De lois
404 GOKRESPONDANGE DE M. DE RÊMUSAT.
leurs opinions que les autres. J'ai entendu Royer- CoUard faire devant moi l'éloge de certaines qualités de M. Laine, et du talent et de la bonne tenue de M. Pasquier dans ce moment : c Tous deux me détestent, mais cela ne m'empêche pas de leur rendre justice, > disait-il. Enfin, je vois en eux de Tordre dans les idées, un système suivi, une connaissance nette de leur situation et un fond de sérénité qui tient au calme de la conscience, qu'il faut compter pour beaucoup dans les malheureux temps où nous sommes. Quoi qu'on en dise, cette école d'affaires et d'opinions me parait bonne pour Charles. On le fait toujours travailler à des choses qui sont graves, et absolument hors de Tes* prit du parti du moment; à l'aide de ce qu'il observe, il acquiert Texpérience des hommes, et il s'éclaire par la discussion sur les matières de gou* vernement ; ses jugements se mûrissent et se rectifient. Il ne se laisse emporter par aucun enthousiasme de jeunesse; il faut donc lui laisser suivre sa marche, et ne point s'embarrasser des faux jugements que porteront sur lui des hommes qui ne le connaissent point. L'opinion publique n'est nulle part, à présent; elle n'a le droit de rien exiger.
Jeudi 6 avril.
Tu verras dans le Monileur qu'il s'est passé quelque chose à Rennes; comme il paraîtrait que la censure en a affaibli le récit, on a fait courir ici le Journal de Rennes j qui raconte que le général qui passait les troupes en revue leur ayant fait crier : Vive le roi ! un attroupement de soixante personnes, dit le Moniteur j de six cents, dit le Journal de Rennesj a joint le cri de : c Vive la charte / » à celui-là ^ • Apparemment que cette foule avait dans sa manière de dire quelque chose de séditieux ; car le général a voulu que la troupe la dissipât, et elle s'y est refusée. Voilà ce qui occupait assez quelques salons de Paris.
Un autre fait assez remarquable, c'est la couleur qu'a prise la censure, dès le début. Avant-hier, le Drapeau blanc a injurié M. Decazes. On annonçait
1 . Cet événement, peu grave, témoignait pourtant des sentiments des soldats et du public. C'est en remettant le drapeau blanc à la seconde légion d*Ilie-et-Vilaine que Je général Coulard prononça quelques mots, en exhortant les soldats à crier : Vive le roi ! Vivent les Bourbons ! Quelques jeunes gens de la ville et les artilleurs y répondirent par le cri de Vive la Charte! Il y eut un certain tumulte, un retard dans les manœuvres, mais point de violences, ni de sang versé.
qu*il avait été censuré ; on Ta remarqué et les personnes du gouvernement ont nié qu'il l'eût été ; et, en effet, la censure n'était vraiment qu'à peine organisée. Mais, hier, la Quotidienne a dit que M. Decazes était au Gibet ^; et le Drapeau blanc a encore donné quelques relations dégoûtantes sur la viequ'on mène dans le châteaudeM. Decazes; enfin, les injures personnelles n'y étaient nullement épargnées. Je suis loin de croire que ce ministère-ci encourage des injures à M. Decazes; mais il est arrivé tout naturellement ce qu'on avait prévu : c'est que l'opinion a impliqué à la volonté du gouvernement les saletés du Drapeau blanCj et déjà le début a eu mauvais effet. J'ai entendu des gens conclure de là que M. Pasquier était charmé de faire attaquer M. Decazes, chose que je ne croîs nullement pour ma part ; mais je ne serai nullement surprise de tous les embarras que celle censure va causer aux ministres, parce qu'il est impossible, dans leur situation, qu'elle ne donne occasion à une fouie de mécontentements qui deviendront populaires. En supposant au gouvernement l'intention d'être impartial, ce qui ne peut ne pas être,
1. La propriété de M. Decazes 8*appelait Le Gibeau, dont les royalistes faisaient le gibet.
le besoin de cette majorité de droite et de cet appui des uHrà le forcera à beaucoup plus d'indulgence à regard de leurs journalistes qu'à celui des feuilles libérales, et il surgira des réclamations qui, ne pouvant se publier que difficilement, iront forcément à la tribune. Force sera ^bien qu'il s'ensuive quelque scandale.
Vendredi 7 avril •
M. Molé me disait, hier, que l'opinion lui paraissait coupée en deux, et qu'il fallait tâcher que la Chambre la représentât. Vouloir ou ne pas vouloir la race légitime, voilà comme il pose l'ordre des idées ; et alors il opine pour grossir le côté droit qui veuty contre le côté gauche qui ne veut pas. Je pense, moi, que la France n'est point là, qu'elle diverge en bien plus de nuances, et que si, au contraire, la Chambre était abandonnée à ellemême, on la verrait, comme la nation, reprendre les quatre parties, droite, gauche et les deux centres, qui existent toutes quatre en France. M. Molé ajoute qu'il ne faut pas souhaiter le retour de M. de Serre, parce que sa présence opérerait ce changement. Je ne sais si cela arriverait, mais j'avoue
qu'en voyant les ministres tendre aussi à couper la Chambre de cette façon, je crains qu'ils ne forcent les hommes du dehors à se prononcer de même, et que les turbulents, qui sont en minorité, mais plus actifs, n'entraînent à une décision que la vraie nation voudrait éviter. Mon idée est que M. Mole est un peu influencé dans celte opinion par le désir de succéder à ce ministère-ci; il voit ce qu'on appelle les ultra effrayés, et par conséquent plus sages ; il est persuadé que la force des choses les tiendrait dans cette nécessité, et que les ministres d'aujourd'hui ayant porté la peine et l'embarras, qui accompagnent toujours ceux qui ont à faire une opération, leurs successeurs profiteraient de leur entreprise. Je vois d'autres hommes qui n'aperçoivent d'autre chance qu'en prenant le centre d'une majorité dans le centre gauche, en facilitant les élections aux masses paresseuses qui ne veulent pas aller trop loin; en détruisant l'une des deux oppositions pour combattre celle qui resterait, et en cherchant à recréer quelque chose sur le terrain où dans ce moment tant de débris sont épars.
