‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 76 sur 91 · DXXXI · texte numérisé non relu

DXXXI

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, samedi 3 septembre 1820.

• Vos affaires font assez de bruit ici; on les exagère, on les défigure. On fait courir sur Brest, sur Strasbourg, sur Lille, des nouvelles de toutes les couleurs. Vous le verrez par le Moniteur, qui le dément. Quant à la conspiration en elle-même, elle me paraît grave, puisqu'elle compromet l'existence d'un assez bon nombre d'individus ; mais je ne crois pas qu'elle remonte très haut. L'absurdité du plan et le défaut de chefs sont précisément ce qui, à mon avis, donne de la gravité à cette affaire. Il est évident qu'elle n'est qu'une manifestation particulière d'une disposition générale, d'une sorte d'organisation ^secrète fort étendue dans l'armée. On

jugera, on punira, mais ceux qui sont complices par la pensée, par Tespoir, ne peuvent et ne doivent pas être atteints. A qui se fier? Est-ce au dévouement sincère ? Mais il est facilement dupe. Est-ce au dévouement extérieur et bruyant? Mais, la veille du complot, cinq des officiers de la Garde arrêtés étaient les plus fougueux tdtrà du régiment. C'est ainsi que cet événement a frappé les ultra de cour et de salon. Une défiance universelle, une terreur profonde et vague, voilà à peu près leur altitude. Ils sont moins menaçants qu'on n'aurait pu le croire, car ils sentent la gravité de leur position, et l'extrémité où chaque jour les réduit. Quant au public, il a accueilli l'annonce du complot avec une grande incrédulité qui n'a cessé que pour faire place à l'indifférence.

Autre symptôme redoutable : il est évident que les signes de dépérissement de notre gouvernement attirent tous ces hommes de désordre qui se jettent sur les États mourants, comme les corbeaux sur les cadavres. La plupart des gens impliqués dans la conspiration sont des hommes perdus de dettes; c'est mauvais signe pour un gouvernement quand les aventuriers s'y mettent.

Il n'y a rien, ni personne, ici. Je n'ai vu que

madame de Vannoise qui ne peut partir avec moi, car elle attend ses enfants. J'ai causé avec elle, et l'ai trouvée assez raisonnable sur Téducation*, du moins par le côté où nous l'avons prise, elle et moi. C'est toujours la querelle entre l'éducation systématique, c'est-à-dire par la contrainte et l'ignorance, et l'éducation que j'appelle naturelle, c'est-à-dire par la raison et la liberté.

Je vous [assure que son objection est forte et mérite examen. Je vous conseille de bien penser à ce que vous faites, de bien avérer à quels principes vous vous attachez, de ne point vous dissimuler à quelles conséquences ils vous entraînent; car vous aurez d'énormes difficultés à résoudre, et il ne faut point les omettre, ni avoir l'air de les ignorer. Le grand argument pratique contre votre plan d'éducation, c'est qu'il n'est bon que quand il est excellent. Il faut, pour qu'il ne soit point mauvais, qu'il réussisse parfaitement. Il n'y a aucune des objections triviales, mais puissantes, contre la spéculation, l'absolu, le chimérique, l'impraticable, etc., qui ne soit destinée à vous être opposée, et avec une grande force. Je crois, et comment

I. On a vu que ma graad*aière travaillait alors à son ouvrage sur l'éducation des femmes.

ferais-je si je ne le croyais pas? qu'il y a des réponses contre ces objections ; mais elles sont loin d'avoir été généralement comprises, ni même présentées d'une manière satisfaisante, et ce n'est pas une petite affaire. Depuis le commencement du monde, on ne se dispute que là-dessus.

Meulan s 8 septembre 1820.

C'est d'ici, ma mère, de cette retraite beaucoup plus riante que vous ne croiriez, c'est d'une jolie petite maison, à côté d'un jardin anglais fort contourné et fort touffu, sur un coteau dont la vue eçt vaste et charmante, que je vous écris avec peu de sujet de vous écrire, et peu d'espoir, pour aujourd'hui, de satisfaire ou de piquer votre curiosité. Nous menons ici une vie fort simple et fort peu austère, dans une grande liberté, et avec une oisiveté qui paraîtrait du travail à ceux qui n'ont pas, comme nous, la rage de la conversation. Mes hôtes, quoique tout occupés du monde et de l'avenir, sont

1. Mon père était veau passer quelques jours auprès de M. Guizot, qui habitait, près de Meulan, une petite maison à lui prêtée par madame de Condorcet. M. Guizot y a écrit son ouvrage intitulé : Du gouvernement de la France, Vun de ses écrits politiques les plus remarquables.

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