‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 58 sur 91 · G^est probablement madame Devaines · texte numérisé non relu

G^est probablement madame Devaines

2. M. Mortarieu, député de Tarn-et-Garonne, appartenait au centre droit.

paresseux du monde qu'il est presque un homme d'État. À ce dîner, il y avait ma sœur, madame de Yintimille, Tabbé de Montesquiou. Tu imagines bien que j'ai entendu dire beaucoup de mal des doctrinaires, et avancer une foule de faits faux dont je riais en les comparant à ce que je sais. J'ai apporté à Paris une disposition qui m'y est commode : C'est qu'en comprenant, grâce à la bonne éducation que je te dois, les différences que les caractères et le tour d'esprit doivent apporter dans les opinions, je ne m'étonne ni ne m'irrite de tout ce que j'entends. L'immoralité seule pourrait bien quelquefois me faire perdre patience.

Je suis sortie à huit heures pour aller aux Tuilleries, où Madame et M. le duc d'Ângoulème recevaient. Tous deux m'ont parlé de notre département, et m'ont paru très au fait de l'attitude de la ville de Lille dans cette triste occasion. Les larmes me sont venues aux yeux en les regardant. Ce palais a quelque chose qui frappe l'imagination; il me semble que, si je l'habitais, je tournerais aune noire mélancolie. En traversant ces salons, je me rappelais y avoir fait quelquefois des réflexions assez pénibles ; je les y retrouvais, accompagnées de quelques autres assez douloureuses.

M CORKESPONDANGE DE M. DE RÉMCSAT.

On fail beaucoup de bruit de la saisie par le procureur du roi des lettres sur la stluaiioiide la France qui remplacent la Minerve, On s'en e$t emparé sur lemotif de périodicité, ce qui parait d'abord assez étrange, puisqu'il n'en avait paru qu'un numéro. Mais pourtant, comme toute cette résurrection avait été montée pour être distribuée comme la Minerveyje comprends qu'on y mette opposition, et, puisque le ministère s'est chargé du poids d'une censure, il est simple qu'il en tire parti *. Ces lettres sont violentes et menaçantes. On y a joint cette pétition de M. de Montjau^ de la Cour royale de Nîmes, qui est vive, inquiétante, et qui rend compte des circulaires secrètes attribuées à M. de Vitrolles depuis la mort du duc deBerry. On assure que ce Montjau est un honnête magistrat; il me paraît du moins fort courageux ; car il appelle sur sa tête la vengeance des assassins qu'il signale, et de nos verdets du Midi, dont il dénonce les nouvelles réunions. Ce qu'il dit s'accorde assez avec une lettre

1. La loi d'exception soumettant les journaux à la censure, ceux-ci avaient annoncé qu'ils paraîtraient sous la forme de brochures publiées à intervalles égaux, sous des titres difTérents.

2. M. Madier de Montjau, fils d'un constituant, conseiller à la cour de Nimes, père du député actuel, avait signalé à la Chambre renvoi de circulaires et d'argent par un gouvernement occulte. La pétition Tut rapportée le 23 avril.

particulière que j'ai vue, et donl je te parlais hier. Je ne sais si cette pétition sera lue à la Chambre. Je t'avoue que ce que nous savons des allures du Midi me porterait à croire qu'elle renferme des paroles vraies. Ce qu'elle raconte, nous l'avons vu. Je n'ai pasvu M. Pasquier depuis quelques jours. Nous disions, Charles etmoi, qu'il était le seul, dans ce moment, qui montrât quelque courage; mais quelle haine que celle qu'il amoncelle sur sa tête ! J'en suis effrayée, depuis ce qui est arrivé à M. Decazes. Quand je vois avec quelle facilité on est parvenu à faire croire au peuple qu'il n'était pas innocent de la morr du duc de Berry, je conclus qu'il ne serait pas plus difficile de tromper l'opinion populaire sur le compte de notre cousin. II y a dans ce malheureux pays une tendance à accepter toutes les invraisemblances, et on ne s^épargne pas à en répandre beaucoup. Charles me disait qu'en allant déjeuner tous les matins dans les cafés, il entendait les plus mauvais propos contre M. Pasquier, et que, ayant essayé doucement d'en redresser de trop vifs, on lui avait imposé silence, sans vouloir accepter aucune de ses paroles.

Vendredi 14 avril.

J'ai fait beaucoup causer M. de Bastard sur ce Louvel. Douze cents personnes ont été entendues ; des dénonciations pitoyables ont été faites ; et, de tout cela, il résulte un homme seul, qui ne tient à rien, qui donne Tidée de Tun de ces fous qu'on trouve dans les hôpitaux, préoccupés d'une seule idée fixe. Cette pensée est celle de l'étranger ramené en France. Il disait, il y a deux jours : c Si on ne m'avait pas pris, j'aurais tué le duc d'Ângoulème, et je me serais caché. Mais, si j'avais vu qu'à la suite de ce crime, on eût soupçonné beaucoup de monde et accusé des personnes non coupables, je me serais livré; car je ne veux, dans aucun eas, être la cause de la mort d'un innocent. » Et voilà comment parle cet homme tout couvert du sang du duc de Berry, et avouant qu'il médite un autre crime ! Quelle étrange bizarrerie I Cette procédure tire à sa fin. Le chancelier, MM. Séguier et de Bastard sont convaincus qu'il n'existe aucune conspiration. Il me semble qu'il y a bien des gens à qui cela déplait; et cependant ne vaut-il pas mieux que ce misérable soit seul? N'est-ce pas

l'esprit de parti qui fait penser autrement?

Les tètes montent tellement à la Chambre qu'on m'a assuré que M. Delessert lui-même, qui n'est point dans l'extrème-gauchey et qui, l'année dernière, a montré une grande modération, parle de demander la suppression des Gardes du corps. Je te donne tout cela comme symptômes. En voici d'autres :

Lorsque le duc de Gaête s'est présenté à l'assemblée des banquiers, M. Delessert^ a parlé, et s'appuyant sur ce que le gouvernement, à Timitation de celui de Bonaparte, voulait enlever à la Banque son indépendance en y attachant un agent à lui, il demandait qu'on fit une pétition à la Chambre pour obtenir une loi qui statuât sur l'organisation de la Banqy^. Il a été appuyé par un autre banquier. Le duc de Gaëte a protesté avec sa douceur accoutumée qu'il était déterminé à entrer dans tous les intérêts de la Banque, et qu'il en avait même mission expresse. Il a annoncé qu'il ne prendrait point le logement que messieurs les banquiers avaient cru devoir attribuera celui qui remplissait

1. M. Benjamin Delessert, Talné des trois frères Delessert, était un homme très respectable et considéré. Il est mort en 1847. 11 appartenait à ropinion libérale.

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