VI
Ce qu'il faut lire, quand ils viendront au Moniteur, ce sont les discours de MM. Germain et de Broglie *. La commission de la loi des élections est un autre symplômequ'onpeutinterpréter,etcettemajoritéde sept contre deux, en opposition au projet, ne laisse pas d'être un avertissement*. M. Clausel a honteusement retiré sa proposition. Il est inévitable qu'on le somme de la soutenir, ou de reconnaître qu'il a menti. Cependant, je crois, à présent, que la discussion qui s'élèvera là-dessus sera fort peu honorable pour lui, mais moins importante et plus étranglée qu'elle ne l'eût été, si elle fût arrivée plus tôt. Il y a toujours beaucoup de chances pour les queues de rat.
Le Ministère, dit-on, reconnaît l'impossibililé d'aller avec la Chambre actuelle ; mais comment la dissoudre sans changer la loi des élections, ou même en la changeant? Aucun de ses membres n'a assez d'audace, ni assez peu de probité, pour gouverner par des Ordonnances. Que peut-il faire? Quoique mon opinion soit, qu'aujourd'hui, ce qu'il y a de plus sage et de plus prévoyant, c'est de vivre au
1. MM. de Broglie ot Germain avaient très fortement parlé en faveur ^e la liberté de la Presse.
2. MM. Royer-Collard, Foy, Camille Jordan, Dupont (de TEure) faisaient partie de cette commissiDu; ce qui rendait le succès de la loi peu probable.
jour le jour, voici pourtant ce que je prédirais si je prédisais : C'est que le Ministère fera passer sa loi des journaux, qui lui fera plus de mal qu'à la liberté de la Presse; une loi de la liberté individuelle, qui ne fera de mal à personne, et quelques changen\ents à la loi des élections qui n'en altéreront ni le principe, ni les conséquences, ni les résultats ; et tout cela avec de petites majorités et des échecs de tribune. Il gouvernera doucement, mais cependant en inclinant et en retombant sans cesse dans les eaux du côté droit, tant par ses opinions que pai' ses choix de fonctionnaires, et laissera venir le moment de l'élection du cinquième. Alors les problèmes se résoudront, et Dieu sait commenti En attendant, M. Decazes est parti, et M. de Sainte- Âulaire, qui l'a accompagné jusqu'à Chartres, est revenu. Le voyage s'est bien passé, sauf quelques injures des Gardes du corps à Versailles. Je le crois maintenant hors de danger; ce n'est pas sans peine! Le Roi est profondément affligé et abattu. II s'est donné, le jour du départ de son ami, la consolation de choisir pour mots d'ordre de la garde montante Élie et Chartres ^ Mais, du reste, il
1. M. le duc Decazes s'appelait Élie, et passait par GhartreSf comme on vient de le voir.
est inquiet. II ne se croit en sûreté de sa personne que lorsque M. Decazes lui en répond, et il vient d'échanger son repos personnel pour plus d'union domestique. Le duc d'AngouIème est toujours entièrement absorbé par sa douleur. Monsieur s'occupe de contenir ses amis. Madame garde son calme; tout ceci n'est pour elle que la continuation pure et simple de l'existence; ce n'est point un accident, c'est la vie. La duchesse de Berry, après des douleurs très vives et très passionnées, commence à éprouver la toute-puissance de la jeunesse, qui calme si vite, et dont la préoccupation surmonte toujours les distractions les plus fortes, les interruptions les plus prenantes. Toute cette famille est frappée de consternation. Quand je vous verrai, je vous raconterai en détail tous ces événements. Je suis sûr qu'on ne vous en a pas écrit la moitié, et ce n'est qu'à présent que Ton peut commencer, non seulement à savoir les faits, mais encore à les voir comme ils sont.
Mercredi 8 mars.
La loi contre la liberté individuelle passera probablement avec quelques amendements, et
quatre-vingts à quatre-vingt dix boules noires. Celle des journaux passera avec plus de faveur, et une assez grande majorité. Quant à celle des élections, c'est autre chose. C'est la commission qui la fera; et, avec raison, elle ne veut pas se dépêcher. Il faut voir venir les hommes et les choses pour traker une question aussi politique que celle-là. Ce n'est donc guère avant deux mois que la discussion commencera. Alors M. de Serre sera revenu, et il y a des chances pour que son retour soit un grand événement. C'est sur ce point que peuvent s'exercer les prédictions.
