M. Decazes avait épousé mademoiselle de Sainte-Aulaire
de droit; on fait beaucoup de paroles qui ajoutent encore à la vérité ; mais, au fait, cela a été assez vif. Un professeur* il y a quelques jours, en faisant sa classe, a peu à peu amené de mauvais principes politiques. On a applaudi et sifQé dans la classe; les jeunes gens se sont querellés; M. Delvincourt, doyen, a été insulté; il passe pour un tant soit peu ultra; mais enfin, cette fois, il voulait mettre Tordre, et il avait toute raison. Le lendemain, l'École de droit a été fermée. Hier, les jeunes gens se sont réunis sur leur place, avec ceux de TÉcole de médecine, déchirant les affiches, et demandant leur professeur. Les commissaires de police ont été repoussés, la gendarmerie accueuillie à coups de pierres et blessée; il a fallu courage et force pour dissiper cet attroupement. On parle de cette affaire dans tous les lieux publics, les journaux s*en occupent; on en conclut que cela annonce de mauvaises élections; peut-être n'en faudrait-il rien conclure du tout.
En tout, mon ami, quand on voit notre province, on s'assure que la France est tranquille ; quand on
1. Ce professeur était M. Bavoux, chargé de la chaire de droit pénal. Il avait approuvé dans son cours la confiscation des biens des émigrés pendant la Révolution.
regarde à Paris; on pourrait croire qu'elle est agitée. Les discours Isont assez mauvais dans les lieux publics, et le combat contre les mauvaises doctrines est à recommencer tous les jours. Tu dois mieux juger de cela que moi; car, hors le Courier^ je ne lis point de journaux, vu que je n'en ai point. Ce journal fait du bruit ; la guerre qu'il a entreprise lui donne des lecteurs. Charles laisse à Guizot quelques articles qui sont, à mon avis, fort bons, et qu'il insérera à sa volonté. Je ne pourrai donc pas te les indiquer. Tu n'auras qu'à croire que ce que tu verras de mieux sera ton fils. En vérité, plaisanterie à part, peut-être ne te tromperais-tu pas beaucoup. Il en a fait un sur le système de bascule, et un autre sur le tort qu'on aurait de ne pas nommer de fonctionnaires publics dans la Chambre. Ce dernier paraîtra sous peu de jours. Ta lettre m'interrompt. Tu en auras reçu de moi qui auront répondu à quelques-unes de tes objections. Le morceau dont tu me parles, et qui répond à celui de Constant, est de Guizot. Comme il a fait du bruit, on a su l'auteur, et les mots de jeunes pédagogues, jeunes métaphysiciens répétés dans quelques feuilles sont adressés vraisemblablement à notre enfant. Je t'avoue que je ne suis
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pas sans èire froissée de tout cela; mais on ne peut guère aujourd'hui ne pas marcher avec son parti, et il faut se soumettre devant les nécessités tant soit peu désagréables. Il y a des gens qui trouvent que Tenlreprise des doctrinaires est hasardeuse; que démasquer les indépendants, c'est les irriter ; que, dans leur colère, ils entreprendront à tout prix de se fortifier, et qu'ils trouveront, dans les provinces, des badauds pour les croire, des mal intentionnés pour les servir. Cependant, faut-il donc ne pas mettre la vérité dans son jour? Alors il y aurait lieu de renoncer à tout perfectionnement, si on perdait sa cause en s' appuyant sur une telle sincérité. « Envers el contre tous est notre devise, » dit Royer-Collard. C'est un drôle d'homme que ce Royer. Charles prétend qu'il a l'imagination vive, et le défaut de se préoccuper d'une seule idée qu'il exalte pendant huit jours, et qui lui fait perdre un peu de temps. En tout, celte école est admirable pour ton fils; il voit les hommes de près, les différences de caractère, les grandes et petites passions, les humeurs, les manières. Il s'étudie à concevoir tout cela, et je vois que ses jugements et ses opinions s'assouplissent beaucoup de ses observations.
Il m'est revenu qu'on Irouvail à Charles de bonnes manières dans le monde, et, dans notre faubourg S on déplore son égarement qui gâte tant de belles qualités. J'ai cru m'apercevoir cependant que, même en le blâmant, on le traitait avec distinction. M. Pasquier était hier chez moi, et causait avec lui comme il l'eût fait à l'égard d'un homme de quarante ans. Quant à M. Pasquier, sa position me parait bonne; il est demeuré lié avec tout le monde. M. de Mézy va même jusqu'à dire que M. Decazes le regrette tous les jours, mais je crois bien que cela est exagéré. 11 vît dans le monde, et le monde trouve que sa conduite est excellente ; il n'a point de haine; ses paroles sont mesurées; il craint un peu nos doctrinaires, mais il les reçoit et les écoute; enfin, on lui rend assez généralement justice, et il n'a aucun embarras vis-à-vis de qui que ce soit.
Le roi a donné une dotation de quinze mille livres de rente au fils de M. de Jumilhac', avec la condition qu'on la tiendrait en réserve pour lui jusqu'à sa majorité. Je ne sais si M. de Jumilhac le sait ; tu peux lui en parler, il y a longtemps déjà