ayant pas été accompagnée d'une déclaration des devoirs, fut une des grandes imprudences qui ont signalé les commencements de notre Révolution, et une des principales causes des malheurs qui ont pesé sur nous, a