Annibal de Grasse, frère de Gustave de Grasse
ÀT«NÉ£ 1819. 41
el orageux; on a vu des demi-soldes qui caciiaient leur croix quand la gendarmerie est arrivée. On s'est battu assez vivement , et les gendarmes fatigués de pierres ont été au moment de tirer. Les journaux libéraux encourageaient ces jeunes gens d'une manière dangereuse. Royer disait fort bien : « Ces jacobins d'aujourd'hui tentent sur la jeunesse, à présent, ce que leurs prédécesseurs ont tenté sur le peuple; et cela prouve à quel point il eût fallu s'occuper de l'Instruction publique, et s'attacher à gagner ces jeunes têtes qu'on peut égarer facilement. > Il regarde comme un malheur l'obligation où Ton sera de conserver un an M. Delvincourt doyen, qui a montré beaucoup de fermeté, mais dont les opinions sont si en opposition à la tendance des opinions du jour. Enfin, ils disent tous que c'est un premier signal d'orage auquel il faut regarder.
Au milieu de toutes ces paroles, j'ai pu parler à Royer-GoUard de Charles; il m'en a dit beaucoup de bien, et il m'a répété que la France serait bien belle si toute la jeunesse marchait sur les errements de la sienne. Au reste, Royer-CoUard me paraît un homme d'une imagination vive, susceptible d'impressions subites qui s'emparent tout à coup de lui, et qui le préoccupent un peu plus qu'il ne le faudrait
peut-être. Dans ce moment, il tourmente fortement Guizot, relativement à ce journal. Il l'a conseillé et approuvé; mais, comme on commence à l'attaquer violemment, il est troublé des injures des feuilles indépendantes, et s'en prend à tous les écrivains du Courier^ leur répétant qu'ils pourraient éviter ce qui me semble inévitable. Il voudrait qu'on se brouillât sans s'injurier ; il se montre agité, et incertain sur ce qu'il faut dire et faire. Au fond, nos mœurs sont encore bien en opposition avec les nécessités auxquelles on nous soumet ; et longtemps encore, nous aurons peine à porter l'insulte que la liberté de la Presse autorise. Guizot, semonce ainsi tous les jours, montre une patience extrême, et me paraît avoir une tenue plus ferme que Royer-Gollard. Entre nous, je suis fâchée que le désaccord se mette un peu entre les gens qui font cette entreprise, car ils auraient besoin de s'entendre; mais c'est ce qu'on ne peut demander à quinze personnes, aujourd'hui. Il est vraiment triste de voir qu'il n'y a que les hommes à mauvaises intentions dont l'entente ne se dérange point.
Tandis que Royer voudrait qu'on trouvât le moyen miraculeux d'attaquer sans blesser, le monde penche à dire que le Courier est un peu ennuyeux
et passablement dogmatiqne. Le cynisme des autres feuilles amuse les badauds. Mon ami, j'ai F&me triste de voir avec quelle difficulté on fait arriver la raison. L'état orageux où je trouve tout le monde, m'inquiète peu à peu, et je t*avoue que je suis moins sûre de l'avenir, ici, que lorsque je raisonne avec toi dans notre paisible Flandre. Je pars après demain pour le Marais où ces comédies m'amuseront moins que jamais, mais où je ne serai point fâchée de tenir Charles en repos de la politique pendant trois semaines. La session finira dans la semaine, et peut-être se détournera-t-on un peu de tout cela. Mais quel spectacle, bon Dieu, que cette aigreur de passi. ns dressées les unes contre les autres, et que Paris est devenu un vilain Paris !
CCGCLXVII.
MADAME DE RÉMUSAT, A M. DE RÉMUSAT, A LILLE
An Marais, mercredi 7 juillet 1819.
Me voici donc dans ce beau château, mon ami, et avec tout ce monde que tu sais. J'ai été bienreçue, et
depuis vingt-quatre heures, il n'est encore échappé à personne un mot qui pût embarrasser; mais aussi n'ai-je entendu aucune parole qui eût le moindre intérêt, et nous paraissons destinés à vivre ici de toutes les futilités possibles. Je trouve que nous avons bien Tair un tant soit peu gourmés à l'égard les uns des autres. Le maître du logis m'a semblé assez triste et flottant comme de coutume^ non par ses paroles, mais visiblement par les opinions qui les dictent. Je me suis aperçue que madame de Ch. lui fait mille avances, et qu'elle s'est comme chargée de le gagner, ou garder, dans son parti, et quelquefois il essayait par certains petits mots, un tant soit peu significatifs et qui s'adressaient à moi, de me faire entendre qu'il n'était point de ce parti où on cherche à l'attirer. Au reste, je suis arrivée hier, je n'ai encore passé qu'une soirée, et j'ai tout regardé en passant. Madame de Labriche va mieux, quoiqu'elle souffre encore de temps en temps. Elle est franchement contente; elle rentre dans son goût naturel. Au lieu des gens en place, elle attend, cette fois, au Marais des ducs et des gentilshommes de la Chambre, et tout lui est rentré dans l'ordre. Charles est fort à l'aise au miUeu de tout cela et.
quoiqu'il soit moins amoureux que Tamiée dernière, il est encore assez doucement ému auprès de la belle pour que raffection toute naïve qu'elle lui témoigne lui doive être une douce chose.
