‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 5 sur 91 · ANN£K · texte numérisé non relu

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Serre et tels et tels autres; et je dois dire que je trouvais bien moins de violence et d'amertume dans le parti qui causait alors devant moi. Us me paraissent contents de la marche, depuis trois jom^s ; ils disent que les deux côtés, gauche et droit, se désorganisent un peu, que certaines gens qui y sont de bonne foi commencent à se rapprocher du ministère.

LuDdi 28 juin.

11 faut que je te conte, mon ami, une petite anecdote qui t'amusera. Tu sais bien cette der* nière séance où les ministres ont pressé M. Bignon de parler, et ou H. Corbière a fait un discours loyal dont tout le monde a été content. Royer- GoUard donna à cette occasion à dîner à Corbière, et ils furent très contents l'un de l'autre. Pendant ce temps, le Courrier paraissait, et, poursuivre le système adopté de frapper alternativement les deux exagérations, on y avait inséré un morceau trèsferme contre les uUrà. Ce morceau déplut à Royer- Gollard, parce qu'il arrivait le lendemain de son dîner, et qu'il le mettait, lui personnellement, dans un état hostile contre des gens dont, pour l'instant,

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il n'était pas mécontent. Il se trouvait compromis dans son attitude particulière, et il est fort chatouilleia sur ce qui le regarde. Il rassemble donc tous ces messieurs, leur témoigne sa mauvaise humeur avec assez de violence, frappe sur les vanités et les talents de tous. Le morceau en question était de madame Guizot. Guizot le défend avec douceur; Royer ne s'apaise point. Après avoir défilé son chapelet, il demande qu'on lui communique ce qui doit paraître le lendemain. Guizot répond qu'il y a un article de préparé sur les indépendants, et, se retournant vers Charles, il lui enjoint de lire ce qu'il a fait. Charles se lève, un peu tremblant; il commence d'une voix mal assurée, n'osant point regarder Royer-Collard , dont le visage est rouge et enflammé. On fait un profond silence. Royer, les mains croisées, les yeux fixés sur Charles, écoute la lecture sans prononcer un mot. Dès qu'elle est achevée, il se lève tout à coup, vient les bras tendus vers notre enfant, et l'embrassant d'un air tout riant : < Ah ! jeune homme, lui dit-il, continuez, écrivez tous les jours, vous soutiendrez nos nobles projets. Courage ! Voilà qui est bien, voilà qui est excellent, vous m'avez ôté toute ma colère. t> Tu penses bien que notre enfant

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est un peu ému, et de la peur qu'il avait eue, et de cette approbation subite dont il n'osait point se flatter. Ce morceau, que je pense que tu as lu, est, en effet, bien remarquable, et a fait assez de bruit.

Je trouve ici la réputation de notre enfant assez fortement établie; j'en ai une sorte d'effroi. Cette évidence me cause un véritable trouble ; elle me fait pressentir ce qu'on doit dire de lui en certains lieux, et cependantsonâme est si admirablement belle et élevée, qu'il mériterait, plus que qui que ce soit, qu'on lui rendît justice. J'ai vu hier Villemain qui nous a dit que M. Decazes avait fort approuvé cet article. Toute cette jeunesse est animée, et dans une noble route. Mais pourra-t-elle vaincre cette masse de préjugés dressés contre elle?

Mercredi 30 juin.

J'ai eu hier avec Guizot une très bonne conversation sur notre enfant. J'avais dîné chez lui ; je l'ai pris à part, je lui ai très sincèrement confié ma situation, le mécontentement de mes parents, et le blâme de la plupart de mes amis. Je lui ai dit que

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tout cela ne faisait point que je m'opposasse à ce qu'on employât Charles dans ce journal, mais que je lui demandais deux choses : c'est de ne point le charger de préférence des morceaux agressifs, et ensuite de lui garder le secret sur ses articles. Enfîn^ je lui ai déûlé tout ce que notre enfant pouvait rencontrer d'opposition dans le monde au métier qu'on lui fait faire, et j'ai ajouté que je désirais, d'après tout cela, qu'il eût le plus tôt possible une situation.

Guizot m'a entendue parfaitement ; il m'a parlé de Charles avec la plus tendre affection; il m'a dit qu'il comprenait et qu'il sentait aussi pour lui-mêm e qu'il ne fallait pas faire simplement de notre enfant un journaliste, que l'entreprise de ce moment était réellement politique; qu'il y avait admis Charles, précisément parce que c'était un service à rendre au gouvernement; que tout son plan était de faire Charles maître des requêtes d'ici à l'hiver; que M. de Serre particulièrement, et les autres ministres, avaient de la bienveillance pour lui ; qu'il ne perdait point une occasion de l'entretenir, et qu'il me promettait que je n'avais pas plus envie que lui de voir Charles ayant la situation qu'il mérite. Tout cela a été accompagné de protesta-

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lions d'affection très sincère, d'éloges de Charles, et par contre-coup, d'admiration de la manière dont tu as élevé ton enfant, et de l'excellente attitude que tu as prise devant lui. Ensuite, il m'a beaucoup parlé de ta bonne administration, de la sagesse de tes opinions, de ta sûreté qu'on trouvait si rarement avec suite chez tous, et, de lui-même, il m'a dit qu'il voudrait bien te voir à Paris, et préfet de la Seine. Enûn, j'en ai été contente au dernier point sur tout, et je me suis fortifiée dans la pensée que nous avons bien fait de lui confier notre enfant.

