Préfet de police
Les hommes de police qui surveillaient sa marche se saisirent de lui; la garde fut appelée; il y eut assez de mouvement dans ce bout de rue. On a, dit-on, arrêté encore un ou deux autres hommes qui se tenaient dans les environs, et sur l'un d'eux on a trouvé un papier avec quatre vers où on appelle les Bourbons tyrans, et où on les menace deTéchafaud. Je n'en ai pas su davantage, et, pour de plus grands détails, je t'écrirai demain.
Tu te représentes facilement l'état du Château, la violence des paroles, l'agitation des esprits, les menaces, les plaintes, les blâmes, les dénonciations, enfin ce désordre causé par la peur et la haine, et dont les vivacités, au fait, sont justifiées. Il serait plus raisonnable de remonter aux causes et de ne point laisser amonceler les prétextes de révolte par des mesures qui exciteront un grand nombre d'entreprises. Mais il est très vraisemblable qu'on ne regardera qu'à l'incident du jour, qu'on s'efforcera d'y obvier par des mesures de police et de surveillance . On déjouera bien des menées; les déjouera-t-on toutes? Qui le sait? et qui peut dire ce que renferme l'avenir?
Tu ne trouveras pas ma lettre trop rose, mon ami ; mais je pense bien que tu ne Tes guère aussi. Co
qui a achevé de me noircir, c'est le récit que madame de Noailles m'a fait de Tétat de madame la duchesse de Berry. Cette jeune princesse s'est montée sur un ton d'exaltation qui la soutient, mais qui assurément n'est pas un état naturel. Elle croit qu'on Tassassinera, et elle vit comme si elle n'avait point cette idée. Elle se résigne à tout braver; mais la préoccupation des personnes qui l'entourent l'entretient dans une suite de pensées fort tristes, et ce qui arrive prouve qu'on n'a pas tort. On dit que le roi regrette M. Decazes plus que jamais, croyant que, s'il conduisait les affaires, sa personne serait moins exposée. J'ai la certitude qu'il a laissé échapper des paroles qui prouvent qu'il n'approuve pas la marche qu'on suit aujoifrd'hui.
Vendredi, 12 mat.
Le grand événement est l'arrivée de M. de Serre ; il sera ici dans peu de jours. Le ministère dit qu'il vient défendre la loi; il arrive sans doute comme une espèce de Curtius, animé par le danger de la famille royale, irrité contre les libéraux, un peu excité contre ses amis par le soin qu'on a pris de les calomnier auprès de lui, un peu hors de lui par
la maladie; et, comme il est impétueux, il se jettera lête baissée dans ce qu'il croira le danger, et peutêtre lui aussi en sera-t-il victime. Ses amis sont très affligés et très inquiets; ils paraissent déterminés à l'aller trouver à son arrivée, pour lui représenter les inconvénients de la marche qu^on suit; d'autres le tireront dans une autre opinion. 11 sera malheureux et agité; dans cet état, il montera à la tribune ; il y sera admirable. Mais il se verra attaqué par les hommes qu'il estime le plus; les libéraux lui jetteront à la tête ses anciens discours; il laissera échapper quelques paroles qui peut-être blesseront le côté droit ; avec la meilleure intention du monde, il peut compromettre le ministère, parce que son talent et son âme l'entraînent fort loin. Il y a des gens qui disent que, même sans le vouloir, il peut tout à coup bouleverser la Chambre. On lui a entendu dire souvent que l'élection à deux degrés était subversive de tout gouvernement représentatif. Gomment démentirat-il ses anciennes opinions ? Sera-t-il maître, serat-il agent? Le parti ministériel, qui sait les tentatives que les doctrinaires ont faites pour l'empêcher de revenir sont triomphants et un peu insultants dans leur succès; il se vantent d'avoir brouillé des
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gens faits pour être unis. Cependant, au fond, les ullrà craignent M. de Serre, les ministres le souhaitent par vengeance, et pourraient être promptcment empêtrés; ses amis sont fermes et affligés; une partie des libéraux s'en défle beaucoup, et les vrais révolutionnaires sont charmés de lui enlever, dans cette occasion, le peu de popularité qui lui reste*.