Jeudi.
Ma journée d'hier s'est passée dans toutes les pauvretés de cette vie de château, avec une société nombreuse que tu comprends à peu près. Mon fils et moi, nous nous trouvons un peu attrapés de cette différence de conversation qui nous frappe tous deux. Les habitudes de ses doctrinaires lui paraissent un peu en déroute, et, moi, il me semble que, lorsque nous étions, nous trois, dans ma chambre lilloise, nous nous entretenions tout autrement. Ce n'est pas assurément qu'il n'y ait ici beaucoup de personnes en état de s'entendre et de se répondre ; mais tu sais que le système des opinions se tient, et que les préjugés de toute façon ont un lien qu'on ne peut rompre. Ainsi la divergence se fait sentir sur les moindres choses, et le côté droit dans ce château a, comme il l'a partout, une petite aigreur qui se démêle à chaque mot. M. Mole
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est le seul qui m'amuse à regarder. Je le crois assez malheureux, mais il se prête, et fait sans doute plus d*efforts, pour se persuader et persuader aux autres qu'il est content, qu'il ne lui en eût fallu avec plus de bon sens pour prendre un parti raisonnable et s'y tenir. Madame de Gh. le caresse, et lui parle avec ce ton qui dit : c Vous êtes donc enfm des nôtres !» Et il nous cherche, Cliarles et moi, dans les petits coins, pour nous faire entendre que cela n'est point vrai. lia même été jusqu'à dire à Charles, dans une embrasure de fenêtre, qu'il avait absolument les opinions doctrinaires, aussi bien que nous; ce qu'il pense l'agile; son esprit l'éclairé trop sur sa conduite, mais son caractère le jette dans un état sans remède, et comme dit Guizot : € C'est un homme mort. » Ma tante et son amie lâchent une foule de petits mots aigus que personne ne relève, et ces belles jeunes femmes qui les écoutent, ainsi que moi, nous avons pris le parti d'un certain silence assez digne dont nous nous dédommageons ensemble.
Il faut que je te conte ce qui nous est arrivé hier matin; tu en souriras dans ton petit coin. C'était après le déjeuner, nous étions tous réunis> nous travaillions, les hommes devisaient. Voilà les
journaux qui arrivent; M. Mole ouvre le Courier; c'était celui du 8 juillet, c Ah! ahl dit-il, voici un article sur l'École de droit. Voulez-vous savoir Topinion de ces messieurs? Lisons ceci tout haut. » Ce ceci était un article de notre enfant. Charles se range dans un coin, sans mot dire, je baisse les yeux sur mon ouvrage ; les mains me tremblaient, je suais à grosses gouttes. M. Mole commence. D'abord, un grand silence ; arrive une expression qui lui plait, il approuve; peu à peu on lui répond, et voilà un concours d'approbations qui s'élève sur le bon esprit de l'article, sur la rédaction, sur la manière dont il est écrit, et mon cœur a battu de ce petit succès, comme il battait d'abord de crainte. Pei^sonne ne s'est douté de l'auteur; on l'a attribué à Guizot, et tu penses bien que nous n'avons rien dit. Après cette lecture, la conversation s'est établie sur la situation de la noblesse en France. M. Mole a parlé comme tu l'aurais fait, et j'admirais comment on peut connaître si juste son temps, juger si bien les faits, et agir si en opposition de la raison. On s'est séparé pour aller répéter. Charles a dit le rôle de Shakspeare à ravir; il aura un grand succès.
Le soir, tandis qu'on était à la répétition, nous sommes demeurés dans le salon avec M. Mole, Fré-
déric^ et Élisa. La conversation a tourné sur ce temps-ci. Frédéric, sa sœur et moi, nous avons parié de ses avantages, du grand spectacle qu'il nous offrait, de l'intérêt qu'on éprouvait à assister au développement des efforts d'une grande nation qui travaillait à acquérir ses libertés, à affermir ses droits. M. Mole, à l'aise avec nous, s'est exprimé d'une manière très spirituelle sur les avantages du gouvernement, mais il a ouvert son âme, et alors il nous a montré des inquiétudes si profondes, une terreur si forte du désordre qu'il prévoit, une admiration telle de Bonaparte, une peur si vive des jacobins, et une conviction si fâcheuse que, tôt ou tard, l'étranger entrera dans nos affaires, et que l'empereur de Russie doit engloutir l'Europe, qu'il a été aisé de comprendre qu'on ne peut en effet rien espérer de l'action d'un homme qui apporterait dans le maniement des affaires une disposition si découragée. Il ne nous croit point faits pour la liberté, il méprise trop les hommes et particulièrement ceux de son temps; il déteste surtout l'un des ministres, et le croit une des premières causes du bouleversement qu'il prévoit; enfin, il