Nous avons eu, hier, un grand plaisir d'émotion et de vanité, un triomphe, un succès personnel^ ! c'est celui de cette tragédie de Marie Siuariy et elle est fort belle. C'est une traduction, incomplète mais fidèle, de la pièce de Schiller. Le langage en est beau et simple; il y a du naturel et de l'adresse; et Ton y sent partout une nature de génie plus féconde que ne l'est ordinairement noire génie drama-
1. La société doctrinaire était fort romantique, comme on sait. M. do Baranle avait fait une traduction de Schiller qu*il a publiée plus tard. Il avait prêté la tragédie de Marie Stuart à M. Lebrun, jeune alors et employé des contributions indirccles, qui on fit une très heureuse traduction en vers, jouée, pour la première fois, au Théâtre-Français le 7 mars 1820.
tique. La réussite a été complète et bruyante, au grand étonnement du parterre, qui était bien attrapé de ne pouvoir siffler des choses qui choquaient toutes ses habitudes, et qui enlevaient son admiration. Il y avait, de temps en temps, des mouvements de surprise dans la salle; on se révoltait, et puis on se laissait entraîner. Il semblait voir un jeune homme bien élevé conduit dans un mauvais lieu; ses scrupules s'efiàrouchent, et la nature Tentraîne. C'était quelque chose de fort extraordinaire qu'Elisabeth et Marie se reprochant leurs amants devant un parterre français, et que ce personnage de Leicester, fat, poltron, ambitieux, égoïste et faible, faisant des coquetteries à l'une et à l'autre, et les affichant toutes deux. II faut en convenir, Talma a sauvé ce rôle et la pièce; il a joué admirablement, et il a pu, grâce au costume et à la nature du personnage, rendre à la tragédie le ton de la haute comédie. On est habitué chez nous à ces scélérats complets, sombres, perfides, qui ne se rencontrent nulle part ; mais cette faiblesse, ces capitulations de la conscience, ces contrariétés de l'orgueil et de la lâcheté, qui sont le propre des malhonnêtes gens réels, c'est là ce qu'on n'avait pas osé encore mettre sur notre théâtre.
Je désire fort que vous veniez à temps pour voir ce beau et nouveau spectacle, malgré tous vos scrupules classiques. r<)ous étions un tas de doctrinaires dans une grande loge, et M. Mole au milieu de nous. Je n'ai jamais vu un homme plus dépaysé. Sa conscience littéraire souffrait beaucoup, et il a fini par s'en aller avant la fin.
DXVIl.
MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, mercredi 8 mars 1820.
Je pense que je pourrai vous aller voir vers la fin de la semaine prochaine. J'espère que vous redoublerez de soins pour que je vous trouve en paix avec tout le monde; car je veux tâcher, pour mon compte, de conserver autant que possible mo^ propre repos. J'ai été si émue de tout ceci, que je me sens un peu affaiblie. Je n'ai nulle envie de froisser personne, et, si je voyais que, pour demeurer en paix, il me fallût renoncer à voir telle ou telle, je crois que je prendrais mon parti sur-le-champ .
Me voilà telle que je vous arriverai, soumise du fond de Tâme à la volonté de Dieu, paisible dans tous mes sentiments, mais assez triste et découragée dans mes opinions, et à peu près veuve de quelques belles espérances qui m'avaient procuré de bien douces rêveries.
Je ne vois pas trop ce que notre nouveau ministère fera de ces lois si amendées, et accordées avec une si ombrageuse défiance. Sa grande affaire, comme la nôtre, est dans les élections prochaines ; et il serait hardi de déterminer ce qu'elles seront, avec telle loi qu'on voudra. Celle sur la liberté individuelle me paraît un vérilable enfantillage; elle ne pourrait servir qu'à des ministres décidés et franchement hommes de parti, et Dieu me garde d'en accuser ceux-ci! Quant à la Presse, la loi empêchera les attaques aux individus, et c'est bien quelque chose, mais elle nuira plus aux ultrày quoi qu'on fasse, qu'aux libéraux. Vu la disposition des esprits, ces derniers peuvent, en échappant à la censure, continuer à propager sous des formes plus adroites des principes avidement accueillis partout. Les autres, qui veulent détruire, qui tendent à remonter le courant, ont un beaucoup plus grand besoin de Taltaque. Ils seront plus souvent
censurés ; ils s'irriteront, se présenteront encore une fois comme victimes, et tenteront de nouvelles secousses pour faire enfin arriver le pouvoir entre leurs mains. De leurs entreprises et de l'opposition qu'ils rencontreront, il peut résulter un choc assez violent, et la France, malgré elle, peut arriver encore une fois à rentrer dans les révolutions. La grosse masse ne s'en soucie pas; mais son calme commence à être celui de la peur, et celui-là cède à à un degré de plus d'eiïroi. D'ailleurs, les haines ont repris une violence extrême, la dénonciation erre sur toutes les bouches. Quand il n'y aurait que le danger de cette phrase que chacun répète, de cette opinion qui devient trop commune : c La Révolution n'est pas finie; nous verrons encore quelque chose, d C'est déjà beaucoup trop qu'une nation ainsi préparée à de nouveaux orages.
