MADAME DE RÉMUSAT A CHARLES DE RÉMUSAT, AU CHATEAU DU MARAIS
Lille, samedi 26 août 1820.
Cesl bien dommage pour moi, mon cher enfant, que vous ne puissiez pas m'écrire plus souvent de ce Marais; car vos petites lettres me divertissent beaucoup. Je me suis fait un amusement de toute cette quinzaine ; à part moi, je vous suivais pas à pas; mais j'ai pensé être dérangée dans mes rêveries par cette course achevai sur un bâton, suivi de deux polissons. Ce n'est pas là ce que je vous voyais faire du fond de ma chambre sous les arbres de ce beau jardin. Au reste, vous avez eu une très heureuse idée de vous amuser à déjouer ainsi votre monde, en descendant de vos hauteurs accoutumées, pour causer toutes ces petites surprises. Si, dans le cours de votre vie, vous voulez vous souvenir de cette étrange promenade à califourehon, et en faire une certaine application à quelques autres petites adresses de ce genre, à la honte de
notre pauvre espèce humaine et particulièrement de nous autres femmes, vous verrez combien de fois elle vous réussira.
Madame de Catellan m'écrit sur vous une longue lettre qui m'a bien divertie. Elle est charmée de la manière dont vous avez joué Figaro; elle ne s'y attendait point ; elle a été surprise aussi. Moi seule donc, je ne l'aurais pas été : Je comptais sur votre succès. 11 me semble qu'il y a longtemps que vous tenez ce rôle.
Mais je vous parle comédie, comme si cette lettre ne devait point vous trouver dans d'autres préoccupations. Vous serez à Paris, quand vous la lirez; il faut donc revenir à cette conspiration à laquelle je ne comprends rien. Toutes les lettres qu'on reçoit ici ne donnent aucune explication satisfaisante et quelques-unes renferment sans doute de grands mensonges. Si le nom de Bonaparte n'était pas une ruse, j'y vois encore moins clair, et, quoiqu'il n'apparaisse pas de grands personnages, je vous avoue que j'ai peine à croire que vingt capitaines obscurs aient pu concevoir le plan de remuer une telle machine et de changer ainsi l'État I
II se pourrait que le ministère fit plus de cas de ce qui nous est arrivé à Cambrai que cela ne vaut;
cependant cette incidence n'est pas claire non plus. Les rapports de police rapportent que quatre ou cinq individus, versle soir, surTEsplanade, avaient été entendus prononçant le mot de conspiration ; que quatre officiers du régiment avaient répandu de mauvais bruits dans les casernes et parlé de changements, et cela ce même samedi ; et que, ayant appris le dénouement de Paris, ils avaient tenté de s'évader. Deux ont fui, deux sont arrêtés.
M. de Mézy a écrit à D. une lettre qui lui tourne la tête. Il lui parle des élections. Il partage la France en deux partis seulement : royalistes et bonapartistes. Il dit qu'il faut nommer des royalistes modérés, si possible est, mais sinon toujours préférer les ultra à tous les libéraux. Les hommes qui ne quittent point Paris ne savent guère où en est la France. Ils ne savent point dans quel excès la peur de ces royalistes chauds pourrait la jeter, et comme les partis se mesurent et se menacent tout haut. Mon pauvre enfant, j'ai peur que nous soyons fort sérieusement malades !
Lundi 28 août.
Ma foi, mon ami, j'y vois moins clair que jamais. Notre affaire de Cambrai prend de la consistance et
je suppose que vous allez en entendre parler- Divers officiers de cette légion de M. de J... disparaissent, dans la crainte apparemmment d'être compromis. Des rapports du sous-préfet et du juge d'instruction, ce matin, informent votre père qu'un militaire, venu de Paris quelques jours avant celui de la découverte de la conspiration, paraissait chargé de préparer à la révolte. On se croit sur la trace d'un plan qui tendait à soulever la division, et à faire marcher vers Paris les légions de bonne volonté. C'est à Cambrai que devait être le foyer de tout, et on se serait emparé, dit-on, des autorités militaires et civiles. Vous comprenez que, sur tout cela, il s'établit une grande correspondance entre M. Mounier et votre père. Assurément il est plus propre que qui ce soit à prendre d'exactes informations ; car, selon sa coutume, il est sans passion, et il écarte tout ce que nous appelons les fagots.
Au reste, ces malheureux militaires sont en traia de nous troubler. Le jour de notre Saint-Louis, ils se sont grisés, et tout bêtement ils sabraient dans les rues. Les soldats de nos légions se sont tout à coup pris en grippe. Un malheureux ofOcier a été égorgé dans nos rues par quatre soldats. On est venu
chercher les colonels qui dansaient chez moi ; ils ont eu peine à se faire obéir, et se sont bien conduits. Le lendemain, il y a encore eu quelques incidents; mais, hier, on a fait faire des manœuvres pendant sept heures, tout le monde était éreinlé et s'est allé coucher. De telles choses ne seraient rien dans un autre temps; mais le vent souffle si fort, qu'il faut toujours être éveillé sur l'incendie.
Je viens de lire le rapport sur les faits et gestes de cette reine S et l'apparition de ce témoin, et le cri qu'elle a laissé échapper. Tout cela devient fort mélodrame; il me semble que je suis à la fm du premier volume d'un roman, et je meurs dlmpalience d'avoir le second. Quelles grandes leçons de morale les rois sont appelés à recevoir dans ce siècle! Mais pourquoi ne veulent-ils pas les accepter de la raison, et attendent-ils que les peuples les leur donnent? Il sont, pour l'ordinaire, précepteurs bien chers et à grand fracas.
1. Le prince de Galles, qui venait de monter sur le trône, sous le nom de Georges IV, intentait alors ce fameux procès à sa femme, Caroline de Brunswick, qu*il accusait d*aduUëre. On entendait les témoignages les plus étranges, et le public prenait parti pour la reine. Le bill établissant la culpobilité de celle-ci ne passa qu*à une majorité do neuf voix, et le ministère n*osa pas le porter à la Chambre des communes.
Mon ami, je suis noire et découragée, non de la fin vraie de tout, mais des erreurs, des pertes de temps et de route, du dégoût des hommes. Je livre ma génération, mais je voudrais voir briller la vôtre. Toutefois, que la volonté de Dieu soit faite!