‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 62 sur 91 · VI · texte numérisé non relu

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çultée plusieurs fois. Je l'ai vue se promener ; cela serre le cœur. Elle est entourée de Garde royale^ comme une prisonnière, et on écarte tout le monde. Le château des Tuileries a un peu Tair d'une place forte, et dans l'intérieur on dit qu'il règne une tristesse et une inquiétude extrêmes, et qu'il y a des gens qui, pour arriver à leurs fins, s'eflbrcent de l'augmenter. On s'y plaint assez hautement de la mollesse du ministère, tandis que l'autre côté dénonce sa partialité. Je serais bien étonnée qu'il put résister à cette double lutte; peut-être aurat-il seulement fourni les verges qui doivent le frapper.

Jeudi, 4 mai 1$20.

Voici, mon ami, un autre événement fort étrange qui occupe beaucoup Paris : Avant-hier soir, à minuit et quart, on a tout à coup entendu un coup de pistolet dans la rue de Bourbon, accompagné d'un cri perçant de « Vive le roi ! > C'était vis-à-vis de la maison de M. de Broglie. M. de Staël, qui était chez lui, est sorti dans la rue. Il a trouvé un Garde du corps de Monsieur gisant sur le pavé, qu'il a fait transporter chez lui. Ce Garde du corps avait reçu

un coup de pistolet qui lui avait cassé le bras; il s'écriait sans cesse, au milieu de ses souffrances : c On va tuer le Roi I on m'a pris Tordre ! > Tandis qu'on lui donnait des soins chez M. de Staël S deux hommes sont arrivés en frac, et se sont dits Gardes du corps. Ils ont paru liés avec le blessé; ce dernier a conté tout haut qu'il était chargé d'ordres du Château pour différents endroits du faubourg Saint- Germain, qu'il avait été attaqué par trois hommes qui lui avaient tiré un coup de pistolet, lui avaient pris ses papiers, et s'étaient enfuis.

On se demande d'abord comment un soldat qui porte les ordres est à pied^ tandis que tout militaire chargé de ce qu'on appelle « Tordre > le porte toujours à cheval. A quoi eût-il été bon de prendre cet ordre, qui peut se changer dans un quart d'heure, que cinq ou six cents personnes ont dans Paris, et lorsqu'il n'y a nulle trace d'essai pour en profiter? Comment un Garde du corps chargé de lettres à neuf heures et demie, est-ii attendu, à minuit un quart, rue de Bourbon? Comment, tombant à terre

1. Le feu duc de Broglie a raconté cette anecdote dans le second volume de ses Mémoires, si remarquables par Télévation des sen-> timents et par une piquante sincérité. On y trouve, d'ailleurs, la confirmation de tout ce qui est dit ici de Tétat des partis, de la société et des opinions de M. de Broglie lui-même.

dans la rue, son premier cri est-il : c Vive le roi ! ? Comment deux Gardes du corps apparaissenl-ils après révénement, et comment les gens accourus au cri n'ont-ils aperçu aucun des trois hommes qui, dit-il, se sont enfuis? Mais cependant, il est certain que voilà un homme blessé; que voilà un pétard tiré, il y a quatre jours, sous un guichet du Louvre ; que le bruit court beaucoup que les magistrats chargés du procès de Louvel vont prouver qu'il n'a eu aucun compUce, qu'on dénonce la Cour, que des paroles frappantes sont dites à la tribune, que la loi d'élections va se discuter dans quelques jours, et que les partis sont violemment aigris et en présence.

On raisonne sur tout cela; on se rappelle les feintes de ce genre du cardinal de Retz, des essais pareils en Angleterre ; on se demande à quoi bon telle tentative pour ce qu'on nomme les libéraux? Cependant, un homme consent-il à avoir le bras cassé pour telle somme d'argent qu'on voudra? Enfm, on raisonne à perte de vue. Hier soir, M. Bastard, voyant M. Pasquier, en a causé avec lui. M. Pasquier lui a dit : c Nous sommes entre deux feux, car les ultra sont tout aussi capables de pareil essai que les jacobins .)» Et il lui a conté qu'au Château,

le malin, de grands personnages lui ont dit : c Monsieur, il faut tirer parti de ceci ^ >