Il m'a paru aussi un peu adouci dans ses formes, et très modéré sur les affaires et sur les personnes. Il juge le temps, la France et les hommes avec une grande perspicacité ; il démêle les embarras causés par l'ignorance et la peur, et il est d'avis qu'il ne faut rien brusquer, et ne point montrer de mépris pour la médiocrité. Il m'a assuré que l'intelligence politique de MM. de Serre et Decazes était réelle, que, dans ce moment, on s'efforçait de soutenir l'abbé Louis, qui avait réellement compromis le ministère par son incapacité de paroles et de savoir-vivre, qu'on verrait dorénavant à parler pour lui.

Je trouve ici tout le monde effrayé; et je ne vois

à personne ce sentiment de justice que nous rendions dans ma chambre à la belle conduite de M. de Serre. L'ancien ministère n'est pas sans crédity et, comme ses formes sont douces et ses parolesmesurées, bien des gens accoutumés à eux se dressent contre les manières positives de nos doctrinaires. Cependant, ceux-ci se sont fort adoucis, et je t'avoue qu'ils me paraissent pleins de mesure et de droiture dans leurs opinions sur les choses et sur les personnes. L'inconvénient, c'est que le ministère n'est pas composé d'une manière assez forte sur quelques, articles. Tout le monde dit que Dessoles est usé ; il ne rencontre de force qu'en jurant, et le roi disait gaiement : < J'ai obtenu qu'il ne dirait plus devant moi que sacrebleu. » Les ultra j hors de la Chambre, sont d'une violence extrême; dans la Chambre, ils effacent de plus en plus leur couleur politique, se réduisant aux affaires. Corbière et Villèle ont dit plus d'une fois qu'ils voudraient voir leur parti mort pour pouvoir se décharger du poids de leurs engagements. Cependant je vois, dans une certaine partie du gouvernement, le regret de M. Pasquier, qui s'est bien conduit, qui a conservé des liaisons avec tout le monde; et qui, dans le fond, je crois, meurt

d'envie d'habiter encore une maison ministérielle. Quant à la société, elle est de mauvaise humeur, à peu près hors des secrets politiques, mais jetant et semant des animosités de tous côtés. La vie y est tout bonnement insupportable, et, certes, si je revenais ici, je romprais bien avec elle.

Cette tourmente donne à penser; car il faut bien de la perspicacité pour y voir clair, et une sorte d'entêtement de patriotisme, pour ne pas tout planter là. Il m'est arrivé, à moi, ce que j'avais prévu, c'est que je ne m'entends avec personne, ce qui me rend assez silencieuse. Mais j'admire que ce soit Charles qui me donne l'exemple de la modération et de la mesure.

M. de Serre vit étrangement au milieu de tous les conflits. Il ignore parfaitement la conversation et les belles manières; il écoute en silence, ne répond jamais, ne plaît guère parce qu'il est froid, ne connaît rien du monde de Paris, se couche à huit heures, et fait un peu peur à tous. Chez M. Decazes, au contraire, on accueille avec une grâce infinie. Aussi >chante-t-on ses louanges de tous côtés, et, plus ou moins, aucun parti ne désespère de lui. On commence à regarder Daru; mais tous les hommes de Bonaparte ont, tour à tour, montré si peu de

capacité, depuis qu'ils sonl obligés de marcher seuls, qu'on revient dans le gouvernement de l'idée de les employer.

Il paraît que notre ami Mole, ne savait sur quel terrain se mettre, ayant un langage libéral, louant M. de Serre et les doctrinaires, déchirant M. Decazes, détestant M. Pasquier ; tout le monde sait qu'ils sont brouillés, tous deux. Il lui arrive ce qui lui est fort ordinaire : c'est que, depuis qu'il n'est plus dans les aflaires, il les voit fort juste, et en parle avec une lucidité remarquable. Quant à la Cour, on n'en parle pas du tout. Le roi aime toujours tendrement M. Decazes; il apprécie le talent de M. de Serre*, et la circonstance de l'armée de Condé lui inspire confiance. Il peut, en effet, se fier à ces deux ministres qui sont, chacun dans leur caractère, parfaitement royalistes, il a été aussi très peu question de M. de Talleyrand ; il a vu peu de monde; il n'a point de crédit; le voilà parti pour Bagnéres de Luchon. Sa nièce laissait voir

i. M. de Serre, né en 1776, fils d'un officier de cavalerie, avait émigré très peu de mois après son entrée à l'École d'artillerie de Chalons-snr-Marne. Il 9'était engagé dans Tarmée de Condé, et ne revint de l'émigration qu'en 1802 pour être successivement avocat à Metz, avocat général, président des Cours d'appel de Hambourg et de Col mar, enfin député en 1815. 11 est mort en 1824.

une envie passionnée de rentrer dans les affaires. M. de Chateaubriand a faitquelques tentatives pour se rapprocher de M. Decazes ; mais on ne l'a pas trop bien reçu. Il y a eu un dîner chez Fontanes entre lui et M. Mole; le monde s'en est fortement moqué, et leur raccommodement n'a pas plus de bonne foi que n'en avait leur rupture. M. Decazes est un peu effarouché du libéralisme de son beaupère* et de sa belle-mère qui, en effet, dit-on, est fort. Elle a beaucoup contribué au retour des régicides. Charles dit qu'elle a bien de l'esprit. M. de Broglie est parti, après avoir laissé un beau projet de loi sur le jury, dont Charles fera le développement. Il ne veut rien être, ce duc de Broglie, son seul plaisir est de faire des lois. Pour finir, je te dirai que M. Decazes a dit à Charles, il y a quinze jours, qu'il m'aimait beaucoup, parce que j'étais la mère d'un jeune homme qu'il honorait extrêmement.

Vendredi 3 juillet.

On est ici un peu agité du mouvement de l'École

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