M. Pasquier est venu me voir, nous avons causé longtemps ensemble, et je lui ai trouvé ce mérite qui, il faut le dire, le distingue aujourd'hui comme toujours, c'est de n'avoir au-dedans aucune passion haineuse contre qui que ce soit, et de pouvoir rendre justice aux individus qui sont hors de son parti. Je lut ai franchement dit les discours de quelques ultra contre lui, et je ne lui ai pas dissimulé mes inquiétudes sur le pouvoir qu'ils peuvent reprendre, et le profit qu'ils tireraient des lois qu'on leur aurait façonnées. Il n'a pas l'air d'avoir d'illusions sur leur compte; mais il croit, et il le croit trop peut-être, qu'ils seraient incapables de revenir au pouvoir ; il les regarde comme devant
1. On verra plus loia que M. de Serre était moins hésitant que 868 amis ne le croyaient alors, et qu'il abandonna très prômptement les doctrinaires à son retour; ce qui lui a été très justement reproché.
s'épuiser en cris impuissants. Peut-être encore ne craint-il pas assez les prétextes que leurs tentatives fournissent aux révolutionnaires. Enfin, il se (latte de dominer ce parti, et sa vraie peur porte sur le jacobinisme, qu'il veut comprimer à tout prix. M. de Serre arrive dans cette opinion, qui, étant une idée chez M. Pasquier, devient un sentiment profond chez son collègue. Le meurtre du duc de Berry, les discours des brouillons, les entreprises de désordre ont indigné cette belle âme. Préoccupé d'une idée fixe, il est vraisemblable que personne n'aura crédit sur lui, et que sans rien écouter, il ira porter dans la Chambre l'ardeur de sa nouvelle et sincère conviction. Je crains bien d'abord qu'il ne se tue, ensuite qu'il ne se perde ; car je crois les temps de beaucoup plus forts que les hommes, et le mal aujourd'hui plus habile au succès que le bien. Mais je suis profondément émue de ce caractère si rare d'un homme qui se dévoue à ce qui lui apparaît un devoir, et qui oublie pour lui son intérêt, son danger et ses préventions. On l'attend aujourd'hui.
On poursuit les moteurs de ces petites explosions des jours passés. Le gouvernement est fort silencieux sur toute cette affaire, et les opinions
flollent encore sur les auteurs. On n'ose vraiment rien conclure ; il faut employer son bon sens à douter. Ce qui est certain, c'est qu'il y a à Paris, un mécontentement causé par des circonstances diverses, et qu'on s'efforce d'enflammer. L'augmentation du prix du pain sert de prétexte. Hier matin, Victorine, allant chez notre boulanger, a entendu ce propos d'un homme du peuple qu'elle m'a rapporté, en m'en demandant l'explication : € Depuis qu*on nous a ôté notre ministre, tout cela va de mal en pis! » Ccrlainement, M. Decazes n'était point un ministre populaire. Mais tout à l'heure peut-ôlre, par un jeu des circonstances et des factions, M. Decazes va passer pour le ministre des libéraux, et M. de Serre pour celui des ultra. Nous faisons là-dessus, ton fils et moi, des causeries à l'infini et sans aucune passion; nous philosophons des heures entières, seuls dans notre petite chambre. Il y a pour son jeune esprit des leçons fortes dans tout cela; il est digne de les recevoir. Il n'en refuse aucune, mais il souffre parce que, comme M. de Serre, il met son âme de la partie, et le spectacle de ses nobles émotions est quelque chose de beau, et de pénible en même temps pour moi. Je serai charmée de l'avoir avec nous, pour le