La séance secrète a élé remarquable. Royer-Collard l'a contée hier chez le duc de Broglie où je dînais, c L'adresse de M. Manuel, dit-il, était mal dirigée'. En la motivant, ses paroles ont été plus mesurées qu'on ne devait s'y attendre. Il avait senti vraisemblablement que sa démarche n'était pas bonne à grand'chose. Il n'est pas vrai, au reste, qu'il ait répandu son discours dans Paris. > M. Benjamin Constant a parlé très bien, avec une modération remarquable, blâmant à peu près cette Adresse, prenant occasion de parler de l'état des choses, repassant en revue les différents gouvernements auxquels on accusait les libéraux de penser, démontrant que la liberté serait compromise avec eux, s'exprimant toujours avec modération. Royer- Collard dit qu'il a déployé un vrai talent, et trouve que le résultat de tout ceci est qu'il est maintenant reconnu, dans la Chambre, qu'il y a une association, plus ou moins organisée, qui cherche à diri-

1. C'était UD Garde du corps de Monsieur, nommé Mouchard. Il ne fut que blessé et les assassins n'ont jamais été découverts.

2. M. Manuel proposait à la Chambre des députés de voter une adresse au roi pour défendre la Charte et attaquer le ministère.

ger les menées des ultrày que personne n'en doute, qu'on en pourra parler sans être repoussé, et que c'est un pas dans la situation où l'on est, qu'il ne reconnaît pas belle, tant s'en faut!

J'ai quitté ma sœur un peu souffrante pour aller dîner chez madame de Broglie, qui m'avait invitée depuis huit jours. C'était la réunion de tous les doo trinaires qui entouraient une petite table, et qui se moquaient d'eux-mêmes fort bien. On a assez causé. J'ai trouvé là de l'inquiétude, un grand doute sur ce qu'il faudrait faire pour sortir de cette situation, et la crainte que, quelques efforts qu'on fasse, la question ne se juge entre les passionnés des partis.

Vendredi» 5 mai.

On a quelques détails sur ce Garde du corps assassiné. On l'attendait derrière des planches qui sont rue de Bourbon à côté de l'hôtel de Broglie. Tu me diras : c Pourquoi l'attendait-on? > Car il a dit lui-même qu'il avait pour retourner à sa caserne pris cette route par fantaisie plutôt qu'une autre. 11 est vrai de dire qu'il passe assez ordinairement des Gardes du corps dans la rue de Bourbon. On

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lui a tiré un coup de pistolet, en lui disant : c Mort aux royalistes ! b II est tombé en criant : « Vive le roi! > Il tenait quelques lettres à la main, toutes insignifiantes, avec Tordre; sa main fracassée a laissé tomber les lettres; les assassins les ont ramassées, et se sont enfuis en jetant à terre le pistolet, sur lequel il est reconnu qu'il y a des mots gravés de menaces contre les royalistes. M. Pasquier, que j'ai vu hier, attribue cet événement à une sorte de fanatisme qui se propage ici contre les Gardes du corps, ou au désir d'effrayer. Il est certain que cet homme, qui était un simple planton, n'avait été chargé de porter aucun paquet, il aurait donc été frappé comme Garde du corps? La seule chose qui m'étonne, c'est qu'on l'attendit à cet endroit, au hasard, lui ou tout autre.

Alix a reçu une lettre de ses belles-sœurs, qui lui racontent qu'un M. Vatout*, sous -préfet de Semur, très jacobin, dit Alix, et qu'elle a contribué à faire destituer, s'est présenté à M. le duc d'An-

1 . M. Vatout était un homme d'esprit, auteur d'écrits médiocres ; son ouvrage le plus célèbre est intitulé : Aventurée de la fille d'un roi. Cette fille, c'est la Charte. H a été plus tard député, et môme membre de rAcadémie française. Il est mort en Angleterre» peu de temps après la Révolution de 1848.

iiO CORRESPONOAMCE DE M. DE RÉMUSAT.

goulême. Le prince lui a dit : « Monsieur, avant de quitter Paris, j'ai appris que votre destitution était déterminée par le ministère. Vous n'êtes donc plus rien à mes yeux, et vous n'avez nul besoin de vous présenter à'moi. » La garde nationale de Semar, qui n'est apparemment pas trop bonne, s'est blessée de ces paroles, et sa musique a crevé ses tambours et brisé ses instruments, afin de ne point se faire entendre sous les fenêtres du prince.