De plus, le centre droit a fait dire au ministre que les deux degrés et toutes les conditions qui apparaîtraient avec quelque couleur de privilège
seraient rejetées. De là, grand embarras. Désespérance des ultrày qui ne veulent point avoir été joués, qui sentent qu'ils ont une position humiliante dans leur parti, qui demandent qu'on garde a loi des élections, et q u'on les charge du reste, c'està-dire d'organiser une petite terrexir; penchant des ministres à croire quelquefois qu'avec la censure ils amélioreront la loi des élections, et répugnance à céder aux wttrà. Et cependant, il est certain que, par la conduite tenue depuis deux mois, on a tellement effrayé le côté révolutionnaire de la nation, que toutes les chances sont pour que les élections soient détestables, avec la loi telle qu'elle est. Quel moyen de sortir de cet abîme? En vérité, je l'ignore.
Les uUrà se réjouissent fort de la destitution de Laffitte'. Je suis loin de la condamner; le gouvernement est dans son droit; mais j'ai peurquecette mesure ne soit impopulaire. On me dira : c Avec cette crainte, on ne ferait rien. > Sans doute, mais peutêtre sommes-nous dans une de ces situations où tout tourne mal. Je ne concevrai plus, en suivant la route où l'on est, qu'une terreur assez fortement organisée qui comprimerait quelque temps. A la
1. M. Laflltte, gouverneur de la Banque, venait d'être destitua, et remplacé par le duc de Gaëte.
vérité, elle amènerait, après, une crise violente. Mon ami, nous sommes mal; on se le dit partout, et tout haut chacun se répète : c C*est comme avant le vingt mars. > M. Mole me le disait luimême hier : € Ce funeste exemple de l'Espagne nous est mauvais; les militaires s'exaltent, et sur ce point les discours des Bignons et compagnie sont révoltants. > Elle va bien mal, cette Espagne ! L'animosité contre le roi devient extrême; il y a une déclaration de \ajtmte de Galice si terrible, quel la censure Ta supprimée. On faisait courir, hier, le bruit que le roi était arrêté; cela n'est point vrai, mais qui sait si ce ne le sera point dans quinze jours? Les bonnes intentions de la junte de Madrid sont paralysées par un comité de salut public pris dans les classes les plus basses; le peuple est en groupe sur les places publiques journellement, et impose ses fantaisies. C'est un mauvais voisinage pour notre Midi.
Lundi 10 avril.
Pour continuer mon journal, mon ami, je te dirai que, madame de Broglie m'ayant fait de grandes politesses, et m'étant venue prier de l'aller voir, je
m'y suis rendue hier, et j'ai trouvé là quelques visages qui m'ont amusée à regarder, et ensuite une conversation autrement solide et intéressante que le papotage de notre faubourg Saint-IIonoré. Cette aimable femme, fort jolie, entourée d'hommages, et flattée, je crois, du rôle qu'elle joue, a, au travers de sa jeunesse et de sa féminine coquetterie, une grande instruction, beaucoup d'esprit, un tact fin qui devine tout, et, une vraie solidité de principes. Elle est naïve et grave, ce qui lui donne un grand charme, et, si j'étais à Paris, je crois qu'elle me plairait extrêmement. Son mari m'a dit de Charles un bien très propre à compenser les pauvretés d'opinion qu'on a sur lui dans quelques maisons que tu devines bien.
C'est quelque chose de divertissant à observer que ces différences dans la manière de voir et de dire sur les choses et les individus. Je me fais des salons de Paris une sorte de lanterne magique, et, quand nous nous retrouverons ensemble, je te réjouirai de mes récits.
Mon ami, j'espère toujours que quelque bon hasard nous préservera de voir tourner ceci en tragédie, et, en attendant, il me semble que nous nous donnons la comédie les uns aux autres. Toute ma
Ait GORRESPONDANGK DE M. DE RÊMUSAT.
journée d'hier, par exemple, a été pour moi une suite de spectacles. J'ai d'abord commencé par voir une marchande de modes qui m'a dit qu'on ne vendait plus de chapeaux, parce que le ministère du roi voulait enlever à la nation ses libertés. Ensuite, ton amie de la rue Saint-Florentin' qui se réjouissait de l'idée que M. Pasquier courait, disaitelle, la chance d'être pendu, et qui s'extasiait bravement sur l'amour de la liberté du maréchal Gouvion. Ensuite, M. de Talleyrand qui ne me vantait que le gouvernement représentatif, et qui trouvait mauvais qu'on n'eût pas fait les deux dernières lois par ordonnance. Ensuite, le pauvre Morlarieu' qui me disait naïvement : c Dans tout ceci, ce n'est pas ma conscience qui m'inquiète; mais j'ai peur, en votant pour le ministère, d'être assommé, un jour, dans mon département. > Et puis enfin, le chevalier de P***, avec lequel j'ai dîné chez M. de Mézy, et qui nous a débité tousles lieux communs de la corruption de ses principes, avec ce ton déterminé d'un esprit blasé par l'insouciance, qui persuaderait facilement aux médiocres et aux