J'ai été bien mécontente de la séance sur le procès-verbal, et toute surprise que M. Pasquier ait laissé Benjamin Constant *■ se placer sur un si
1. M. Benjamin Constant, dans la séance du 1" mars, s'était plaint que le procès-verbal de la séance précédente ne fit pas mention de Texclamation d*un député traitant de calomniateur M. Clauscl de Cousscrgues pour sa proposition contre M. Dccazes. Le ministère n'était pas intervenu, et la Chambro avait dccido que le mot calomniateur serait rétabli au procès-verbal.
beau terrain qu'il exploitait, au fond, à très mauvaise intention. Il y a de la maladresse à dédaigner le parti généreux, et encore sans certitude de l'emporter, commerévénement Taprouvé. Je comprends les motifs des ministres, mais d'abord ils ont tort puisqu'ils n'ont pas réussi, et même avec le succès ils auraient tort encore. Quand les questions politiques présentent des chances de générosité, les hommes qui ont le pouvoir doivent être les premiers à les saisir, et il est bien rare qu'alors ils n'entraînent pas beaucoup de monde à leur suite; car, enfin, il y a encore dans l'âme humaine quelque chose qui applaudit à ce qui est bien. M, Pasquier, dans son discours à la Chambre des pairs, a fort bien dit sur ce qui est l'honneur en France, et sa prudence un peu craintive, dans cette occasion, a démenti ses paroles *. Je vois qu'on avait envie de se ménager les votes de la droite ; mais il était clair qu'on perdrait ceux du centre, de ces hommes indécis qui sont charmés d'avoir à se ranger autour d'un sen timen t. Conclusion de tout cela, mon cher enfant : C'est que, dans les temps difficiles, la conduite
1. M. Pasquier, dans la séance du 28 février, avait prononcé à la Chambre des pairs un discours remarquable contre la liberté de la Presse.
élevée qui est la plus droite est encore la plus habile. Les nobles actions faites avec calme et dîgnité imposent toujours; la seule précaution à prendre, c'est de se défendre de tout ce qui leur donnerait l'apparence d'un coup de tète.
Vendredi 10 mars.
Hors le plaisir de vous voir, je me sens peu attirée vers ce Paris où je vais à peu près trouver -le monde contre moi. Je viens de recevoir quatre pages de M. de Mézy, qui sont pleines de vivacités contre ceux qu'il appelle mes amis delà doctrine. Us ne me paraissent point à la mode, pour le moment; ils ne sont point compris, voilà tout. Ce pauvre M. de Mézy se réjouit de voir les ultra marcher à la suite du ministère, comme si un pareil arrangement pouvait durer, et comme s'il n'était pas clair, pour qui veut bien regarder, que ces mêmes ultra se servent aujourd'hui et de M. de Richelieu et de M. Pasquier, faute de mieux, pour avoir une loi d'élection qui les favorise davantage, et pour se défaire ensuite de tous les amis présents or/passés de M. Decazes. Cela est si visible, que je ne conçois pas comment on s'aveugle dans cette affaire. On
marchera quelque temps dans celte singulière position, sans avancer beaucoup. Puis il faudra se mettre à la suite des ultra, ou se brouiller de nou* veau avec eux. Voilà qui me parait inévitable. D'ailleurs, comme la vanité est malheureusement ce qui détermine la plus grande part des actions des Français, il est clair qu'aujourd'hui elle a posé toute la question politique entre les hommes des Cent-Jourset ceux de 1815, et la pauvre nation, inerte, craintive, et ignorante, souffre des suites de ce débat. Tout ce qu'il y a de droiture dans mon esprit s'épuise, au reste, à voir ce qui est réellement, mais je ne m'avise point d'avoir un avis sur ce qu'il faudrait faire.
Malgré mes sentiments et mes opinions classiques, je suis très disposée à être contente de Marie- Sluarl. J'accorde qu'il faut ouvrir une nouvelle carrière aux imaginations; je connais la révolution nécessaire aussi dans l'art dramatique, et je ne veux point qu'on le condamne à faire une pâle copie de nos chefs-d'œuvre. Mais je crois que, dans cette roule nouvelle, moins élevée que celle qu'ont suivie/'orneille, Racine, et quelquefois Voltaire, il faudrait que le goût français se distinguât encore par une extrêipo pureté de langage, cl qu'on s'cf-
forçât d'écrire des pièces dont la conduite serait prise dans les systèmes allemands ou anglais, avec un style rapproché de celui d'Athalie ou de Zaïre. Par là, on tiendrait encore l'art dramatique à une. hauteur qui le défendrait des entreprises de la médiocrité ; on éviterait de tomber dans le mélodrame qui amoindrirait la scène française, et notre littérature conserverait sa loi d'exception qui lui va beaucoup mieux qu'à notre politique. Je causerai volontiers de tout cela avec vous, pour nous reposer du spectacle de nos misérables dissensions. Je serai toute prête aussi sur la métaphysique et la religion. J'ai beaucoup souffert depuis quelque temps, et je ne demande pas mieux que de détourner mon esprit, en me reportant dans nos conversations vers ces régions supérieures où Ton retrouve l'âme et Dieu.