Madame de Ganay* a vu son beau-frère Laurencin, arrivé de Lyon, qui lui a dit que tous les royalistes quittaient celte ville, pour ne point se présenter chez le prince, et qu'il ne verrait arriver chez lui que les révolutionnaires, ses semblables. Dis-moi s'il n'y a pas vraiment désordre dans tous les cerveaux? Je crois, dans mon petit jugement, qu'il ne faut pas se dissimuler que Texemple de l'Espagne a une contagion bien dangereuse. Combien de gens disent aujourd'hui que l'armée espagnole a conquis la liberté pour son pays; qu'elle a forcé le roi à nettoyer sa Cour, et que c'est depuis ce temps qu'il a repris sa popularité. De là cette haine publique qui ne se cache plus contre notre Cour

1. Madame de Laurencin et madame de Ganay étaient filles de M. de Virieu.

française et des conclusions fort intempestives. Je ne crois point m'abuser sur ce point; de même on ne peut prévoir les circonstances, les hasards, les fautes, enfin tout ce qui brouille ou démêle une situation; nous ne marchons pas beaucoup dans une route légale, et le chapitre des incidents révolutionnaires me paraît ouvert. J'ai peur qu'au premier moment, soit d'un côté, soit d'un autre, ce ne soient pas les honnêtes gens, les gens modérés qui aient raison sur les échauffés de leur parti. A gauche, les intentions du centre gauche sont visiblement débordées; à droite, on feint encore un peu de modération ; mais le centre droit sera débordé à son tour. Si un homme fort et habile était capable de réunir les deux centres, peut-être nous sauv€rait-on. Voilà mon rêve, que jeté soumets. Mais, hélas ! c'est un rêve ; j*en ai peur.

Samedi, 6 mai.

11 faut déplorer l'aigreur où tout ceci jette le monde. Je t'avoue que je ne reconnais plus personne; il me semble qu'on ne s'aborde plus qu'avec des yeux enflammés ou des paroles aigres; je ne vois à personne un visage absolument natu-

rel; dès que les hommes sont dans un salon, ils se retirent dans un coin, et aussitôt on les entend se quereller et disputer sur la loi. J*ai quelquefois peur que, sur tout ceci, on ne s'en tienne pas aux paroles. Le préfet de police a fait dire à Manuel de prendre garde à lui, qu'il avait des raisons pour croire qu'on lui en voulait beaucoup. Si, une fois, le sang se mêlait de tout ceci, où irions-nous? Je ne sais, mais je crains bien que la raison ne soit encore une fois ajournée, et que nous ne soyons destinés à une crise avant d'y revenir.

J'ai été voir M. de Talleyrand. Dans ce moment où il n'aperçoit pas, je crois, beaucoup de chances pour lui, où la gravité des circonstances le frappe comme tout le monde, il raisonne avec assez d'indépendance sur tout ceci, et il prévoit bien des tourmentes. Sa conversation m'a fortifiée dans l'opinion qu'aussitôt la loi d'élections passée, le ministère aura à subir une forte lutte avec les ultra. Il m'a dit qu'il les entendait parler de M. Pasquier avec un tel mépris, que, quoi qu'il neTaimâl guère, il lui arrivait quelquefois de redresser les opinions sur son compte, el de le défendre, parce qu'il n'aime point à accepter l'absurde : € 11 sera éternellement pour eux, me disait-il, le préfet de

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police de Bonaparte, un homme qu'on' emploie tant qu'on en a besoin^ et dont il faut se défaire ensuite, à tout prix. » Il parait vouloir s'en aller à la fin de ce mois, et il craint que tout ceci ne tourne au profit des révolutionnaires. Il m'a dit un mot qui m'a assez frappée; je lui disais : c Ce qui nous donne des chances de repos, c'est qu'il y a le besoin dé demeurer tranquille dans une grande portion du pays, et que, pour parler comme certains libéraux, la nation ne comprend point sa situation. — Elle la comprendra cette année, m'al-il dit, parce que le pain sera cher, t

Madame de Noailles*, arrivant des Tuileries, nous a raconté que M. Angles ■ avait avait été prévenu depuis deux jours qu'une nouvelle explosion devait être tentée, sous le guichet des Tuileries. La police se mit à la suite, laissa toute l'affaire se conduire, et, avant-hier au soir, vers onze heures, comme il avait été annoncé, un homme portant un petit baril de poudre contenant quatre livres, ayant une pipe à la bouche, parut sous le guichet, et y plaça son baril.

1. Il 8*agit de madame Just de Noailles, née Mélanic do Périgord et nièce de M. de Talleyrand. M. de Noailles avait été chambellan de Temperenr. Elle était dame du palais de la duchesse de Berry.

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